‹ La poésie des OttomansChapitre 35 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'épopée des animaux

ainte-Beuve a nommé les fables de La Fontaine^ la véritable épopée française. Les Ottomans ont ausi leur recueil d'apologues que le baron de Hammer, l'homme de notre temps qui a le mieux étudié la poésie ottomane, nomme « l'épopée des animaux » ^ I/épopée ottomane des animaux pas plus que l'épopée gauloise ne peut prétendre à l'originalité. J'ai déjà signalé l'Arabie et la Perse parmi les institutrices de l'empire ottoman. Mais

1 Traduit de nos jouf s par Vefyk-pacha, président de la Chambre des députés et traducteur de Molière. £i Die thierfabel und das Thierepos.

par la Perse l'Inde, dont l'influence a été immense sur notre espèce, a dû agir indirectement sur l'intelligence de ses lettrés. Le Houmayoumnameh * prouve même qu'elle a pu exercer une action directe . En elTet, le véritable auteur ou le plus ancien rédacteur de ces apologues célèbres est le brahmane Vichnou-Sarma, et l'original sanscrit porte le titre de Panchatantra. Le Chacal de l'Orient est bien l'ancêtre de ce Renard qui joue un si grand rôle, dès le moyen âge, dans les allégories satiriques de notre Europe. Européens et Turcs ont cette fois encore puisé à la même source.

La Perse est la première nation qui conrluc l'Ésope de l'Inde. Khosrou P-" (Chosroès), surnommé Nouschirvan, envoya dans la presqu'île le mage Burzouyeh, qui traduisit le livre en pehlvi. Abougiâfar Almansor, second khalife

I. Livre royal ou auguste, parce qu'il a été composé pour un prince de l'Inde: « Ce livre, dit d^Herbelot, fut composé par un philosophe (on l'appelait, en arabe et en persan, Pilpaï et Bidp3Ï) pour un roi des Indes qui portait le nom de Dabschelim. » Comme il semblait fait pour les ombrageux despotes asiatiques, il devait se répandre dans toute l'Asie:

Jamais la vérité n'entre mieux chez les rois Que lorsque de la fable elle emprunte la voix.

abasside, en fie faire une version arabe d'après cette traduction. D'autres furent publiées ensuite, mais la plus fidèle et la plus élégante étant la traduction persane dont Housseïn Vaêz fut chargé par un émir du Khorassan, généralissime du sultan de ce pays, Ali Vazi, brillant prosateur, s'en servit pour sa traduction ottomane, moitié en prose et moitié en vers. Il existe aussi une version entièrement en vers faite par Gemali pour le padùchah (empereur) Bayezid II.

Dans le Houmayoum-nameh^ la prose forme le fond de la narration. Mais cette prose ressemble assez peu à la nôtre, puisqu'il s'agit d'un peuple qui die d'un homme frappé par la mort, que « le parterre de sa vie fut dévasté par l'ouragan d'automne ». La poésie intervient, comme le chœur des tragédies grecques, pour exprimer l'opinion dominante, opinion qui n'est pas plus optimiste que celle de l'immortel fabuliste français. Nous n'entendons plus ici les poètes mystiques décidés à être comme les amis de Job les apologistes du t gouvernement de la Providence» . Un monde qui semble livré à la violence et à la ruse, une société qui appartient aux fantaisies dû despotisme, quand elle n'est pas habilement exploitée par la fourberie : tel est le tableau que

7é LA POÉSIE DES OTTOMANS.

nous avons sous les yeux. Dans la poésie occidentale Papologue satirique fait pressentir une société nouvelle. Dans les peintres de Vulpin (le Renard), d'Ysengrin (le Loup) et d'autres personnages appartenant à la hiérarchie féodale ou à l'Église, on devine les aïeux de ceux qui devaient faire la Réformation et la Révolution de 1789. Rien de pareil dans le Houmayoum-nameh. L'Inde, éternellement soumise à la caste sacerdotale, la Turquie, qui devait se laisser ruiner par des descendants dégénérés d'Osman, un imbécile comme Abdoul-Hamid I", un fou comme Abdoul-Azis, s'etitendent pour recommander en dernière analyse un seul remède aux arrêts du Destin, la résignation. Elles diraient volontiers comme Hegel: c Tout ce qui est réel est rationnel. »

Ainsi dans la fable du lion, du renard et de l'âne, qui représentent le sultan vaniteux, féroce et glouton, le vizir, aussi disposé à exploiter le maître que les sujets, et le peuple, toujours victime de ses convoitises aveugles et de ses niaises superstitions, les trois personnages expriment en vers une sorte de philosophie sociale. Le lion pense que le vulgaire est fort téméraire de croire qu'il a assez d'intelligence pour comprendre la pensée des rois :

« Le pauvre perdreau n'a pas le gosier du vautour. » L'intérêt de sa sécurité doit en outre lui interdire de pareilles visées :

Celui qui sait ce qu'il peut, s'élève,

Et Allah lui pardonne à cause de ses mérites.

Ne demande pas ceci et cela, incline-toi devant X^firman;

Qu'importe au pauvre diable le commandement suprême?

Mais le renard ne s'effraye guère de ces pompeuses déclarations ; car il connaît tous les côtés faibles du colosse aux pieds d'argile. Il sait que

Avec un doux langage, de la douceur et de la flatterie,

On peut mener un éléphant par un cheveu.

Comment un lion infirme peut-il rien refuser

A qui dit à « l'âme de l'univers » :

Cent mille vies tremblent pour ta vie.

Et la crainte de te voir tomber fait tressaillir le monde?

Entre les firmans du lion et les ruses du renard, l'âne n'a qu'un rôle possible ; reconnaître dans les coups qui le frappent la main du Destin, à qui nul être vivant ne résiste :

Sur chacun pèse sa propre souffrance,

Et à ce décret on ne connaît point d'exception.

