V. Aaschik, Biographies des poètes
a. Le collier des vierges.
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flamme pour le rôtir n'écait pas insensible, il donnerait une idée exacte du supplice d'un cœur que la passion consume. Mihri se borne donc à faire un vœu. Elle SQuhaite que son amant soit un jour dévoré par la flamme dont elle sent les ardeurs.
A cet enfer elle oppose le paradis d'un amour partagé, en remerciant de sa bienveillance et de, son affection le poëte Guvahi, qui, comme Sati, éprouvait pour elle les sentiments les plus tendres : « Le paradis de l'éternité, dit un des poètes les plus célèbres de la Perse, Djami, paraît une chose méprisable à celui qui habite le jardin délicieux de l'amour. » Telle est bien la pensée de Mihri. Elle a vécu dans la contemplation de ce beau songe, dédaignant jusqu'à la fin les hommages de ceux qui lui auraient permis de comparer l'idéal créé par la poésie avec les épreuves de la réalité.
Mais l'idéal de la poetessa d'Amasie serait fort incomplet aux yeux des penseurs qui croient que l'amour est un véritable culte, et qu'il peut inspirer l'esprit^ de sacrifice, essence du sentiment religieux. Une autre femme , Sidki, âme moins ardente, mais dont les aspirations étaient plus élevées, disposée à porter les tendances mysti-
ques^ dans les sentiments humains, semble l'avoir compris. Se sacrifier soi-même est pour elle le point de départ de cette admirable union des âmes dont elle parle avec un charme délicat que possèdent quelques écrivains auxquels le mysticisme a donné une aptitude particulière pour découvrir les secrets des cœurs et raconter les mystères de la vie intérieure.
On ne doit pas trop s'étonner de ce qu'une poetessa chez laquelle on trouve de pareilles tendances assigne à l'amour un rôle considérable dans la création de l'univers. Il n'est pas seulement comme dans Hésiode un principe cosmogonique, il occupe la place que les traditions hébraïques accordent à la Sagesse, première esquisse du Logos divin. De même que la Sagesse assiste lahveh (Jéhovah) quand il veut créer le monde, l'Amour prête à Allah sa puissance créatrice lorsqu'il se décide à faire sortir du néant les magnificences de l'univers. Après la création, il reste le souverain de notre monde :
Qui que tu sois, voici ton maître, Il l'est, le fut ou le doit être.
I. Son Traité des connaissances appartient à la poésie mystique.
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Aussi Sidki ne craint pas de dire que s'il abandonne un être humain, l'infortuné peut être comparé à un ange banni des cieux.
Ces idées ne sont pas sans analogie avec les théories que George Sand a soutenues dans ses romans les plus originaux. Pour elle l'amour était la puissance absolue, infaillible, céleste, devant laquelle tout, religions, philosophies et sociétés devaient courber le front. Mais Sidki appartient à l'école mystique et -n'a jamais été suspecte de socialisme. Du reste Sidki, comme Mihri et Zeineb, n'aurait guère pu écrire une Indiana ou une Valentine. Restées filles, elles n'ont point eu l'occasion de s'irriter des souffrances de la vie conjugale. La condition de femme mariée, si humble dans la société ottomane, si différente de ce qu'elle est dans une autre société où domine pourtant l'élément turc i, n'est guère faite, il faut l'avouer, pour attirer les favorites des Muses,
Les poètes ottomans sont, ainsi que la foule, moins portés à admirer les étrangères que les femmes de leur pays. Fazil loue la grâce des Françaises et leur beauté qui lui rappellent la rose
