CHAPITRE IX
ANS les pays où la force règne on s'habitue à ses excès. Les natures optimistes oublient si promptement les mauvais jours quand le soleil sourit un moment !
Horace n'a pas l'air de se souvenir que l'empereur Auguste, divinisé par Virgile, avait versé à flots le sang des citoyens romains. Plus d'un Horace s'est trouvé chez les Ottomans, un Horace peu soucieux des ardentes aspirations des mystiques, des projets belliqueux des chantres de la guerre sainte, des anathèmes des croyants enthousiastes contre le vin et la vie facile.
Dès le xv« siècle, ce siècle de combats et de
ijo LA POÉSIE DÉS OTTOMANS,
luttes acharnées, où Turcs et chrétiens, Mongols et Turcs se livrèrent de si terribles batailles, Mésihi agit et parle déjà en véritable disciple d'Epicure. Ce poète éminent est un des premiers qui aient été connus en Europe, le célèbre orientaliste anglais, William Jones, ayant traduit en latin sa belle idylle sur le printemps ^, que Toderini, Fauteur vénitien de la Letteratura turchesca^ a reproduite dans quelques pages de son livre consacrées à la poésie ottomane. Ces vers n'ont pas peu contribué adonner une idée fore peu exacte de la poésie des nations turques, qu'on s'est trop empressé de regarder comme décidément épicurienne.
Boileau dit de la poésie d'un ecclésiastique français, Régnier, « qu'elle se sentait des lieux où fréquentait l'auteur » . Comme le poëte des Satires^ Mésihi se préoccupait moins des devoirs de son état que de ses plaisirs. Quoiqu'il fût attaché à la personne du grand vizir comme secrétaire, il préférait beaucoup plus les endroits où l'on s'amusait que les fonctions dont il était chargé au Divan impérial, comptant non sans raison sur la bienveillance indulgente de son
I» Poeseos Asiatkce commentarîi.
Mécène, le grand vizir Ali-pacha. Ce voluptueux, qui semblait fait pour la vie des cités, avait pourtant le sentiment de la beauté de la nature, non pas sans doute tel qu'il existe chez nos contemporains, mais tel qu'on le trouve chez Horace. Les poètes ottomans ne sont point, du reste, étrangers à ce sentiment. Ils aiment les champs, les beaux arbres, surtout les fleurs et la rose, reine glorieuse du monde végétal, dont les vives couleurs resplendissent sur le frais visage des jeunes filles, ainsi que le dit Mésihi lui-même. Le drame dont le monde extérieur est le théâtre a aussi un sens pour eux et ils ne séparent pas la vie humaine du milieu changeant et tourmenté dans lequel elle se développe et s'épuise. Mais comme ailleurs ils en tirent des leçons fort contraires ! Les uns veulent se détacher complètement d'un monde dont la « figure passe » si vite ^, d'autres engagent leurs amis et leurs disciples à jouir promptement de satisfactions qu'on ne retrouve plus dans un âge moins heureux. Telle est la morale de l'ami des Pisons et du secrétaire d'Ali-pacha. Mésihi, autant que le poëte
1. napàyet xb <tx!\]j.(x toû x6(T[Jlou TOiiTOU (S. Paul, F^ Ép. aux Corinthiens, VIT, 31).
latin est épris de la saison où « les tulipes, les anémones, les roses » semblent refléter dans leurs éclatantes couleurs la splendeur même du soleil où le 0 roi de la terre ^, distribuant à tous la justice, » mûrit pour tous les buveurs, obscurs ou puissants, le fruit désiré de la vigne :
« Tu entends le chant du rossignol qui dit : Voici le printemps; dans tout jardin on fait alors un berceau : les fleurs, les amandiers sèment l'argent. Sois joyeux et content, car elle s'envole, elle ne dure pas la saison printanière,
« De nouveau les jardins et les prés s'ornent de fleurs : pour s'amuser on construit au milieu du bosquet de rosiers une tente de fleurs. Qui sait si, tandis que durera ce printemps, chacun de nous sera en vie? Sois joyeux et content, car elle s'envole, elle ne dure pas la saison printanière.
« Au fond du bosquet de rosiers brille la lumière ^ d'Ahmed, au milieu des fleurs sont ses compagnons pareils à la tulipe. Hâtez-vous, Musulmans, ce temps est la saison de la joie. Sois joyeux et content, car elle s'envole, elle ne dure pas la saison printanière.