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CHAPITRE XIII

LA SATIRE ET l'ÉPIGRAMME

NE période d'enthousiasme se trouve aussi chez les Ottomans.

Les âmes sont remplies par la passion des conquêtes, passion correspondant au besoin de détruire, qui est malheureusement un des instincts de l'humanité. Les sultans considérés comme chefs militaires ont en général les qualités nécessaires pour une pareille fonction. Leur autorité a sans doute le caractère arbitraire qu'ont les gouvernements nés dans les camps, mais elle en a devant l'ennemi — et la guerre sainte y place constamment les Ottomans — de nombreux avantages. Dans de pareilles circonstances, un

peuple appartenant à une race essentiellement docile ne pouvait avoir un grand penchant pour la satire. Quelque trait, assez inoffensif, lancé par un poëte spirituel, suffisait amplement à l'esprit critique. Telle est Fépigramme de Lali contre l'influence de la poésie persane. Ce poëte avait été pris pour un fils de l'Iran et accepté en cette qualité à la cour de Mohammed II. Il fut éloigné aussitôt qu'on connut sa véritable origine. Il se vengea en faisant cette épigramme : « Pour être bien reçu tu dois venir de l'étranger ; le diamant est sans prix tant qu'il est caché dans la mine ; Tor n'a de valeur qu'offert par Osman. Rappelle-toi bien ce proverbe : Le cierge qui projette la lumière reste lui-même obscur dans son intérieur. Si tu cherches le génie dans l'homme, ne t'inquiète pas de quel pays il sort. Il en est de l'âme comme de la pierre précieuse, leur grossière enveloppe n'altère pas leur beauté. Que des Persans accourent vers le pays de Roum, la gloire les attend. Que des Persans viennent à la cour du sultan, ils seront faits sandjacks et vizirs. »

Le peuple trouvait bien quelque occasion d'improviser une épigramme pour tourner en ridicule un grand personnage ou pour manifester

Tantipathie inspiréee par un abus. On raconte qu'un jour un Serbe renégat, qui devint le gendre et le général de Bayezid II, Ahmed-pacha, fils de saint Savas, entra dans un bain public entouré de plusieurs beaux esclaves. Des jeunes gens qui se trouvaient là improvisèrent ces deux vers : « Le ciel est maintenant bien déshonoré, — puisque les anges sont obligés de servir le Diable. » Le pacha, qui était bon poëte, répondit par les vers suivants : « Le ciel était aveugle, et il est maintenant devenu sourd : — car il n'est plus resté de muets dans ce monde depuis que chacun se mêle de faire des vers. » Mais à une époque où les sultans et leurs généraux faisaient trembler l'Europe, ils n'étaient guère exposés aux traits satiriques d'une nation qui, comme tous les Asiatiques, voit dans les triomphes de la force l'expression la moins douteuse des volontés de la Providence. Dans les Etats absolus, la satire commence d'abord à s'attaquer à la justice, parce que ses vices ne peuvent pas se dissimuler sous l'appareil pompeux des succès militaires. Un général heureux, qui foule aux pieds tous les droits, aemble à la multitude complètement dans son rôle. Elle est plus difficile pour le magistrat, parce que tous ses défauts ne semblent pas excusés par sa profes-

ipô LA POÉSI-E DES OTTOMANS.

sion, et que les vainqueurs en souffrent presque autant que les vaincus. Aussi on constate que même à l'époque de la splendeur de Tempire, les cadhis n'ont pas été ménagés par le peuple ottoman, peuple qui n'est guère porté à se faire beaucoup d'illusion sur la nature humaine, et qui sait par une triste expérience jusqu'où elle peut porter la rapacité.

« Ne vous étonnez pas, dit un de ces poètes, si l'on compte souvent plus sur un chien que sur un homme, qui est ordinairement beaucoup plus avide.

« Le chien, de tous les biens de ce monde, ne prétend qu'à un os.

« Et tout ce qui est dans ce monde n'est pas capable de remplir les yeux d'un seul homme, c'est-à-dire, de le contenter.

« Donnez des coups à un chien, il ne vous quittera pas pour cela ; essayez de faire du bien à un homme, il vous abandonnera aussitôt. )'

Si l'espèce humaine est naturellement rapace, les cadhis devaient avec le temps céder à la contagion de l'exemple : « Autrefois les juges, dit un poëte, étaient des épées nues qui se faisaient craindre des méchants, mais ils sont devenus des

fourreaux vides ; car ils ne cherchent qu'à se remplir de l'argent des parties. »

Comme les gouvernements despotiques tiennent surtout compte de la docilité, les juges qui n'étaient pas corrompus devenaient dangereux par leur ignorance. Lamii exprime cette idée dans ses vers sur le cadhislesker ^ Moviad Ogli :

« C'est un ignorant qui avec une belle barbe, une riche veste et un gros turban, étale aux yeux des hommes l'empreinte d'une très-belle figure sur une monnaie de fort bas aloi.

« 11 tient ordinairement la portière de sa chambre fermée, et garde soigneusement le silence; car s'il en usait autrement, il n'y trouverait pas son compte. )»

De tels abus feraient naître chez d'autres que chez des Asiatiques la pensée de les réformer. Un Ottoman pieux n'y verra qu'un nouveau motif de chercher à se réconcilier avec la Providence, à laquelle il est toujours plus simple de renvoyer l'arrangement des affaires de ce bas monde. Telle est la conviction de Lamii :

« Pauvres peuples, dit-il, qui êtes sous la main de ceux qui vous gouvernent, ne vous plaignez

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