I. L'empire persan. V. le Voyage en Perse par Hommaire de Hell.
L'AMOUR ET LES FEMMES. i6j
aux pétales d'argent (la rose blanche). Leurs costumes, dont elles changent sans cesse, sont aussi élégants que riches. Mais il ne trouve nullement conforme à l'ordre de la nature la domination qu'elles exercent sur les hommes, et il serait porté à croire, comme un militaire allemand, dont l'opinion a eu quelque retentissement, que le sexe faible, qui a produit les Jeanne d'Arc et les Jeanne Hachette, est devenu le sexe fort sur les rives de la Seine et de la Loire. Cette appréciation fort caractéristique d'un poëte ottoman montre assez avec quelle difficulté les Turcs s'habitueront à voir leurs femmes se transformer en Européennes. Fazil s'imagine aussi que les Françaises ont la fécondité des femmes de race germanique et de race slave, et qu'elles donnent ainsi un accroissement effrayant à une race maudite, — le poëte vivait au temps de première révolution^ — acharnée à se détruire de ses propres mains et poursuivant sans cesse la réalisation de projets insensés i. Nabi ne conseille pas à son fils d'épouser une fille de cette
I. Le poëte ottoman s'accorde avec un des plus sincères républicains français, qui disait, à la fin du xviu® siècle : n La Révolution a commis plus de crimes en six mois que l'empire ottoman en un siècle. »
France -contre laquelle le poëte Sourouri a lancé tant d'invectives , mais il exclut également les Hongroises et les Allemandes, qui ignorent, comme les Françaises, la loi du Prophète. Contre les femmes russes il a d'autres motifs d'antipathie. Elles appartiennent, dit-il, à un peuple fourbe et traître, qui est l'ennemi acharné de l'empire. Les filles du Caucase, élevées au milieu des agitations guerrières, n'ont pas cette humeur pacifique qui peut seule enchaîner un époux. L'horrible négresse ne peut plaire qu'à des insensés qui préfèrent l'étrangeté à la grâce. Nabi se prononce enfin pour la douce Géorgienne, dont le cœur est bon, l'esprit droit et le caractère franc. Cette préférence a la même portée que les reproches adressés par Fazil aux Françaises. L'Ottoman, qui a contracté avec le temps des goûts si différents de ses aïeux dont la bravoure faisait trembler l'Europe, a mis ses idées en harmonie avec ses goûts. Déjà le bon Nabi, contemporain de Mohammed IV, parle à son fils d'un ton qui rappelle parfois les axiomes d'un Prudhomme occidental. Il redoute pour lui les tempêtes qui troublent si souvent la vie conjugale, et la docilité est la qualité qui lui semble la plus importante chez la femme. La nullité Teffraye
visiblement bien moins qu'une personnalité un peu décidée. Quand les nations, amollies par le bien-être vulgaire, n'ont plus d'autre idéal, elles prennent l'habitude de tout sacrifier à leur repos; et pour l'avoir dans l'état comme dans la famille, la dignité, la liberté et même l'indépendance des individus sont assez facilement sacrifiées. On retourne la fameuse maxime et l'on préfère « une paisible servitude à une liberté périlleuse ». En pareil cas, les femmes de Sparte elles-mêmes auraient été exposées à voir « la fumée du camp de l'étranger », quand leurs aïeules n'avaient pas pensé que le plus grand des monarques, « le roi des rois » pût leur faire subir une pareille honte. Les femmes et l'amour ne jouent pas un rôle moins important dans les contes que dans les chansons. L'imagination du peuple se plaît dans les récits du conteur^ distraction fort appréciée des habitants de l'Altaï et du Turkestan, et qui va mieux encore aux goûts maintenant sédentaires de rOttoman. Le nomade a, en effet, pris des habitudes bourgeoises. Il n'aime point la chasse et fort peu la promenade. Il fumera volontiers au grand air, assis sur son petit tapis ou dans un café, en prêtant l'oreille aux récits remplis d'épisodes et d'aventures, que le meddah dé-
bice dans les cafés et donc les contes de Zadé, précepteur de Mourad II, donnent une idée. Quoique la forme n*aic rien de poétique, la fantaisie s'y révèle assez pour qu'on en dût tenir compte si l'imagination populaire n'avait pas été asservie à la littérature arabe comme dans les fables elle l'est à celle de l'Inde 1.
I. Les Quarante vizirs (Publiés par Belletête, Paris, J812) sont plutôt des traductions que des œuvres originales. — Il existe pourtant un certain nombre de contes turcs originaux. Tels sont les Aventures de Sajjid Batthal, roman guferrier de la fin du xiv« siècle, traduit en allemand par le D' Hermann Ethé (Leipzig, 1871). V. l'article de M. Ralston dans le Contemporary de mars 1877,