Lucrèce, De naturâ rerum
2. V. la biographie de Mohammed II dans mon Histoire des poètes ottomans {Rivista europea, février-mars 1877.)
3. En Turquie, l'églantier n'est nullement proscrit des jardins.
Mais combien de fois les poètes ont maudit cette puissance qu'ils ont exaltée ! Mohammed II lui-même déclare que l'esclave de la beauté, dont le sourire est tellement à craindre, aura, au jour du jugement d'Allah, un sort aussi triste que celui du giaoury sans parler des tourments de toute espèce qu'il se prépare dans cette vie. Le souverain surtout doit redouter une fascination qui transforme en êtres épris d'un vil repos les héros eux-mêmes. Il semble que le conquérant de Constantinople apercevait dans le lointain un Sélim II * et tant d'autres indignes héritiers de son trône, partageant leur inutile existence entre l'ivresse et la volupté', tandis que l'empire de Bayezid le Foudre et de Mo ur ad le Juste *, tombait en ruine.
Mais les vers mêmes du successeur de Mohammed ne font-ils pas songer à ce profond proverbe allemand : « L'arbre tombe du côté où il pen-
I. Son Divan ne contient que des pièces d'amour. Il oubliait ainsi la journée de Lépante, si funeste à l'empire des sultans. V. sa biographie dans mon Histoire des poètes ottomans (Rivista europea).
a. Sélim II identifie ces deux ivresses quand il parle du « vin de la beauté. »
3. V. la biographie de Mourad II dans mon Histoire des poètes ottomans.
L'Amour ET LES FEMMES. IS3
che? » On s'attriste en entendant un vaillant homme de guerre comme Bayezid II *, chercher, ainsi que les Gérontes de Molière, les subtiles raisons qui doivent décider une jeune fille à préférer l'amour d'un vieillard à tout autre. Ovide lui-même, si rigoureux pour les passions séniles*, n'aurait certainement pas voulu voir un poète aborder un pareil sujet. Le génie seul de la Grèce, qui convertissait « tout en or », a pu le faire avec bonheur, et si Bayezid parle de ses cheveux blancs d'une manière assez prosaïque, le vieillard de Théos reste poëte quand il dit qu'on voit dans les jardins « le lis fleurir avec grâce à côté de la rose » .
Mais les plaintes de Mohammed comme les vers de Bayezid jettent un jour très-vif sur l'histoire des Ottomans. Vaincue comme Cléopâtre ^ ou esclave ^ comme cette femme de Souleïman que nous nommons Roxelane, la fille d'Eve garde sa puissance. Une boucle de ces
I. V. la biographie de Bayezid dans mon Histoire des poètes ottomans.
: a. Turpe senilis amor.
3. L'austère Pascal avoue que l'avenir du monde a été décidé par la forme de son nez.
4. On sait que le sultan est appelé. « le fils de Tesclave ».
cheveux donc Mohammed II maudic le charme, pèse autant dans la balance des destins que la lourde cpée de Brennus. Combien de preuves en fournissent les historiens de la Turquie i !
- Celles qui donnèrent des lois à tant de sultans, terreur du monde -^ possédaient sans doute tous les charmes décrits dans une chanson populaire qu'on répète depuis Babylone jusqu'aux rives du Danube, et" qui peut être considérée comme le chant d'amour de l'empire ottoman.
« Nulle ne peut t'égaler en beauté ! — La couleur de tes joues ne se fane jamais. — Dans la noblesse de ta démarche, tu n'as pas de pareille !
— Viens, accorde cette faveur à ton esclave; va! — Moi aussi je suis un de tes adorateurs.
« Parais en public ! déploie les grâces de ta démarche; — Tes sourcils dessinent un arc, les boucles de cheveux — Qui tombent sur ton front, sont le basilic. — Ordonne ce que tu désires. — ■ Viens, accorde cette faveur à ton esclave. — Moi aussi je suis un de tes adorateurs. — Ton
I. V. mes Femmes en Orient — Les Turques et Hammer, Geschichte des Osmanischen Reiches,
a. Sélim II, dans des vers adressés à une femme, lui parle comme un esclave à son maître.
amour seul me consume. Ah ! ma souveraine, grâce, grâce !»
