CHAPITRE X
l'amour et les femmes
ou T E nation a son idéal féminin, qu'on retrouve à la fois dans la religion, l'art et la littérature.
Le polythéisme hellénique nous offre des créations aussi variées que les idées dont il était l'expression, et la vierge, la matrone, l'amante, resplendissent d'une égale beauté, dans les types vraiment admirables de Pallas Athéné aux yeux d'azur, de la reine du ciel, Héré, d'Aphrodite sortie du sein des flots. Il ne faut chercher rien de pareil dans la poésie turque, qui loin de placer la femme sur les autels, ne semble pas même se préoccuper de sa destinée en dehors de cette vie»
HCy LA POÉSIE DES OTTOMANS.
Cependant on a beau avoir des inclinations grossières et des goûts primitifs, on n'échappe pas à cet irrésistible besoin de l'idéal qui esc le plus noble instinct de notre espèce. Si l'islamisme, ennemi des arts, n'a ni Vénus de Médicis, ni Vierge à la chaise, il n'a pas pu, plus qu'aucune autre religion, se contenter de la prosaïque réalité. Mais né dans les hallucinations d'un Arabe sobre, rapace et sensuel, il a rêvé une femme en rapport avec l'imagination incomplète d'un Sémite voluptueux. Cette femme est la houris, chantée par 1 Ottoman Ibn Katib. « Près d'eux (les élus), dit le Koran, seront les Houris aux beaux yeux noirs, pareilles aux perles dans leur nacre. » La fantaisie populaire a complété cette esquisse, et le poète théologien que je viens de citer en traçait, au xvi« siècle, le portrait qu'il croyait le plus propre à exalter les ardents soldats qui faisaient alors trembler l'Europe. La lumière pure et déliée est tellement l'essence de la houris^ que si Tune d'elles, franchissant la limite du paradis, apparaissait sur ce globe couvert de ténèbres, le monde se noierait dans les flots de lumière, et que si, au sein des nuits, elle levait son voile, chaque étoile s'obscurcirait. Mais par un mystère de la puissance divine, la lumière a
formé un corps céleste, aux cheveux, aux cils, aux yeux noirs, au teint pareil aux roses semées dans le ciel par l'Aurore, au sein semblable à la perle, donc la voix, écho d'un monde supérieur, est tellement puissante et douce que, si elle retentissait parmi nous, Thomme succomberait dans une extase de volupté. L'infirmité -^ ou tout ce qui semble tel à l'imagination turque — '■ n'a pas de puissance sur ces êtres divins, dont les prérogatives ne sont pas moins mystérieuses que la nature. Mais comme si l'exaltation des croyants s'attachait à multiplier les contradictions, ces créatures merveilleuses, dont cinq cents forment le harem d'un habitant du paradis, ne montrent jamais aucune espèce de jalousie, et sont exemptes de tout accès de mauvaise humeur, tant l'égoïsme, la vanité, la haine et la malice leur sont étrangères. On voit que l'Ottoman, en entrant dans la vie éternelle, éprouve un sentiment analogue à la satisfaction de Mélanchthon, joyeux de mourir pour échapper aux fureurs des théologiens.
Quand on est convaincu qu'on aime une houris ou un ange, il est permis de parler en amant désespérç, comme le fait l'auteur de ce chant populaire :
H Depuis que je t'ai donné mon cœur, vois ce que je suis devenu, Tu étais un bouton de rose, embrasé par toi, je me suis desséché. Je te vis, je te donnai mon cœur, briîlé d'amour pour toi. Dis donc, ô fille, à qui peindrai-je ce sentiment? Le monde m'est devenu étranger; que ferai-je sans toi?
(( Aussitôt que je contemplai ta beauté, je fus saisi d'une douleur cruelle.
A cause de toi, j'ai été victime du désir ardent du bonheur d'amour.
Tu m'a» réduit en cendre avec tes douces chansons.
pis donc, ô fille, à qui peindrai-je ce sentiment?
Le monde m'est devenu étranger ; que ferai-je sans toi ?
ti Depuis que je t'ai donné mon cœur, le délire m'a saisi.
Tes charmes m'ont fait penser aux houris et aux anges,
Je t'ai donné mon cœur et je ne le reprendrai plus.
Dis donc, ô fille, à qui peindrai-je ce sentiment ?
