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CHAPITRE XII

l'éducation et l'instruction

E xviii^ siècle, qui a été un temps de décadence pour toute l'Europe méridionale^, a été funeste à l'empire ottoman 2. La ruine des études et une éducation contraire à tous les principes consacrés par l'expérience et le bon sens préparèrent les catastrophes politiques et les rendirent inévitables. Aujourd'hui les Turcs constatent à leurs dépens la vérité du fait capital que le Times

î. V. les curieux mémoires de la marquise d'Aulnoy sur -l'Espagne de la fin du xvii* siècle.

2. V. mon Histoire des poëtes ottotnans,'^ Là. décadence {Rivista europea, février-mars 1877).

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rappelait à ses lecteurs en 1876. « Le développement intellectuel est une chose héréditaire^ et le cerveau turc est resté inculte pendant trop de générations pour ne pas être distancé par des esprits chez lesquels une certaine culture au moins pratique n'a jamais été interrompue. »

Dans les États despotiques, le souverain est naturellement Tidéal sur lequel tous essayent de se régler. Or le 31 mars 1876, Constantinople célébrait les funérailles solennelles du « trèsfortuné, très-puissant, très-miséricordieux » Soulha-aga, premier eunuque du harem impérial^. Cet important personnage ne cédait le pas qu'au grand vizir, et il avait, dans ce pays appauvri et endetté, 180,000 francs d'appointements. Son successeur a reçu le grand cordon de l'ordre sup/ême de l'Osmanié. Faut-il s'étonner que les princes élevés dans de telles mains, les Abdoul-Medjid, les Abdoul-Azis , les Mourad V, laissent sans vergogne tomber en ruine le trône élevé par leurs vaillants aïeux?

Dans chaque famille distinguée, l'eunuque est

I. La honteuse institution de l'eunuchisme est une conséquence de la condition des femmes. De cette condition dépend, — vérité qu'on commence à comprendre, — l'avenir des nations.

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le premier ministre (on saie quel étaic déjà son pouvoir sous les autocrates byzantins). Chargé des femmes, des esclaves, des enfants, il donne aux classes supérieures l'étrange éducation dont les résultats frappent maintenant les yeux les plus distraits. L'état de l'instruction n'est guère plus satisfaisant.

Lorsqu'il s'agit de se faire une idée de la civilisation des peuples musulmans, on est perpétuellement porté à confondre le présent avec le passé. En agissant de cette façon on tombe dans la même erreur que celui qui voudrait ^e faire une idée du Brahmanisme en étudiant l'Inde contemporaine et qui s'imaginerait qu'elle est la même qu'à l'époque où Valmîkî chantait les exploits de Rama. Les Arabes, les Persans et les Turcs ont certainement connu des jours fort différents du temps présent. L'Arabie de Hariri, la Perse de Firdousi, la Turquie de Baki ont eu leurs siècles de gloire *. La science, dont une maxime orientale a dit « qu'elle élève les empires », a été cultivée avec succès dans des écoles aujourd'hui stériles. Les politiques se trompent

i. V. dans mon Histoire des poètes ottomans, la poésie dans la période des conquêtes et l'âge dor.

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généralement en cherchant dans des causes purerement extérieures les motifs de'la décadence des peuples.^ Sans doute les circonstances peuvent précipiter la ruine des États comme celle des individus, et il est des situations où l'énergie et l'intelligence sont complètement paralysées par la puissance des événements. Mais dans les conjonctures ordinaires, le mal est surtout intérieur, et la vie est à peu près éteinte, quand l'ennemi vient frapper" à la porte de cités jadis imprenables, mais qui ont cessé d'être habitées par des hommes. Lorsque l'épée de l'Islam faisait trembler l'Europe, au temps où la brillante civilisation gréco-romaine semblait avoir péri pour toujours, les soldats victorieux du Prophète répétaient un axiome qu'ils considéraient comme une tradition authentique de ses enseignements : f L'encre des docteurs a le même prix que le sang des martyrs. » A cette époque un seigneur féodal était fier de déclarer qu'en sa qualité de gentilhomme il ne savait pas signer son nom! Comme les Romains, les Arabes avaient pris les Hellènes pour maîtres. Ils ont traduit avec ardeur les chefs-d'œuvre de la Grèce ; ils ont, pendant la sombre nuit qui a couvert l'Europe, conservé le trésor de la science hellénique jusqu'au

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jour OÙ la Renaissance devait réveiller glorieusement dans le monde occidental l'esprit de temps meilleurs. Leurs poètes attestent ainsi que leurs savants combien la science a été populaire parmi eux jusqu'au jour où, leur tâche acccomplie, ils ont laissé la scène du monde à de plus actifs ouvriers i.

On a peine à se figurer que les Ottomans, malgré leur penchant à prendre leurs idées aux Arabes, aient pu goûter les principes qui ont élevé l'Arabie si haut. Cependant les faits ne laissent prise à aucun doute. Mohammed II, Souleïman 1"^, Bayezid II, étaient des souverains beaucoup plus lettrés que ceux qui occupent aujourd'hui les trônes du monde chrétien et ils ont laissé un nom dans la littérature ottomane. Les poètes, écho des convictions de la foule, montrent que les sujets pensaient comme leurs princes : « Aussitôt que je vois un homme savant, dit un poëte ottoman, je souhaite de me jeter à ses pieds et d'en baiser la poussière. » Il faut avouer que cette admiration était souvent mise à de rudes épreuves. En effet, Lamii rapporte dans un de ses écrits ', des

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