CHAPITRE III
'imagination des poètes se sentait plus à Taise avec les héros des vieilles légendes qu'avec les personnages célèbres de l'histoire nationale. En effet, comme les poètes des peuples qui ont succédé à la civilisation gréco-latine, ils trouvaient toutes créées un certain nombre de traditions dont leur poésie s'est presque toujours inspirée. Si les nations turques ont hérité également de deux civilisations, — l'une aryenne, la civilisation persane, l'autre sémitique, la civilisation arabe, — cette influence s'est fait sentir d'une façon inégale. Le Turkestan appartient plutôt à l'influence
persane, les Ottomans subissent particulièrement l'influence arabe. Or, de même qu'il est impossible de comprendre le caractère de la poésie italienne sans tenir compte de ses antécédents, on ne saurait bien comprendre la poésie turque sans remonter à ses origines. Ajoutons que, dans ce dernier cas, cette question des antécédents a encore plus d'importance, aucun peuple de race touranienne n'étant capable, comme une nation aryenne, d'ajouter de véritables créations aux traditions dont il dispose. Dante connaît certainement Virgile et la Bible, mais il n'a trouvé V Enfer ni dans V Enéide ni dans aucun de nos livres sacrés. Si les Turcs ont eu des épopées, ils n'ont jamais eu de génie vraiment épique, capable de fondre dans une puissante unité les éléments variés fournis par les traditions étrangères.
La poésie, au lieu d'entreprendre ce travail gigantesque, s'est emparée des thèmes populaires pour les étudier isolément et leur donner la forme qui lui semblait la plus conforme au goût national. Ces thèmes ne sont nullement à dédaigner, et même ceux qui sont empruntés à un monde qui n'a rien de commun avec l'histoire, un Milton ou un Dante en aurait tiré le meilleur parti. Il aurait pu aller chercher dans les cieux le début
du drame douloureux qui commence avant l'humanité pour aboutir dans l'éternité, après la disparition de ce monde, au triomphe des bons et à la confusion des méchants. En effet, sans admettre le péché originel, l'Ottoman, comme tout disciple du Prophète, croit que l'histoire et les catastrophes du monde primitif se rattachent à des événements mystérieux antérieurs à notre espèce.
La légende de Salomon remonte au monde préhistorique. Les inventions des rabbins, les contes héroïques des Persans et des Arabes ont fourni à la poésie turque des éléments variés pour la vie mythique du célèbre roi des Juifs.
De même que Çakya-mouni n'est qu'un des anneaux de la série des bouddhas, le fils de David n'est aux yeux de ceux qui nous parlent des diverses générations antérieures à notre espèce, qu'un des nombreux Souleïmans qui ont apparu sur la terre comme l'expression la plus complète du roi pieux, luttant contre le monde infernal toujours acharné à la destruction du genre l^umain. Il semble que ces légendes aient été inspirées par une vague idée des développements sans nombre que notre planète a dû subir, avant de devenir la demeure de ses habitants actuels* On voyait dans la galerie d'Argenk, div
2a LA POESIE DES OTTOMANS.
OU géant qui régnait dans les montagnes de Caf (Caucase) au temps de Tahmurath, avec les portraits des "ji Salomons (le nombre de 40 est le plus en vogue), la figure de leurs sujets, créatures qui différaient beaucoup des hommes, comme leurs souverains ne ressemblaient guère au fils de David. La lutte acharnée des démons contre ces princes et leur royaume peut être considérée comme étant destinée à faire comprendre la résistance d'une nature puissante et indomptée aux premières et grossières manifestations de la vie. Il n'est point surprenant que la poésie orientale se soit intéressée à des événements qui semblent si peu de nature à nous toucher. Milton n'a-t-il pas cherché dans les luttes, qui, bien avant l'homme, ont partagé les esprits en deux camps, le secret de tous les événements dont le monde sublunaire est le théâtre? La précision qu'il porte dans des choses qui semblent échapper à toute description se retrouve dans les Orientaux qui parlent des Souleïmans préadamites. Quelques-uns sont plus renommés et d'autres sont restés obscurs. On nous apprend avec la même exactitude par quels moyens ils tenaient tête à leurs dangereux ennemis. On sait qu'ils se transmettaient un bouclier mystérieux, une épée foudroyante et
LES EPOPEES LEGENDAIRES. 23
une cuirasse impénétrable aux traits des démons. Gian, qui régna immédiatement avant la création, légua le bouclier au père des humains, qui le laissa à sa mort dans l'île de Sérandib*. Comme une sorte de saint Graal, terreur du monde infernal, il reparaît dans les légendes de l'époque humaine, et il épouvante les démons et les divs, débris des anciennes créations qui ont cherché une retraite dans les célèbres montagnes de Caf, où fut enchaîné Prométhée, révolté contre Zeus. Les armes sont, à ce point de vue idéal, considérées moins comme un moyen de nous égorger les uns les autres qu'un don divin pour lutter contre les ennemis de notre espèce. Il est vrai que la guerre doit s'étendre aux alliés que ces ennemis ont dans nos rangs, c'est-à-dire à ceux qui méconnaissent Allah et son Prophète.
Salomon ne diffère tant des autres rois de la petite Judée que parce qu'il est un de ces monarques universels qui réalisent le rêve de tout bon musulman. En] effet, si Allah, l'émir suprême, a sur terre un vicaire, on a peine à comprendre comment quelque partie du globe peut se soustraire à son autorité. Les autres