SOIR BASQUE
Cf. Les Êblouissements.
Puis, ce fut une longue pause. Des années se passèrent, et nous attendîmes, en vain sembla-t-il un moment, un nouveau livre. Le silence de Madame de Noailles nous étonna. En ce temps où la littérature tend à devenir un commerce, dont le théâtre est le marché, lorsqu'un auteur en vogue interrompt soudain sa production, nous sourions et nous parlons de stérilité. La jalousie et la médiocrité, sous prétexte de critique, se déguisaient à peine. « Voilà — disaient certains — à quoi aboutit le mirage d'un talent facile ! Nous avons cru admirer Madame de Noailles; en réalité, elle nous a surpris. Son prétendu génie ne fut jamais que le cynisme d'une exaltation juvénile, adroitement exprimée. »
Mais ceux pour qui la pensée est supérieure à ce que le boulevard appelle esprit, ceux qui s'étant penchés vers "Le Cœur Innombrable et Les Éblouissements avaient bien compris qu'ils avaient incliné leurs cœurs éblouis,
ceux-là aimèrent mieux attendre. Us se dirent que Madame deNoailles devait traverser une crise évolutive ; et son mutisme était, sans doute, une patiente germination. Us savaient bien que, pour les êtres supérieurs, le refus de l'intelligence est souvent une angoisse; ils savaient que le fardeau serait soulevé, l'étreinte mystérieuse vaincue. Bientôt, nous allions entendre un grand cri, qui serait une délivrance pensive, un épanouissement réfléchi, une victoire plus durable, une gloire plus humaine.
11 y a quelques mois seulement, Madame de Noailles livrait au public un lourd volume : Les Vivants et les Morts.
Oui, la poétesse des 'Eblouissements venait de subir une profonde et lente angoisse. Éblouie, magnifiquement éblouie, elle le fut, en effet ! Mais, peu à peu, ses yeux et son cceur se sont accoutumés à la lumière; lorsqu'elle eut regardé le soleil sans que son éclat pût encore l'aveugler, lorsqu'elle eut goûté tous les parfums dont la force, jadis, la laissait défaillante, alors elle laissa ses regards descendre vers la terre, elle inclina son front orgueilleux... Comme elle fut douloureusement surprise! Des feuilles mortes jonchaient la terre, la terre qu'elle n'avait jamais regardée, parce qu'elle n'était jamais descendue jusqu'au fond d'elle-
même. Elle se souvint, elle se souvint avec honte et tristesse, qu'un jour elle avait écrit :
On est plus près des dieux, de l'espace et du temps Lorsqu'on marche en dansant et la tète levée...
Inutile orgueil, pauvre vanité! Un jour, il faut baisser la tête. Ce jour-là, on a compris l'automne, parce que l'on a pressenti la mort; parce que, sur la route ensoleillée qu'on avait parcourue en chantant, se sont élevés des monuments graves et blancs, qui opposent à l'éclat bigarré des fleurs leur gravité candide et leur néant pensif.
Grandeur, gloire, ô néant ! Calme de la nature!
Madame de Noailles s'est souvenue du grand vers de Victor Hugo. Laissant s'échapper de ses mains heureuses la flûte légère et les guirlandes parfumées, elle s'approcha de l'urne funéraire; et les doigts qui se plaisaient à tresser des couronnes, égrenèrent lentement le chapelet des cendres.
Fleurs inutiles, cendres inutiles, c'est de votre inutilité qu'est née la morale ; c'est à la compréhension de votre vanité que les sentiments les plus nobles doivent leur noblesse...
Elle parcourut le monde : elle vint s'asseoira Palerme,
sous les ombrages du jardin Tasca; elle médita sur les colonnes brisées du forum romain; elle connut la Grèce; elle écrivit auprès des ruines des mots ardents comme des fleurs; elle frissonna, aux bords sanglants de l'Adige, près de la maison des Capulet ; elle entendit les cloches de Venise; elle visita l'Allemagne lourde et musicale ; elle eut froid dans les brouillards de Londres. . . Enchantement des nuits de Baden, puis, séjour au pays de Rousseau, retour au Lac Léman ; enfin, elle retrouve Annecy, son crépuscule où bougent, sur le ciel ou sur l'eau, on ignore, les cygnes silencieux, où
Les cloches des couvents, qui tissaient dans le soir De Idngs hamacs d'argent...
répétaient doucement la sonorité fragile de notre air de France :
Il n'est des saisons et des heures Qu'au frais pays où l'on est né...
Là-bas, dans la chaude ville étrangère, elle a dit tout bas :
Si je meurs ici, qu'on m'emporte Près de la Seine au ciel léger, J'aurais peur de n'être pas morte Si je dors sous des orangers.
