JEUNESSE
Cf. L'Ombre des Jours.
Parlant du troisième livre de Madame de Noailles, Les Tzblouissements, qui parut en 1907, après trois romans, M. Francis Jammes écrivait, dans La T{evue Hebdomadaire :
A la troisième étape, ce ne sont déjà plus des parfums, des échos et des nuances; mais le pèlerin a goûté aux fruits, il a capté les rythmes pour connaître les sources de la voix, il a tenu dans sa main cette pierre précieuse qui rayonnait de n'avoir pas été touchée et qui s'est ternie. C'est la Gloire qui foule, hélas! les fleurs de la première étape; c'est l'allure plus libre d'une Muse qui ne rougit plus en souriant mais qui rit sans rougir; c'est la sieste sous les pêchers d'or; c'est l'audacieuse passion qui se lève devant l'Amour qui s'enfuit ; c'est l'étape où l'on hésite à se reconnaître soi-même ; c'est le voluptueux vertige du coeur, du front et des yeux qui semblent satisfaits; c'est le troisième poème acclamé par des hommes qu'il enivre; ce sont Les Tzblouissements...
Les forces nouvelles qui se sont imposées à la ferveur de la poétesse ne l'ont point vaincue, mais aveuglée. Elle se relèvera de leur étreinte, douloureuse, pensive, humaine. Nous verrons bientôt, quand nous arriverons
à son dernier livre, que ce Cœur Innombrable, dont Madame de Noailles semblait être un sensible et docile instrument, n'est plus, lui-même, qu'un véritable sens, au service de son intelligence dominée.
Mais, pour le moment, une extase absolue h\t de la poétesse éblouie une prêtresse défaillante. Le miracle a dépassé sa prière ; et son émerveillement la possède, enivrée :
C'est l'été, je meurs, c'est l'été...
Un désir indéfinissable
Est sur l'univers arrêté,
Ah! dans les plis légers du sable
Le tendre groupe projeté
D'un rosier blanc et d'un érable !
Et ce vers, d'une grandeur religieuse :
Mon cceur est comme un bois où les dieux vont venir...
Comme autrefois, comme toujours, c'est la vie que chante Madame de Noailles, mais ce n'est plus la vie qu'un crépuscule attendri prédisait, c'est maintenant la vie consciente et ressentie :
Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre!
— Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé,
Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,
Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades, Puisque nul cœur païen ne dit suffisamment La splendeur des flots bleus pressés au firmament, Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre Ait cessé sa folie, ait cessé son délire, Puisque dans les forêts jamais ne se répand L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan, Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique, Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi, Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique, Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...
Mais, en même temps, c'est le sentiment que, puisqu'on possède l'amour, la vie est déjà possédée, déjà vécue :
Je ne pourrais jamais exprimer mon désir,
L'ardeur qui me terrasse, Ni si les monts d'argent ne prêtaient leur soupir
Soulevé dans l'espace,
Ni si le lis brûlant me donnait son odeur
Dans l'azur infusée, Ni sur toute la mer se groupait dans mon coeur
Pour jaillir en fusée !
Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,
C'est un si grand martyre; Hélas! mourir un soir, le cceur encor brûlant
Sans avoir pu tout dire...
Oh! comme il était doux, et comme il était simple,
et comme il était moins sublime le rêve de ce cœur innombrable :
Le temps où pressentant ce que serait ma vie J'honorais ma tristesse et ma frêle beauté Et, les deux bras croisés sur ma robe d'été, J'écoutais, effrayée, amoureuse et ravie, Le bruit que fait l'immense et vague Volupté. . .
Et déjà c'est le goût de l'héroïsme. 11 ne s'agit plus de la simple gloire. La passion est l'héroïsme de l'amour et ce nouveau livre est le livre de la passion. C'est avec les héros que Madame de Noailles entraîne ses sentiments exaltés vers la danse lumineuse et sacrée, où chaque pause est un baiser, où chaque élan est une triomphale meurtrissure, car ce n'est plus une voix qui chante, c'est un corps qui jouit et souffre, et les larmes font mal aux yeux, et le rire fait mal aux dents :
La tristesse du soir autour de moi s'amasse,
Le monde est un étroit enclos, Mais je quitte le sol, je monte dans l'espace,
Et je parle avec les héros !
Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne
Et la brise des Océans, Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,
Je respire chez les géants!
Je viens, portant sur moi la douce odeur des mondes
Et tenant les fleurs de l'été, Accueillez-moi ce soir, dans l'ombre, où se confondent
L'héroïsme et la volupté !
Héros, « affirmateurs de la vie », héros de toute espèce, qu'elle vous aime ou qu'elle vous haïsse, c'est de votre noblesse que participe son amour.
Elle devient capable d'une telle grandeur :
Ainsi nous serons morts dans l'ombre et le mystère, Nous qui savions si bien la beauté de la terre, Nous dont les chauds regards sur le monde posés Etaient comme des mains et comme des baisers. Nous dont le cœur plus lourd qu'un florissant empire, Avait bien aimé Dante et bien compris Shakspeare, Nous qui, dans la splendeur glorieuse du soir, Ne pouvant assigner le terme à notre espoir, A notre ambition joyeuse, âpre, rapide, A la foule des dieux qu'en nos cœurs nous créons, Menions notre désir et notre envie avides Dans le cercle sonore et bleu des Invalides Jusqu'à ce puits de gloire où dort Napoléon !
Peu de poètes sont sincèrement parvenus à cette orgueilleuse élévation lyrique dont abusa le génie de Victor Hugo. Si j'excepte Madame de Noailles, je ne connais actuellement aucune poétesse qui s'en soit approchée. Les femmes ont tendance, en effet, à ne
prendre de la poésie que le côté tzigane. J'aime beaucoup la musique tzigane, certes, mais on doit l'écouter et non l'écrire; elle doit être un mélancolique délassement, un besoin de tendresse, un repos sans néant. Il me déplaît que, dans les volumes de vers de tant de jeunes gens, le sentiment de l'automne soit toujours la même valse lente. Madame de Noailles sut atteindre la beauté des plus larges symphonies.
Je profiterai de ceci pour faire un aparté. Si aucune femme, ou à peu près, ne fut capable d'une véritable œuvre poétique,* noble d'inspiration et noble de tenue, une femme seule me paraît désignée pour réaliser la plus grande expression poétique; la poésie étant femme, par sa paradoxale sensibilité. Madame de Noailles semble avoir joué ce rôle, dès 'Les Éblouissemente.
De ces Éblouissements, dont tant de poèmes sont aujourd'hui célèbres et presque classiques déjà, je ne rappellerai que celui-ci : Soir Basque. 11 est très court ; il se compose de trois strophes seulement. Mais il est inoubliable, parce qu'il est d'une intelligence sensuelle et d'une pureté parfaites. Symbole de l'éblouissement,
L'obligation de ne pas m'étendre, l'impossibilité d'esquisser un aperçu général de la poésie féminine, m'empêche de rendre hommage à Mme Jane Catulle Mendès, à toutes celles qui signèrent des pjges émouvantes et largement inspirées.
il nous montre la poétesse arrêtée, par un odorant crépuscule, entre Lourdes et l'Espagne, entre le mysticisme et la volupté. Seule, une femme pouvait l'écrire