Le monde m'est devenu étranger ; que ferai-je sans toi ?» *
Si du paradis nous descendons dans ce bas monde, on comparera une beauté mortelle « dont les cheveux donnent le trépas », selon Sati, aux houris et aux esprits célestes qui jouent un si grand rôle dans les idées mahométanes, l'imagination du peuple tendant constamment à s'affranchir du dogmatisme rigide qui fait l'essence du monothéisme. Le monde végétal offre aussi des similitudes consacrées, qui pour les Ottomans n'ont
I. Chanson recueillie à Routchouk et publiée dans la Zeîtschr. der Deutschen Morgen. — 1865.
rien de banal. Ils aiment les fleurs autant qu'un Arioste et qu'un Gœthe, ils en comprennent parfaitement la poésie. Aussi, quand le chantre du printemps, Mésihi, affirme que les jeunes filles sont les rivales des fleurs, cette comparaison a-telle beaucoup plus de portée que quand Chateaubriand dit froidement : « Jeune fille, jeune fleur! B II s'agit en effet d'un poëte dont l'âme est enivrée par le charmant aspect, la grâce, les splendides couleurs de la fleur, dont la beauté, hélas ! passe vite comme celle de la vierge. Les Ottomans ont trop le caractère oriental pour donner la préférence à la pervenche, dont l'azur ressemble à celui du ciel, au délicat myosotis qui charme les mélancoliques Germains, à la violette parfumée, qui cache son parfum dans les buissons. Ils leur préfèrent le narcisse à la prunelle d'or de Fasli, qu'un poëte arabe, Abou-Navas, nomme ff un œil d'argent à la prunelle d'or, étincelant sur une tige d'émeraude » , surtout la tulipe, en l'honneur de laquelle Ahmed III a institué une fête chantée par Hassan, la tulipe fille du ciel, l'amour et l'orgueil de la terre, et la rose, vêtue de pourpre et de soie, dont Fasli a raconté les amours avec le rossignol. Une catégorie de similitudes moins en rapport avec nos goûts, mais
avec lesquels une églogue sémitique, le Cantique des Cantiques y nous a familiarisés, esc la comparaison avec des édifices. Le plus célèbre des poëces ottomans, Baki, n'aurait pas comparé une jeune fille, telle sous sa brune chevelure que la lune qui dissipe l'ombre des nuits, à la Caaba ou au temple de Salomon, si* ses compatriotes n'avaient pas aimé tout ce qui rappelle la grandeur et la majesté".
Des vers de Mésihi donnent mieux que toutes ces comparaisons une idée du pouvoir de la beauté. Au-dessous d'un sombre rocher, d'où coulent deux ruisseaux, s'élève un temple radieux dont on n'approche qu'avec émotion. Le rocher est le front attristé du poëte, les ruisseaux sont ses larmes, le temple est celui de la beauté. Comme Homère, Mésihi voit dans la puissance dont elle dispose i, le résultat d'une force mystérieuse. Il croit que cette force réside dans une ceinture pareille à celle que le poëte grec donne à Aphrodite. Cette merveille n'est pas faite pour surprendre un cœur épris. Les rossignols qui faisaient leur nid dans la chevelure de l'amoureux
I. Le gynophobe Proudhon en parle lui-même avec un ravissement singulier qui fait contraste avec son ton hargneux ordinaire. (V. De la Justice.)
Medjnoun n'ont-ils pas troublé bien des cœurs, en répandant partout la flamme qui les consumait? Combien le livre a peu de pouvoir pour convaincre ! La beauté, elle, n'a qu'à se manifester pour triompher. Le poëte n'est pas de ces âmes stoïciennes qui veulent résister à Valma Venus, « éternelle volupté des dieux et des hommes* ». Il se déclare soumis à ses caprices et disposé à brûler sous ses yeux ces livres dont la puissance est si vaine.
Mohammed II ^ se montre supérieur à Mésihi par le naturel et par la grâce quand il exalte le pouvoir de la beauté. La nature perd son insensibilité pour le reconnaître, et les fleurs ellesmêmes, dont on est habitué à tant vanter les charmes, sont obligées de s'avouer vaincues. Le jasmin, imitant les anges adorateurs des belles, incline sa tête d'albâtre sur le passage de celle dont le sultan célèbre la beauté, et les églantiers 3, secouant leurs branches flexibles, inondent de leurs corolles, d'un rose délicat, la poussière du chemin.