Summa theologica
3. E. Burnouf. Introduction à Vhistoire du Bouddhisme indien.
LA POESIE RELIGIEUSE. 8j
l'homme un rôle plus important dans le drame de la création. Mais cette attente ne devait point se réaliser. Le monothéisme mahométan se montra uniquement préoccupé des droits de l'Émir suprême, qui nous est représenté comme un padischah redoutable siégeant au plus haut des cieux. .D'après les traditions que les Musulmans nomment « authentiques » , il est assis , sur un trône soutenu par 800000 colonnes d^une matière et d'un prix inconnus ; Ton y monte par 300 000 degrés, et pour franchir l'intervalle qui sépare chaque degré, intervalle occupé par des escadrons d'anges, il faut faire un voyage qui dure 300000 ans. Du haut de ce trône inabordable, Allah, dont Aaschik expose dans son grand poëme l'essence et les attributs*, regarde les adorateurs qui l'implorent le front dans la poussière, avec l'œil du maître qui compte ses esclaves ou, pour mieux dire, les simples instruments de son irrésistible volonté. Le déisme des disciples de Mohammed ne tient pas en réalité plus de compte du libre arbitre des créatures intelligentes que les systèmes théologiques qui l'ont précédé.
I. Ce poëte mystique si vénéré des Ottomans (xiv* siècle) a dans une œuvre de 24,000 vers chanté Dieu, l'amour divin, l'âme immortelle, etc.
Les poètes musulmans, arabes, persans et turcs sont portés à nous considérer comme les « marionnettes de la Providence « , pour parler comme Voltaire. On croirait entendre Calvin lorsque l'auteur de Yousouf et de Zouleïkha^ Abdalrahman, fidèle à l'enseignement du Prophète 1, affirme que les hommes sont positivement prédestinés à la gloire ou au châtiment par un décret d'Allah; car il dit qu'il fait l'un obéissant et agréable {murid) et l'autre rebelle et réprouvé (merid), A plus forte raison, les événements de ce bas-monde sont-ils le pur effet de cette volonté : « Quand la toute-puissance d'Allah, dit le poëte Nui, a décoché la flèche de son décret, il n^ a point d'autre bouclier qui la puisse parer, que la conformité à sa volonté. Combien cette flèche a-t-elle percé et renversé de héros ! Il n'y a point eu de sage sur la terre, à qui elle n'ait fait jeter par terre les armes de la prudence, j» Tout le monde musulman raisonne ainsi.
Une conséquence naturelle de toutes ces théories est l'impuissance absolue de l'éduca-
I. « Celui que Dieu met dans le mauvais chemin n'a plus de guide qui le puisse redresser. »
tion. L'homme étant prédestiné au bien comme au mal, il naît avec des penchants en rapport avec son immuable destinée. Hadji Khalfa, le savant ottoman, dont l'ouvrage est un véritable trésor pour ceux qui veulent étudier sérieusement l'empire des sultans *, rapporte plusieurs traditions très-significatives que les Mahométans font remonter jusqu'au Prophète lui-même : « Quand vous aurez entendu dire qu'une montagne s'est transportée d'un lieu à un autre, vous pouvez le croire. Mais quand l'on vous dira qu'un homme a changé de nature et d'inclinations, n'en croyez rien ; car il y retournera toujours ^. Lucifer était un ange, et pourtant il s'est révolté contre Allah. i>
Les Musulmans ne se dissimulent pas la gravité de 'ces doctrines. En effet, une tradition
1. Le volumineux ouvrage du savant Hadji Khalfa, Découverte des pensées et des livres {Kech eldhonoiin fy asmâ koutoub) que Fluegel a traduit en laiin, travail digne de l'infatigable Allemagne (Leipzig, 1B3S-S8), est le meilleur guide qu'on puisse consulter sur les écrivains de la nation. — Dans son Résumé encyclopédique des sciences de l'Orient (en allemand), le baron de Hammer, à l'exemple de d'Herbelot, l'auteur de la Bibliothèque orientale, a pris pour base le livre du docte ottoman.-
2. Le singe est toujours singe, simius semper simius, disaient les Romains.
rapporte que Mohammed, parlant du chapitre du Koran sur la prédestination, disait lui-même : « Le chapitre de Hùd m'a fait venir les cheveux gris avant le temps. » Cette doctrine peut, il est vrai, sembler absolue à plus d'une âme préoccupée de laisser intacte la bonté divine, mais le caractère éminemment dramatique de la croyance générale ^ ne doit-il pas plaire aux poètes autant que VhiT.y.ii à la poésie hellénique } L'imagination renonce si difficilement à cette idée que chez les poètes populaires de la Grèce moderne les Mires (Moipat) planent encore au sommet de rOlympe pour régler les destins des mortels 2. C'est ainsi que Moustapha, un des dix-neuf frères de Mohammed III, que cepadischah fit mettre à mort, en montant sur le trône, conformément à la politique atroce de son pays à cette époque, se demandait avec anxiété dans ses vers ce que le Destin avait écrit sur son front.
Le goût des poètes mystiques et des imaginations ardentes comme celles d'un Pascal' pour
1. Les excellentes études de Patin sur le théâtre grec montrent quel parti les tragiques ont tiré de ce dogme.
2. Je crois l'avoir prouvé dans \a. Nationalité hellénique d'après les chants populaires. {Revue des Deux Mojides.)