‹ La poésie des OttomansChapitre 69 sur 79 · V. A. de Gasparin, Luther · texte numérisé non relu

V. A. de Gasparin, Luther

2. Cantimir, Histoire de l'empire ottoman, trad. Joncquières, t. II, p. 124.

OÙ tout passe si promptement : « Tout ce que Ton confie au papier du monde, disait-il, s'efface à l'instant même. i>

Mais tous les moralistes ne maudissent pas le monde. Il en est qui, sans se préoccuper beaucoup de ses tendances, s'en arrangent, cherchent à se préserver des luttes dont il est le théâtre et à s'y faire une position tolérable, sans pourtant sacrifier leur conscience et leur honneur à ses fantaisies et à ses préjugés. Guvahi est un de ces moralistes, et si ses théories, comme on a des raisons de le croire, étaient déjà goûtées des sujets de Sélim F*", son imitation du Livre des Conseils du poëte persan Attar a eu encore plus de vogue quand la société ottomane a cessé d'obéir à l'esprit enthousiaste qui anime les nations jeunes et audacieuses.

On voit que le poëte se rend parfaitement compte du caractère et des tendances des dépositaires de l'autorité sous un gouvernement autocratique. Mais impuissant à changer cet état de choses et même à en comprendre un autre, il cherche à en souffrir le moins possible. Il conseille d'éviter ceux vers lesquels la foule se tourne constamment avec tant d'imprudence, sachant qu'on doit en attendre plus de vexations que de

bons traitements. Au lieu de se bercer des vaines espérances que produit la dangereuse protection des puissants, il faut compter plutôt sur son activité personnelle, sur sa résolution, sur les dispositions d'un monde qui ne résiste guère à ceux qui sont assez décidés pour faire reconnaître leur valeur. Mais les hommes les plus intelligents et les plus actifs échoueraient certainement dans toutes leurs entreprises s'ils ne savaient pas se taire. Les Européens ont été souvent frappés de la taciturnité des Ottomans. Ce qui peut être de nos jours le résultat de la pesanteur d'esprit, a été longtemps un calcul et une règle admise par tous les sages. Le loup qui hurle, selon Guvahi, se livre au chasseur, le prudent renard échappe à tous les pièges. La modestie et la simplicité ne sont pas moins nécessaires que le silence. Les rêves de grandeur exposent à bien des chutes, et le luxe dans les vêtements est plus fait pour une femme que pour un homme, dont la destinée est de briller par le caractère. On doit regarder comme la plus belle parure des serviteurs vivant dans une maison bien gouvernée, où l'indigent trouve la part que tout adorateur d'Allah est obligé de lui faire.

Kémal, scheik-ul-islam ^ sous le règne de

Sélim P»", donne des conseils qui ont de l'analogie avec ceux de Guvahi. Dans ses vers il recommande la modestie avec instance. Il pense que celui qui exprime son opinion sans avoir l'air de vouloir l'imposer est plus sûr d'être écouté et d'acquérir de l'influence. On ne doit pas se borner à plaire. Si l'on est vraiment sévère pour ses défauts, on montrera une constante indulgence pour ceux des autres. Kémal va plus loin encore : il veut qu'à l'indulgence s'ajoute une bienveillance réelle. Il ne faut point, dit-il spirituellement, planter d'épines dans le jardin des autres, mais des grenadiers riches en beaux fruits. Si l'esprit religieux est plus en relief dans ces conseils, il ne parvient jamais à triompher de la défiance. Il faut absolument cacher ses pensées et ses projets, même à ceux avec lesquels on vit. Misri, un poëte d'Amasie*, insiste sur cette recommandation, dont tous ceux qui ont vu les États privés de liberté sentiront la portée. L'homme sage, dit-il, sait se taire, mais l'insensé n'y parvient jamais. Vous direz qu'on peut trouver un confident discret. Mais pourquoi saurait-il garder le silence, si vous lui montrez que vous en

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