Dans les cimetières, elle alla écouter la grande voix
de l'avenir ; là, elle résonne plus fortement, dans le silence du passé. Et, près des dalles funéraires, elle infinisa sa pensée. Sur les champs de bataille d'Alsace- Lorraine, elle dépassa l'idée de patrie, elle vit autre chose que le souvenir d'une défaite, elle comprit quelque chose de plus grand que la terre conquise, elle comprit la terre, la terre seule victorieuse. Elle écrivait , à Strasbourg, par un matin de printemps :
Les autres ne verront, ô ma belle cité,
Que la grave et sombre paupière De tes toits inclinés, qui font à ta fierté
Un voile d'ombre et de prière.
Ceux-là ne sauront voir, à ton balcon fameux
Que La Marseillaise endormie; Moi, j'ai vu le soleil, de son égide en feu
Empourprer ta feinte accalmie.
Les autres ne verront que ce grand champ des morts,
Où le Destin s'assied, hésite, Et contemple le temps assoupi sur les corps. ..
Moi j'ai vu ce qui ressuscite !
Car voici que le vent disperse les feuilles mortes, voici que les ruisseaux se sont réveillés ; leurs mélodieux murmures balancent leurs cristals parmi les brouillards roses de l'aube. Le Printemps renaît... Sans son joyeux retour, la leçon n'eût pas été com-
plète. L'idée de mort élève la pensée lorsqu'elle s'accouple à l'idée de renaissance ; la contemplation des tombeaux n'est profitable que si, près des dalles passagèrement silencieuses, l'herbe a poussé, éternellement vivace.
Les Vivants et les Morts, la vie propagée, non par la mort, mais par la vie, car la vie seule est infinie! Le dernier livre de Madame de Noailles — et sans doute elle en écrira d'autres — est le plus beau de ses livres. Nous y retrouvons toutes ses qualités, mais il s'y ajoute une véritable pensée. 11 nous plaira moins, il disparaîtra peut-être... mais celui-là fut près de la perfection. Je n'insisterai pas sur la philosophie qui s'en dégage: car ce n'est pas une philosophie, mais la philosophie éternelle.
Pourtant, je tiens à m'élever contre une opinion émise par M. Francis Jammes et qui, jusqu'à nouvel ordre, me paraît des plus arbitraires. J'admire fort le talent du poète d'Orthez ; je suis enchanté lorsque, parlant de Les Vivants et les Morts, il écrit :
A la quatrième étape, une légère cendre s'élève à l'horizon ; la route est plus âpre sous les sandales; un étrange malaise s'empare du pèlerin. Est ce déjà le jour à son déclin, Seigneur ? Qu'est devenue cette simple rose qui me faisait frémir comme la haie d'où on l'arrache? — Elle est fanée. — Où donc est la chair tentante
de ces fruits qui donnaient à mon àme un singulier délire?
O Voyageuse! Les noyaux en sont plus durs que la pierre. — Tout est il donc fini? N'aurai-je même plus, pour me désaltérer, la pastèque fondante comme la glace, où le plus pauvre boit en Orient, après le labeur?— O grande inspirée! Pèlerine dont le chant largement ailé pourrait soutenir dans la splendeur des couchants et des aurores la prière montant vers moi des pèlerins! J'ai voulu t'amener au bord de cette source de larmes. C'est là que commence la Terre Promise aux poètes, la Terre des Élévations et des Tombeaux...
Mais M. Francis Jammes proclame que, par ce dernier livre, Madame de Noailles annonce son retour à la religion, et je ne puis me défendre de croire M. Francis Jammes victime de son attitude, qui est la simplicité. 11 me paraît un peu « simple », en effet, de prophétiser ainsi sur un avenir improbable.
Peut-être vais-je commettre une erreur, que me pardonnera l'auteur de Les Vivants et les Morts. J'affirme pourtant que rien, dans une telle oeuvre, ne peut dénoter autre chose que le panthéisme le plus absolu... c'est-à-dire, aujourd'hui, la forme poétique d'un athéisme intégral. Si nous lisons souvent, en effet, le mot « Seigneur », ce mot semble n'être que l'expression synthétique d'une foule de sentiments vagues, dirigés tous par ta terreur de la mort. Un esprit catholique ne
craint pas la mort. Que M. Francis Jammes relise ce vers :
O Dieu mystérieux qui n'aimez pas les êtres !
Que M. Francis Jammes relise "Les Vivants et les Morts. H changera d'avis, s'il est sincère.
Je ne vois, pour ma part, aucun inconvénient à ce que Madame de Noailles prenne le voile et, même, entre au couvent. Mais ce temps n'est pas encore venu. Pour le moment, le livre de Madame de Noailles , écrit au bord des tombeaux, n'est simplement, humainement, librement, qu'un cantique fièrement païen à l'Amour et à la Beauté.
Mesdames et Messieurs, avant de terminer cette causerie par un bref épilogue, je pense que vous serez heureux d'entendre ces quelques poèmes, pris au hasard dans le livre dont je viens de vous parler :