XVIII INTRODUCTION
le modèle. Ainsi, toutes les manifestations de la vie italienne au xv^ siècle finirent par s'envelopper d'art ; toute activité, politique, philosophique, scientifique ou mondaine, tendit à se revêtir des formes esthétiques les plus parfaites.
Cette idée de l'art que l'Italie introduisit au xvi" siècle dans la littérature française, et qu'elle finit par adapter à l'esprit français, fut précisément la source de notre Renaissance littéraire, à l'éclosion de laquelle l'antiquité seule n'eût point suffi.
On imagine aisément l'enthousiasme qui s'empara des Français, lorsque, en 1494,113 descendirent pour la première fois dans la Péninsule, à la suite de Charles VHl. Au sortir de leurs sombres châteaux et de leurs vieilles villes, ils éprouvèrent comme un éblouissement, au milieu des palais et sous le ciel de la lumineuse Italie. Ils rêvèrent alors d'avoir, eux aussi, toutes ces belles choses qui font la vie riante et gaie : les statues, les tableaux, la poésie, la science, Tesprit, les belles habitations et les jardins; aussi, à peine rentrés en France, ils commencèrent à copier les mœurs des Médicis, des ducs d'Urbin et de Ferrare. Deux fois encore ils revinrent, sous Louis XII et sous François l"; si bien que, en ibib, lorsque le flot de l'invasion se fut retiré, la civilisation italienne avait profondément imprégné l'esprit français.
Il était temps, d'ailleurs, que la Renaissance italienne vînt vivifier notre littérature. Celle-ci avait perdu le culte des grandes et nobles idées : l'esprit bourgeois, positif et pratique, souvent railleur, volontiers même négateur et égoïste, donnait naissance à une littérature légère, mais pauvre d'idées, la plupart du temps cynique et vulgaire. Comment les érudits des cours féodales auraient-ils pu réagir contre ces tendances, avec leur littérature à la fois vide et compliquée, incapable de produire rien de définitif et de solide? Et cependant, de tous côtés, on sentait que des germes féconds cherchaient à sortir du sol : quelques rares esprits essayaient de s'affranchir du joug de la tradition; des sources de poésie pure et profonde jaillissaient çà et là; enfin l'idée delà patrie, si nécessaire à la formation de l'unité littéraire, se dégageait déjà dans les esprits.
LA RENAISSANCE LITTEKAIRE. xix
Mais ni ce sentiment de la communauté nationale, ni le génie d'un penseur ou d'un poète, n'avaient encore assez de force pour faire épanouir ces germes disséminés. Cette éclosion fut précisément l'œuvre de la Renaissance.
La France toutefois ne sacrifia pas son originalité; car, en recevant les éléments de la Renaissance italienne, elle les modifia, les transforma, les adapta à son propre génie. Aux goûts artistiques, éveillés en Italie par la vie de cour, elle ajouta ses tendances pratiques et positives, qui lui firent chercher surtout, dans l'étude de l'antiquité, les vérités morales ou scientifiques.
Pas plus qu'en Italie, d'ailleurs, l'antiquité n'avait été complètement oubliée en France pendant le moyen âge. On lisait Homère dans des traductions latines; les auteurs du Roman de la Rose s'inspiraient d'Ovide; enfin Virgile passait pour un poète sacré, une sorte d'introducteur du monde infernal. Outre ces poètes, les historiens Tite-Live, Jules César et Salluste étaient l'objet d'un véritable culte de la part d'Alain Chartier, et surtout des rhétoriqueurs, Georges Chastellain et Jean Le Maire des Belges.
Mais le sens critique n'était point éveillé chez ces écumcurs de latin : la renaissance des lettres grecques le développa.
Le grec avait été quelque peu pratiqué à la cour de Charlemagne, dont le ministre Alcuin possédait un certain nombre de manuscrits helléniques. Mais, à dater du grand schisme, cet idiome fut considéré comme la langue des hérésies, et on se piqua même de ne le plus savoir. Il était temps que quelques émigrés de Constantinople vinssent le remettre en honneur, en passant d'Italie en France.
Andronikos, fils de Callistos, fit connaître chez nous l'enseignement donné au delà des monts par Gémiste Pléthon. Puis Jean Lascaris séjourna deux fois à Paris, où il éveilla la vocation de notre Budé. Enfin l'Italien Grégoire Tifernas enseigna, dès 1470, à l'Université de Paris, et peu après un pauvre émigré assez ignorant, Hermonyme de Sparte, occupa en Sorbonne une chaire, au pied de laquelle vinrent s'asseoir des hommes comme Erasme et Reuchlin, dont la science dépassa de beaucoup celle de leur maître.