‹ La poésie des OttomansChapitre 33 sur 79 · Gûlu Bulbul, trad. par Hammer (Pest · texte numérisé non relu

Gûlu Bulbul, trad. par Hammer (Pest

idées. Un docte orientaliste, M. Reinaud, a constaté l'analogie qui existe entre les Oiseaux et les Fleurs et le Roman de la Rose, publié à peu près à la même époque. La Rose représente l'objet aimé, mais les deux poètes chrétiens sont bien moins idéalistes que ^l'auteur arabe, car ils ne songent uniquement qu'à l'amour terrestre.

Le commencement du poëme de Fasli montre déjà quelles sont les tendances de l'auteur, tendances que la langue turque exprime bien mieux qu^onnele croit généralement *. Il débute par les louanges d'Allah et du Prophète. Le poëte confesse ses erreurs, dont il implore le pardon. Il a été trompé comme tant d'autres par les illusions de la vie, séduit par le monde qui l'a laissé livré à toutes les tristesses.

Il fait ensuite l'éloge de la rose à laquelle l'épopée est consacrée. La rose est à la fois la beauté et la grâce qui exercent leur empire sur tous les cœurs sensibles. Le printemps lui sert de maître, les autres lleurs la considèrent comme une reine, le matin lui présente un miroir de rosée dans lequel elle contemple ses charmes

i . «Ad moralîa scfipta sermo turdlcils videtur idoneus, w disait William Jones, Poes^os asiatiéœ éommentarii.

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avec un orgueil qui fait comprendre Faccueil hautain que reçoit le rossignol.

Celui-ci ayant entendu parler de sa beauté en devient épris, comme le font les princes des Mille et une Nuits quand on vante les charmes de quelque belle fille. Après de longues plaintes au fond des forêts et d'inutiles voyages pour la découvrir il apprend d'un fleuve le nom de la ville qu'elle habite. Sa vue ne fait qu'augmenter sa passion. Sans cesse il implore sa pitié, et il s'adresse aux bois, aux vents, au soleil, à la lune, à Dieu lui-même, qu'il invoque en recourant à l'intercession des saints personnages qui ont connu et glorifié Allah, comme Adam, Noé, Jésus, Marie. Il les conjure de s'unir à lui pour fléchir la fière beauté qu'il adore.

Malheureusement pour le pauvre amant le narcisse est l'ennemi du rossignol, qu'il calomnie en s'adressant à l'épine, laquelle rapporte ces discours malveillants à la rose. Après avoir été d'abord flattée de son enthousiasme, elle en prend une si mauvaise opinion qu'elle prie le schah ( roi ) du printemps de le mettre en prison.

Cependant la guerre éclate, et, témoin attendri des malheurs qui l'accompagnent, la rose demande si le rossignol n'est pas aussi à plaindre que les

victimes de la fureur des combattants. Elle envoie un de ses amis, le zéphyr, pour savoir ce qu'il devient dans sa captivité. Profondément touchée des nouvelles qu'il rapporte, elle se décide à aller visiter sa prison. A sa vue, le rossignol est sur le point de mourir de joie. Mais ses malheurs et sa constance vont être récompensés, La rose consent à l'épouser et toute la nature prend part à cette fête. Les fleurs célèbrent à Tenvi leur souveraine. Le cyprès couvre la terre d*un tapis verdoyant, la tulipe fournit le vin, le narcisse, revenu à de meilleurs sentiments, présente la coupe, le lis avec son épée monte la garde à la porte de la salle. Mais le lendemain des noces la rose perd ses vives couleurs, ses feuilles tombent sur le sol l'une après l'autre et elle meurt.

L'homme est le héros de cette épopée allégorique, comme l'âme est pour les commentateurs catholiques l'héroïne du Cantique des Cantiques. Le poëte le peint dans ses différents âges, avec ses passions éphémères, ses vains plaisirs, ses ardentes aspirations vers une meilleure patrie. Fasli semble avoir voulu faire une synthèse des mythes acceptés par les peuples musulmans afin de lear donner un sens rationnel. Dans une tentative où

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les poëces mystiques de Flran n'ont point d'égaux, il a su, mieux que la plupart des Ottomans, donner à son œuvre un caractère original. En somme, dans toute cette poésie épique d'une nation que nous avons l'habitude de considérer comme ayant été constamment l'esclave d'une brutale sensualité domine une foi profonde dans le suprême arbitre de l'univers, une vive admiration pour les grands hommes qu'on regarde comme ayant été, sur cette terre de misères et de luttes, les augustes représentants de sa puissance et de ses desseins, enfin une profonde sympathie pour les âmes qui, sans se laisser dominer par l'orgueil et les illusions de la vie, s'efforcent de s'élever vers « ce qui est éternel ». Mais si ces sentiments enthousiastes font comprendre l'âge héroïque de Tempire, ils ne sont pas de nature à se maintenir intacts dans toute la durée d'une nation. Les Arabes, eux aussi, ne paraissaient-ils pas destinés à gouverner le monde jusqu'au jour mémorable où leurs ardents et rapides bataillons sont venus se briser à Poitiers sur l'armée franke de Karl Martel? Mais la propagande musulmane peut changer d'instruments sans pour cela perdre sa puissance. La « décadence de l'islamisme » est bien loin d'être un fait accompli. Il attaque avec une telle vigueur le féti-

chisme africain, que tous les voyageurs qui ont visité récemment l'Afrique constatent la facilité avec laquelle la race nègre accepte un dogme fort simple, conforme à son incapacité métaphysique, et une morale sociale en rapport avec les instincts absolutistes des peuples noirs. Même en Algérie et au Sénégal, il cause de grands soucis aux Français *. En Asie, le Brahmanisme, si fort contre la propagande de toutes les églises chrétiennes, a dû lui céder des millions d'hommes,, qui ne dissimulent pas l'espérance de voir ce vaste et riche pays obéir un jour à quelque successeur des Ghaznévides et des Gourides, terreur des Brahmanes 2. Le Bouddhisme, à son tour, est fortement entamé, et dans le nord de, la Chine les mandarins ont eu à lutter de nos jours contre Phumeur belliqueuse que le Koran inspire à ses disciples^. Si, il y a une cinquantaine d'années, Balbi et Hassel disaient que le

I. Une très-curieuse étude due à la plume d'un missionnaire protestant, et publiée dans la Revue britannique, dpnne, une idée exacte des progrès de l'Islam en Afrique.

a. V. Guerraz, Correspoîtdance d'Orient, dans la Revue britannique, décembre 1876.

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