Yéni-tchéri ou nouvelle troupe
2. Invocation d'un des i,ooi noms de Dieu. — Les chapelets ont 100 grains ; ^ur le centième on récite le nom d'Allah. Cette dévotion facile, ouvrant les portes du paradis, est fort goûtée d'un peuple de plus en plus envahi par l'indolence.
3. La loi qui exigeait des familles chrétiennes un fils sur dix ne fut abolie que sous Mourad IV,
du Prophète quelques-uns des instincts des races, souvent turbulentes, dont ils descendaient. Le trône d'Osman, qu'ils défendirent si vaillamment, fut souvent ébranlé par leurs séditions. Ainsi que. les prétoriens de Rome ils s'arrogèrent le droit de disposer du sceptre. Comme on ne s'appuie en définitive que sur ce qui résiste, depuis que Mahmoud II a fait massacrer ces soldats indisciplinés mais terribles devant l'ennemi, la Turquie est devenue « l'homme malade » de l'empereur Nicolas, dont la riche succession excite tant d'ardentes convoitises.
On comprend sans peine qu'un prince tel qu'un Sélim I*"" supportât avec impatience les prétentions des janissaires. La manière dont il traita les mameloucks après la conquête de l'Egypte (il en fit décapiter 30,000) atteste assez le peu de goût qu'il avait pour dépareilles institutions. Mais un prince qui avait la passion de la guerre était disposé à apprécier le genre de services rendus par les janissaires, tandis que ses héritiers du xix* siècle, si peu belliqueux, devaient surtout être irrités de leur turbulence, Thalii, dans ses vers en l'honneur des janissaires, s'efforce de dissiper les inquiétudes que cette turbulence pouvait inspirer à un despote aussi intraitable que Sélim, qui avait
dû plus d'une fois réprimer leurs séditions. Le poëte convient que le nom seul des janissaires inspire la terreur et que l'on se plaint du pouvoir excessif dont ils disposent. Mais cette terreur même ne protége-t-elle pas les cités de l'empire? Dans la nature, les forces les plus utiles ne deviennent-elles pas facilement redoutables? Source de toute vie, le soleil n'est-il pas parfois le plus redoutable des fléaux?
Il semble que Thalii avait des raisons personnelles d'être indulgent pour ces janissaires donc il était le secrétaire. Sélim lui dit un jour qu'il croyait l'avoir vu au milieu de ces soldats, qui pillaient une maison dans la ville d'Amasie : « Il est vrai, dit le poëte peu facile à intimider, mais j'y étais pour les contenir. » S'il échappa cette fois à la colère du féroce padischah^ il ne fut pas aussi heureux quand il composa un ouvrage en son honneur, moitié en prose, moitié en vers. Le défiant Sélim crut découvrir plus d'une intention satirique dans cette œuvre, et, sans une prompte fuite, Thalii n'aurait pas échappé à la colère d'un prince qui aimait sans doute les lettrés et les poètes, mais qui ne pouvait souffrir l'apparence même d'une critique.
Dans un monde belliqueux les femmes ont,
comme les Lacédémoniennes, « des rêves de guerre en leur âme inquiète » , de ces rêves que le café entretenait sans doute dans l'âme du poëte-janissaire, Belighi *. Zeïneb, en s'adressant à Mohammed II, lui dit qu'elle « a une âme virile et qu'elle dédaigne, quoique femme, la parure et les ornements. » Elle l'encourage avec une ardeur passionnée à la conquête du monde. Moines et femmes, qui ailleurs (par exemple chez les nations bouddhistes) ne donnent que des conseils timides et n'encouragent que les goûts pacifiques, sont ici complètement dévoués à une politique fort différente.
Même au temps où la Turquie avait été « fortement atteinte » , comme le poëte impérial en convient lui-même, Mourad IV répondait avec une mâle énergie, une résolution inébranlable 2
I. Les riantes images produites par cette boisson, dont le janissaire du xvi* siècle met la vertu au-dessus de celle du vin, devaient, ce semble, ressembler aux beaux « rêves de guerre » de M. Hugo.
a. « Parmi ses vices si marqués, Amurat laissait entrevoir des vertus supérieures du côté de l'esprit comme du corps... On lui fait honneur d'une grande fermeté dans la conduite des affaires. Il ne démordait point d'une entreprise qu'elle n'eût ou réussi ou manqué tout à fait ; nulle difficulté ne l 'arrêtait, nul revers ne l'ébranlait, et l'on peut dire que si
et un vrai talent au grand vizir Hafiz, qui lui avait adressé un message en vers afin de lui faire comprendre combien il lui était difficile de prendre Bagdad. Il lui rappelle vivement ses devoirs envers ses braves troupes dont il doit être l'exemple^ envers son souverain, envers les saints de PIslam ^, envers son pays,. auxquels les Persans hérétiques ont fait tant de mal; il lui parle du jugement sévère réservé par -Allah aux âmes irrésolues et timides ; il lui demande s'il veut, en manquant à des devoirs sacrés, rendre son empereur incapable de porter le titre glorieux de « maître des deux mondes «.
Hafiz, qui avait épousé une sœur du sultan, était fait pour comprendre un pareil langage. Il récitait lui-même ses poésies aux troupes qu'il menait à l'enneny pour les encourager à défendre la foi et la famille d'Osman. Dans une bataille contre les Persans, on le vit s'élancer la lance à la main, en entonnant un chant de guerre comme le Normand Taillefer qui, à la bataille d'Hastings,
sa vie avait répondu par son étendue à celle de son génie et à sa grandeur d'âme, il aurait pu entreprendre la conquête de l'univers. » (Cantimir, Amurat IV,)
I. Abou-Hanifa, un des saints sunnites, a été enterré à Bagdad.
chantait la* chanson de Roland en chargeant les Saxons.
Malheureusement, comme au temps des Césars, on avait aussi souvent l'occasion d'admirer ceux qui savaient bien mourir, sans profit pour le pays, que ceux qui s'illustraient sur les champs de bataille. Dans les siècles violents on ne fait pas plus cas de la vie des autres que de la sienne. En outre, dans les Etats despotiques le glaive de Damoclès est constamment suspendu sur les têtes les plus hautes. L'ombre seule du péril fait trembler un despote, et tout padischah^ en montant sur le trône, n'apaisait ses terreurs que dans le sang de ses proches. « Il n'y a pas de lien de parenté parmi les souverains ^. »
Les conditions obscures ne préservent point de pareilles catastrophes. Les plus sages des sultans n'échappent pas aux caprices sanguinaires que le pouvoir absolu inspire. Un jour, pour un crime isolé ^, Souleïman I«^ fait massacrer tous les Albanais de Constantinople^. Un Sélim I^'" et un Mou-
1. Saadeddin rappelle cet axiome en racontant la fin tragique du prince Djem. (Couronne des Chroniques.)