Cette idée d'un amour qui « consume, » qui « brûle, » qui s'attache à un cœur épris, comme une robe de Nessus, d'une sorte d'obsession pénible dont on ne parvient pas à se délivrer, est la note dominante de ces compositions :
« O fille aux yeux languissants, ton amour m'a brûlé. — Hélas ! poussé par ce sentiment j'erre tristement sur les monts et dans les vallées. — Et cependant, tu continues à rester sans pitié pour moi. — O grâce, grâce, grâce!
« Depuis que je t'ai donné mon cœur, ô bel astre, — Tu n'as pas répondu une seule fois à mes désirs. — Viens donc enfin et cesse de me traiter avec tant de cruauté.
« Chaque coup d'œil que je donne à tes charmes, — Me rend malheureux, ô ma rose. — J'entends des gémissements amoureux. — Y aurait-il un rossignol qui chante * } »
I. Le refrain est: « Mon corps est brisé par l'amour que j'ai pour toi. n — Guatelli, La Lyre orientale (en turc).
i%6 LA POESIE DES OTTOMANS.
Les chants populaires recueillis par le Vénitien Donado ^ n*ont point cet accent attristé :
« Quand même notre amour serait connu du monde — Mon cœur sera toujours ton esclave.
— Si du Gange ou du Pactole — Les sables si riches m'appartenaient, — .En les comparant à mon bien — Je ne les jugerais pas dignes d'un seul regard. — •" J'admire tellement tes cheveux
— Que je n'en donnerais pas un seul pour mille pièces d'or.
« Jardinier, de tes yeux — Chasse le sommeil, voici ton soleil. — Que cet objet si beau, — Précurseur de tes joies, — Chasse de ton âme le chagrin. »
Comme en Occident il se trouve des Gentil- Bernard et des Dorât pour donner à leur enthousiasme une forme alambiquée :
ï Du visage rose — De mon bien tant aimé
1. Délia letteratura de'Turchi. — Venise, 1688. — Donado avait été baile (ambassadeur) de la Sérénissimc République à Constantinople. — Les Vénitiens ont eu les premiers le mérite d'appeler l'attention de l'Europe sur la littérature de l'empire ottoman.
— Sortait goutte à goutte — L'eau cristalline de sa sueur précieuse.
« Surpris, j'admirais, — Quand ma belle, — Avec un sourire de rose, — En plaisantant : — La fleur de mes roses — distille la rosée. »
Si de pareils chants ne modifient guère l'idée qu'on se fait généralement de la poésie amoureuse des Ottomans, le gracieux portrait que Vehbi fait d'une vierge montre qu'ils ne sont pas incapables de trouver pour peindre l'impression que produit la jeune fille des couleurs plus délicates. On la voit à l'école écrivant sur l'ardoise, non sans quelque confusion, tant les jeunes garçons qui la trouvent charmante suivent avec intérêt ses gracieux mouvements. Il est évidemment grand temps qu'elle pose sur son œil noir (pareil sans doute à celui de Mihri, qui, selon Sati, avait la splendeur du soleil), un voile sept fois replié, qu'elle promène ses jolis doigts teints de henné (le « henné de la grâce », dit Sati) sur quelque instrument de musique, qu'elle trace des broderies en fil d'or sur le vélin et qu'elle se livre à la poésie. La poésie, qui est aux yeux de l'Ottoman la science des sciences, le poëte étant
iS8 LA POESIE DES OTTOMANS.
comme le faucon royal au milieu des corbeaux *, n'est point en effet interdite par l'usage au sexe féminin. Aussi compte-t-on des filles et des femmes parmi les poètes les plus distingués de l'empire. Il suffit de citer les Mihri, les Zeineb, les HébetuUa, les Sidki, les Fitnet, les Leila khanoum et. les Ani. Un distique d'Ani, qui, comme Fitnet et Leïla, est moins célèbre que les autres, donnera une idée de la manière dont elles savent exprimer l'amour. Ani dit qu'en pensant à celui qu'elle aimait, beau mais insensible, elle a des roses dans les yeux et des lilas dans le cœur 2.
Le distique d'Ani fait penser aux amours de Mihri. Mihri a été surnommée la Sapho des Ottomans", à cause du talent vraiment remarquable qu'elle a montré dans la peinture de l'amour et d'une certaine ressemblance entre sa passion malheureuse pour le fils de Sinan-pacha, qui aurait été pour la poetessa^ du xvi« siècle un nouveau Phaon. La manière dont les poètes