‹ La poésie des OttomansChapitre 70 sur 79 · I. Il ne faut pas le confondre avec le scheik de Brousse · texte numérisé non relu

I. Il ne faut pas le confondre avec le scheik de Brousse

êtes incapable vous-même? Vous ajouterez qu'il s'agit d'un ami qui rougirait de la pensée d'une trahison. Mais pouvons-nous avoir un meilleur ami que nous-mêmes !

On est étonné de trouver si loin de la froide Néerlande et au temps de Sélim le Féroce une poésie qui ressemble tellement à celle de Cats, « le père Cats » , cette seconde Bible de l'honnête et laborieuse Hollande ! La source de cette morale est la même. Elle a pour point de départ les traditions sémitiques que nous trouvons dans les livres sacrés des Juifs. L*aumône y joue le même rôle et cette « part faite au pauvre » doit, ainsi que les tendances égalitaires et antithéocratiques du Koran, contribuer à la rapide propagation de l'Islam dans un pays comme l'Inde, qui a supporté depuis des siècles les abus les plus criants du régime des castes, base de la théocratie brahmanique. Aussi la Pall Mail Gaiette disait en 1876 que, d'après le recensement général de 1871-1872, le nombre des Musulmans des territoires anglais s'élevait au chiffre énorme de 40,882,537, et à 20 millions dans les Etats gouvernés encore par les rajahs^,

i. Le Bengale seul en a 20 millions. Dans certains dis-

Au temps de Guvahi et de Kémal, aucun Ottoman ne prévoyait que l'Islam perdrait du terrain en Europe et serait obligé de tenter ailleurs des conquêtes, pas plus qu'à l'époque de Thomas d'Aquin on ne pensait que le catholicisme, vaincu au nord et au centre de notre continent, essayerait de conquérir la Chine et le Japon. Dans ces siècles de sécurité, il n'est pas nécessaire d'armer la morale des traits de la satire. Mais sous Mourad IV les esprits sagaces comme Néfii commençaient à penser que tout n'était pas pour le mieux dans le meilleur des empires possibles. Toutefois Néfii n'est ni un Perse ni un Juvénal. Il ne se contente pas de cribler de ses traits ceux de ses compatriotes dont les tendances lui déplaisent. Comme Horace et Boileau dans leurs Epîtres , il leur enseigne la morale qui lui semble la meilleure.

Cette morale n'est ni mystique ni cynique. Néfii, on le voit assez , n'a pas plus de sympa-

tricts ils forment 80 pour cent de la population. « On ne saurait douter, ajoute lu feuille anglaise, que les Mahométans se sont multipliés au milieu des Hindous, et sous nos lois, avec plus de rapidité qu'ils ne le firent pendant le temps de leur suprématie. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'il n'y a en tout que Sçôyô^B chrétiens dans notre empire indien. »

LES MORALISTES. 17s

thie pour le bigot que pour le débauché. Choqué de l'orgueil pharisaïque, il recommande fortement, même aux plus grands esprits, la modestie qui convient si bien à notre savoir borné. Irrité de l'apathie et de l'insouciance abjecte du débauché, il veut qu'on gouverne ses passions au lieu d'obéir en esclave à l'aveugle instinct. Il songe en donnant ces conseils autant à l'avenir qu'au présent. En conservant toute son énergie, en vivant comme un homme qui cherche moins à s'élever qu'à devenir meilleur, on se préparera à supporter l'adversité. Ces moralistes ont perpétuellement devant les yeux la cruelle instabilité de toute chose sous le sceptre des despotes. Mais chacun suit la pente de son caractère. Celui qui comme Guvahi veut vivre en paix, même dans les temps les plus difficiles , recommande de se tenir à distance de la sphère des orages. Celui qui ne veut pas se taire et dire, ainsi que Néfii, tout ce qu'il pense des hommes et des choses, doit se préparer à toutes les épreuves , sans excepter une mort tragique.

Le grand vizir Raghib semble être le dernier représentant éminent de la poésie morale comme il est le plus brillant élève de cette école. Au temps de Néfii on pouvait croire que les épreu-

i7<î LA POESIE DES OTTOMANS.

ves de l'empire étaient passagères. Quand Osman III et Moustapha III occupaient le trône de Stamboul, il était bien plus difficile d'envisager l'avenir avec confiance. Les chrétiens, si longtemps vaincus et dédaignés, semblaient, au xyiii^ siècle, moins indignes d'être imités. « Le prince des poètes et le président des vizirs » , qui sut conserver le pouvoir sous deux sultans, commence à comprendre que si la Turquie veut résjster à ses ennemis, il est temps qu'elle se réforme 1. Les conseils que Raghib donne à ses contemporains prouvent qu'il aurait voulu d'abord réformer les individus. Aussi il leur recommande, comme Néfii, de renoncer aux projets chimériques, pareils à la recherche de a l'eau d'immortalité ». Il s'efforce aussi de les préserver de l'illusion si puissante chez les peuples du Midi, qui placent ^volontiers la grandeur dans le pouvoir et les richesses. Comme La Bruyère, Raghib sait fort bien que la vraie grandeur est complètement indépendante des dignités. Un diamant peut-il ajouter quelque chose à l'éclat d'une lampe ? Quand on apprend à se connaître soi-

I. Mais Raghib n'avait ni la sincérité ni l'énergie des véritables réformateurs. — V. sa biographie dans mon Histoire des poètes ottomans^

même et à connaître le monde, il n'est pas difficile de se préserver des puérilités de la vanité. On sait que l'homme est, sans le secours d'Allah, avec lequel on peut tout, condamné à l'impuis-» sance, et que s'il permet qu'un peu de gloire brille sur le front d'un mortel, l'envie lui fera payer cette gloire bien cher.

Mais tous les conseils devaient rester stériles. La poésie meurt avec Raghib, qui descend dans la tombe sans avoir recommencé l'œuvre des célèbres réformateurs albanais du xvii" siècle, les Kœprili ^. Tout en conservant la résolution qui brave la mort sur les champs de bataille, l'Ottoman, de plus en plus avide d'honneurs et d'argent, perdait le courage civil sans lequel les Etats musulmans ne peuvent pas plus subsister que les Etats chrétiens. En outre, il cédait de plus en plus aux perfides conseils de cette maladie des vieillards et des vieux peuples que Voltaire a nommée « pococurantisme, » maladie qui rendait fort difficile une transformation de l'éducation et de l'instruction.

I. Voy. mon Histoire des poëtes ottomans. — Le XVII* siècle (Rivista europea).

Page 1