Le meilleur remède à une loi fatale est évidemment la résignation :

La joie et la douleur viennent d'un arrêt du Destin;

Ouvre et ferme ton cœur, s'il faut le faire.

La part de chacun lui étant assignée d'avance,

Il ne peut ni l'agrandir ni la diminuer par mille soucis.

Le renard, on le voit, joue en Turquie le même rôle que dans le poëme du moyen âge qu'on a appelé une épopée, épopée qui depuis les croisades * a eu autant de vogue que le Houmayoumnameh. On sait comment La Fontaine peint le rusé personnage qui fait ses affaires aux dépens de tous. Mais ce type est ici plus complet que dans Les Animaux malades de la peste du célèbre fabuliste français. Le renard de ce chef-d'œuvre sacrifie bien le baudet « le pelé, le galeux i aux brutales convoitises du lion et à l'égoïsme cynique de sa cour ; mais le renard ottoman finit parfaire tomber dans ses pièges le lion lui-même, quitte à le qualifier de f majesté redoutable •, et à s'écrier avec une hypocrite componction : « Longue soit la vie du padïschah ! »

Ici nous avons affaire à un tyran de l'espèce

1. V. Histoire littéraire de la France, T. XXII — A. Rothe,L« Romans du Renart. On a dit que Vulpin avait pris le nom de Reinhard ou Reinier, le rusé comte de Hainaut, dont parle M. Zeller, Histoire d'Allemagne. — Fondation de l'empire germanique.

de Sélim le Féroce (Yavouz) ; la fable touchante du Roi et du faucon nous peint avec finesse un prince naturellement bienveillant, mais assez peu sagace pour étrangler le fidèle et prudent oiseau qui s'efforce de lui sauver la vie. Il est impossible de ne pas songer au s cupide Abdoul- Hamid I^*", ordonnant d'assassiner le patriote prince de Moldavie, Grégoire III Ghika, qui refusait de livrer la Bukovine à un gouvernement étranger ^ On semble disposé en Turquie à partager l'avis d'un fabuliste français, Florian, qui, à l'époque de la honteuse décadence de la monarchie absolue, parlait ainsi des rois :

Le plus doux a toujours des griffes à la patte.

Tel est l'avis de Guvahi, un poëte moraliste, qui recommande de se tenir loin des eaux et des souverains, ceux-ci étant beaucoup plus redoutables que celles-là ; car on ne doit en attendre que des fers ou la mort. Guvahi, contemporain de Sélim P"", un prince sobre, intrépide, infatigable, un poëte distingué, dont les vizirs payèrent presque tous de leur tête la passagère

I. Le Rapt de la Bukovine, d'après des documents diplomatiques (Paris, 1875) ; — Gli Albanesi in Rumenia, Gregorio III (Florence 1873).

bienveillance de « l'ombre d'Allah i, se faisait peu d'illusions sur le caractère du maître. Malheureusement il existe partout de tristes temps qui rappellent le proverbe français conseillant de ff vivre loin des grandes routes, des grandes rivières et des grands seigneurs » .

On pourrait dire que la résignation sans limites qui fait le fond du Houmayoum-nameh est une conséquence logique du panthéisme optimiste de l'Inde, comme la politique conservatrice de Hegel dérive de sa philosophie. Mais nous allons voir que dans la pratique le monothéisme musulman, fidèle aux tendances de l'Asie, décourage également tous ceux qui voudraient chercher dans l'activité humaine, dans le progrès de la vraie science, dans l'amélioration des institutions, un adoucissement aux maux de la société.

Si dans les genres dont il a été question jusqu'à présent, il ne faut pas chercher l'originalité de la Muse ottomane, il n'en est pas de même de la poésie lyrique. Le poëte lyrique est, en effet, même dans les pays où les idées étrangères s'imposent le plus aux intelligences, disposé à chercher ses inspirations moins dans la tradition que dans ses impressions personnelles.

Cependant on retrouve dans les nombreux auteurs de Divans ^, de même que dans les épopées, beaucoup de penchant à faire une large part aux théories fatalistes.

I Un recueil de poésies lyriques s'appalle Divan. Le casside est la forme dont on se sert pour les sujets lyriques ou élégiaques. — Le ga^el, qui a au moins dix vers et quatorze au plus, s'emploie pour exprimer des idées erotiques, bachiques, ou des allégories. — Le terdchii est un mélange du casside et du ga\el, mais avec des rimes redoublées. — Le mokataat, pour les sujets mixtes, est un mélange du même genre. — Le glosse (cinq à six vers) est propre aux sujets légers. — Le rubijat (quatrain) convient pour les épigrammes, inscriptions, sentences, — Le mimaa, pour rériigme. — Le laghs, pour le logogriphe. — Le moferredat pour les compliments, bons mots. — Le makloub, pour l'acrostiche, — Le tarikh pour le chronogramme (V. Hammer, Geschichte der osmanischen Dichtkunst). Ce dernier genre de poésie, fort peu poétique, a conservé toute sa vogue et la chute du àQvmQV padischah et de son grandvizir a été l'occasion de chronogrammes qui montrent que même à Constantinople les dangers du pouvoir absolu commencent à frapper tous les esprits. La jeune Turquie (dont le chef Midhat-Pacha a eu pour mère une Albanaise) est née de cette conviction. Elle a dès le principe compté dans ses rangs un poëte et philologue distingué, Zia-Pacha, fils d'un Albanais, qui, après avoir été ministre de l'Instruction publique sous Abdoul-Azis, s'exila momentanément à Paris, où il fonda en 1867 un journal satirique très-violent [Revue britannique, juin, 1^76.),

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