Pour chaque signe du zodiaque
3. Je ne désire rien vivement et pourtant rien ne me manque de ce que je puis désirer.
Ce morceau ayant inquiété l'orthodoxie ottomane^, le scheik ul islam * dut déclarer par un fetva ce qu'il en pensait : « Le sens de ces vers n'est connu que d'Allah et de Misri lui-même : » telle fut sa décision. Les adversaires du poëte, peu satisfaits de cette décision, s'adressèrent au padùchah^ qui ordonna un nouvel examen de toutes les œuvres de Misri. Le scheik ul islam consentit cette fois à déclarer que ses vers méritaient le feu, mais il respecta bravement les droits de l'inspiration poétique; « parce que, dit-il, il ne faut point porter de sentence contre ceux qui sont possédés de l'enthousiasme ». Cantimir, auquel le patriarche CalUnikos, ancien archevêque de Brousse, avait' souvent parlé de Misri, mollah de cette ville ^ et de son respect pour l'Evangile, suppose que le poëte n'avait pas pardonné au sultan le rôle qu'il avait joué dans cette affaire et il explique ainsi ses discours, qui sont, du reste, loin d'être favorables aux Chrétiens. Ne peut-on pas supposer que Misri,
1. « La plus haute dignité ecclésiastique, l'interprète de la Loi; on pourrait dire qu'il est comme le pape. » (Cantimir, Hist. de l'emp. ottoman^ Orchan.)
2. Cantimir, qui le nomme scheik et mollah de Brousse, compare les mollahs aux archevêques ou métropolitains.
comme plus d'un souji^ était arrivé à considérer comme secondaires les formes religieuses et qu'il tenait surtout à « l'enthousiasme » qui maintient intact le sentiment religieux? En l'entendant dans ses vers sur la solitude parler avec tant de conviction de la vie séparée de la foule, des illusions du monde, du danger des longs discours et des conseils du cœur, d'un Dieu qui s'entretient avec l'âme dans la retraite, il est impossible de ne pas songer à T auteur inconnu qui nous propose « lïmitation » de celui dont le poëte mahométan vantait les enseignements. Assurément Misri ne connaissait pas plus le livre de l'ascète du moyen âge que V Eloge de la solitude d'un autre chrétien fervent, Eucher, dont il semble reproduire les expressions. Mais dans des conditions sociales également déplorables, l'homme, Hvré à.l'inévitable désenchantement que produit le spectacle de l'égoïsme triomphant effrontément partout, foulant aux pieds la justice et la vérité, dédaignant la compassion comme une faiblesse indigne des maîtres de la terre, l'homme éprouve le besoin de s'élever dans une région plus pure et plus sereine. Là ceux qui sont habitués dés l'enfance à se détester et à se maudire sont souvent fort étonnés de parler la
même langue et d'exprimer les mêmes sentiments. Mais dans la société musulmane pas plus que dans la société chrétienne, il n'est facile à l'âme de rester sur ces hauteurs. Chez les poètes comme dans la foule, le cœur est ordinairement le théâtre d'impressions contraires, ainsi que dans un ciel orageux les rayons du soleil succèdent subitement aux nuées les plus sombres. Un poëte religieux peut être en même temps, comme l'auteur des Méditations et des Harmonies, fort épris de la beauté de ces créatures dont il déplore le néant, en désespérant de 0 pouvoir jeter l'ancre un seul jour sur l'Océan des âges » . S'il en est ainsi dans le Christianisme, on doit y attendre à trouver plus indulgente pour de pareilles dispositions une religion fondée par Tardent Arabe qui unissait de violentes passions au désir sincère de faire triompher le monothéisme sur Fidolâtrie. Sidki est bien fidèle à cette double tradition. Cette fille d'un contemporain de Mohammed IV, d'un ouléma ^ dont elle a parlé avec une rare sensibilité dans son Divan^ nous a laissé deux poèmes mystiques, le Trésor des lumières et la Réunion des sciences,
I . La puissante corporation des oulémas est chargée de l'interprétation de la Loi et du Culte.
Mais les poésies qu'elle a consacrées à l'amour n'ont pas eu un moindre succès. Il semble que Sidki soit mieux restée dans la vraie tradition musulmane que les poètes inspirés par le pur ascétisme. Dans l'odinisme Scandinave, la religion des « rois de la mer », si la vie n'est qu'une lutte sans merci, le paradis n'est qu'une bataille éternelle. Comment l'islamisme ne ferait-il pas une large place à l'amour dans l'existence terrestre, puisque des amours sans nuages et sans fin sont la récompense suprême destinée aux croyants par Allah? Le paradis étant l'idéal du bien et du bonheur, doit jusqu'à un certain point être réalisé dans cette existence, qui en est comme la préparation. Les disciples de l'Évangile, en apprenant du Maître que dans le Ciel « on n'épouse pas et on n'est point épousé ^ » , ont pensé que la vie parfaite consistait à commencer ici-bas le bonheur de l'éternité. Les partisans du Prophète, toutes les fois qu'ils ont obéi à la logique, n'étaient nullement obligés de croire avec Bossuet que t les plus grands désordres ont souvent commencé avec la sensualité d'une fleur. »