V. Anaceéon, LVI : « Déjà la
Adieu, je sens venir ma fin ; Nul passelcmps de ma jeunesse iNe m'accompagne en la vieillesse.
Que le feu, le lict et le vin.
J'ay la teste toute estourdie De trop d'ans et de maladie; De tous costez le soin me mord, Et soit que j'aille ou cjue je tarde, Tousjours après moy je regarde Si je verray venir la mort,
Qui doit, ce me semble, à toute heure Me mener là bas, où demevire Je ne sçay cjuel Pluton, qui tient Ouvert à tous venans un antre, Ou bien facilement on entre.
Mais d'où jamais on ne revient.
(Odes.)
Mélancolie.
Quand je suis vingt ou trente mois Sans retourner en Vendomois, Plein de pensées vagabondes.
Plein d'un remors et d'un souci.
Aux rochers je me plains ainsi.
Aux bois, aux antres et aux ondes :
Rochei's, bien que soyez âgez De trois mil ans, vous ne changez Jamais ny d'eslat ny de forme; Mais tousjours ma jeunesse fuit.
Et la vieillesse qui me suit Déjeune en vieillard me transforme.
Bois, bien que perdiez tous les ans En hyver vos cheveux mouvans'.
L'an d'après qui se renouvelle Renouvelle aussi vostre chef; Mais le mien ne peut de rechef Ravoir sa perruque nouvelle.
Antres, je me suis veu chez vous Avoir jadis vcrds- les genous,
1. Le feuillage des arbres est agité 2. Verts, c'est-à-dire vigoureux. pur le veut, d'où l'épithète mouvans.
Le corps habile et la main bonne ; Mais ores j'ay le corps plus dur Et les genoux, que n'est le mur Qui froidement vous environne.
Ondes, sans fin vous promenez.
Et vous menez et ramenez Vos flots d'un cours qui ne séjourne ; Et moy, sans faire long séjour.
Je m'en vais de nuict et de jour.
Au lieu d'où plus on ne retourne...
(Odes.)
L'Amour mouillée
Au SIEUU ROBERTET.
Il estoit minuict, et l'Ourse De son char tournoit la course Entre les mains du Bouvier, Quand le somme vint lier ^
D'une chaine sommeilliere Mes yeux clos sous la paupière.
Ja, je dormois en mon lit, Lorsque j'entr'ouy le bruit D'un qui frapoit à ma porte.
Et heurtoit de telle sorte Que mon dormir s'en alla.
Je demanday : « Qu'est-ce là Qui fait à mon huis sa plainte ?
— Je suis enfant, n'aye crainte, »
1. V. Anacréox, III : « Naguère, bien uu petit enfant ; mais il portait de^
pendant le silence de la nuit, au mo- ailes, un arc et un carquois. Je l'ap-
meut où l'Ourse tourne auprès du Bon- proche du foyer; de mes mains je ré-
vier, alors que le sommeil s'emparait chaufEe les siennes et fais sécher sa che-
de tout mou être fatigue, l'Amour vint velure. Dès qu'il se .sent remis de son
heurter à ma porte. « Qui frappe ainsi, engourdissement : « Essayons, dit-il,
m'ècrialje, et trouble mon sommeil ? — mon arc, et voyous si la corde a souffert
Ouvrez votre porte, rcponJit-il,et n'ayez de la pluie. » Aussitôt il tend sou arme,
aucune crainte : je suis un petit enfant, et une flèche vient me frapper en plein
égaré au milieu de la nuit sans lune, oneur. Il s'écliappe en riant et me dit :
tout imprégné de pluie. » A peine l'ai-je « Félicite-moi, mou hôte, de ce que mon
entendu que, saisi de pitié, j'allume un arc est en bon état; mais ton cœur
flambeau et tire mon verrou. Je vois souffrira. »
Ce me dit-il. Etadonc Je lui desserre le gond De ma porle verrouillée.
« J'ay la chemise mouillée.
Qui me trempe jusqu'aux oz.
Ce disoit, car sur le doz Toute nuict j'ay eu la pluie; Et pour ce je te supplie De me conduire à ton feu Pour m'aller seicher un peu. »
Lors je prins sa main humide.
Et par pitié je le guide En ma chambre, et le fis seoir Au feu qui restoit du soir ; Puis, allumant des chandelles.
Je vy qu'il portoit des ailes, Dans la main un arc turquois.
Et sous l'aisselle un carquois.
Adonc en mon cœur je pense Qu'il avoit grande puissance, Et qu'il falloit m'apprester Pour le faire banqueter.
Ce pendant il me regarde D'un œil, de l'autre il prend garde Si son arc estoit seiche ; Puis, me voyant empesché A luy faire bonne chère.
Me tire une flèche amere Droict en l'a'il, et qui de là Plus bas au cœur dévala, Et m'y fît telle ouverture Qu'herbe, drogue ny murmure', iN'y serviroient plus de lien.
(Odes.)
L'Amour et lAbeille-.
Le petit enfant Amour Cueilloit des fleurs à l'entour
1. Murmuieoxx incantation magique, taire un peu long de Ronsard a légere-
2. V. AxACRÉox, XL. Le commeu- ment altéré la grâce des seize vers que
D'une ruche, où les avettes Font leurs i^elitcs logettes.
Comme il les alloit cueillant.
Une avette sommeillant Dans le fond dune fleurette.
Lui piqua la main tendrctte.
Si tost que piqué se vit.
Ah! je suis perdu, ce dit; Et, s'en-courant vers sa mère.
Lui monstra sa playe amere :
« Ma mère, voyez ma main.
Ce disoit Amour tout plein De pleurs, A'oyez quelle enHure M'a fait une esgratignure! »
Alors Venus se sourit, Et en le baisant le prit.
Puis sa main luy a soufflée Pour guarir sa plaie enflée.
« Qui t'a, dy-moy, faux garçon.
Blessé de telle façon ?
Sont-ce mes Grâces riantes, De leurs aiguilles poignantes ?
— Nenny, c'est un serpenteau.
Qui vole au printemps nouveau Avecques deux ailerettes
Çà et là sur les fleurettes.
— Ah ! ATayment je le cognois.
Dit Venus; les villageois
De la montagne d'Hymette ' Le surnomment Melissette^.
» Si doncques un animal Si petit fait tant de mal.
Quand son halesne espoinçonne La main de quelque personne,
« Combien fais-tu de douleurs Au prix de luy, dans les cœurs
comprend la pièce d'Anacréon, et qui 1. Le mont Hymette, près d'Athènes,
se termine par cette réponse de Vénus était renommé pour son miel.
à sou fils : « Si la piqûre de l'abeille 2. ilot tiré du grec ■^fuTaa, signi-
cause une telle douleur, combien don- fiant crbeiUe.
loureure est la blessure de tes tlèches,
Eres 1 »
(Odes.
De ceux contre qui lu jettes Tes homicides sagetles*.
Eros.
La belle Venus un jour M'amena son fils Amour; En l'amenant me vint dire :
« Escoute, mon cher Ronsard; Enseigne à mon enfant l'art De bien jouer de la lyre. »
Incontinent je le pris.
Et soigneux je lu y appris Gomme Mercure eut la peine De premier la façonner^ Et de premier en sonner Dessus le mont de Cyllene ;
Comme Minerve inventa Le haut-bois qu'elle jetta Dedans l'eau toute marrie ; Comme Pan le chalumeau Qu'il pertuisa du roseau Formé du corps de s'a mie.
Ainsi, pauvre que j'estois. Tout mon art je recordois