Voy.sa biographie dans mon Histoire des poêles ottô
est votre libéralité, et qu'est devenue cette profusion de grâces que vous répandez sur tous les hommes, si vous m'abandonnez ainsi ?» Un de ses camarades, qui était caché, lui répondit : « Si tu as froid, que ne vas-tu te chauffer au soleil ? » Le dervisch, croyant entendre une voix céleste, répondit : « Seigneur, n'avez-vous pas un autre habit à me donner que le soleil } » La voix reprit: « Borgne insolent, attends iiuit jours et tu auras unhabitquine te coûtera rien. » En effet, un vieillard lui apporta une kirkhah^ si usée, si vieille, qu'il s*écria : « Seigneur, qui gouvernez le monde, est-ce là toute la besogne que vous avez pu faire en huit jours? Evidemment vous n'avez pas voulu la laisser sortir de vos mains tant qu'il restait un lambeau entier ! »
La grotte est selon Lamii, l'image du monde ; l'habitant de cette grotte est l'homme, ou plutôt son âme, enfermée dans le corps, nue et plaintive ; mais la robe de dervischj qu'on lui présente, quoique déchirée et usée, est plus précieuse que les plus riches tissus d'or et de soie, car elle est le vêtement de l'humilité et de la piété.
Si une fraction considérable est disposée comme le charmant poète persan Hafiz à voir dans les dervischs des « hommes libres et exempts de
besoins, qui méprisent les richesses du monde », au point de a recouvrir de terre les trésors qu'un heureux hasard découvre à leurs yeux » , si beaucoup leur savent gré de leur hardiesse à rappeler aux puissants la fragilité de leur grandeur ^ , il s'est formé un autre courant d'opinion qui leur est moins favorable.
Les extravagances des dervischs tourneurs et hurleurs ^ ont plus d'une fois choqué de pieux personnages musulmans. Ainsi un des grands vizirs de la célèbre famille albanaise des Kœprili ^^ Ahmed, abolit l'ordre des hurleurs ; mais ils reparurent après sa mort plus populaires que jamais. De l'Inde partent perpétuellement des ascètes vagabonds, partout fort bien accueillis, apportant « en échange du pain et du sel la prière et la parole de Dieu » et propageant jusqu'aux frontières européennes de l'empire des tendances bien différentes de celles des premiers disciples de l'Islam, dont la mémoire n'est pourtant pas
1 . Voy. dans Rousseau, Le Parnasse oriental, l'entretien d'un dervisch et d'Ibrahim Edhem.
2. Cantimir, Amurat /«■•, Notes, compte quatre espèces principales de dervischs ; il décrit fort exactement les étranges danses circulaires et les fureurs épileptiques.
3. Voy. dans mon Histoire des poètes ottomans \t chapitre intitulé : Le xvii* siècle et le « règne » des Kœprili.
LA POESIE RELIGIEUSE. loi
assez effacée pour que quelques protestations ne s'élèvent point de temps en temps contre ces influences étrangères. Le grand vizir Moustapha Kœprili se montra fort irrité de ce qu'un de ces Hindous osât, au nom de son souverain, proposer à Souleïman II les moyens d'arrêter la décadence de l'empire et il lui dit avec la décision qui caractérise tout véritable Albanais : « La plus grande faveur que le padischah de l'Inde (le Grand Mogol) pourrait faire à la Sublime Porte est d'empêcher que les religieux mendiants de ses Etats ne viennent dans le pays soumis à Sa Hautesse * . »
Le satirique Néfii s'est fait l'interprète de l'antipathie qu'inspirent ces religieux à un certain nombre d'Ottomans. Cet « esprit sorti de l'enfer », comme l'appela le tribunal des oulémas en le condamnant à mort, peint dans ses Flèches du destin les dervischs avec la physionomie qu'un poète français, Molière, adonnée aux hypocrites de son temps. Leurs tirades pleines de fiel contre le libertinage, leur passion cachée pour les plaisirs dont ils parlent avec tant d'horreur, leur ardeur à rechercher les louanges d'un monde qu'ils affec-