‹ La poésie des troubadoursChapitre 11 sur 60 · HONNEURS ET RÉCOMPENSES DÉCERNÉS AUX · texte numérisé non relu

HONNEURS ET RÉCOMPENSES DÉCERNÉS AUX

Les présents dont on graliGait les poêles de cour consistaient d'ordinaire en chevaux, harnachements, vêtements et parfois en numéraire. Aimeric de Péguilain fait en ces termes l'éloge du marquis de Malespine : « Il » honorait et rémunérait les nobles chanteurs qui allaient » le visiter, mieux qu'aucun prince au-delà ou en-deça » des mers. Il leur donnait des chevaux gris, bais et » bruns et des harnais, plus souvent qu'aucun riche » baron que j'aie vu ou connu (1). » Les biographes rapportent que Peyrol reçut d'un baron, du drap, de l'argent et un cheval (2). Le moine de Montaudon raille Adémar d'avoir accepté de vieilles démises (3). Aimeric de Péguilain, cité plus haut, se rend en Catalogne chez Guillaume de Berguédan, et dans le premier canson

(t) m rie joglar quel' renlan veicr, Qu'elh sabia honrar e car tencr.

Plus que princeps de sai mar ni de lai . .

Que manh caral r--rt.ni o brun c bai Doria va plus soren et aatr'arnes De milh baron, qu'icu auc vu ni saubcs. IV. 02 (2j Recep dels baros e draps e deniers e catals. V. 281. (3) Et a près manh Yldh vesumen. IV.. 370.

qu'il compose, le loue tant et si bien que son hôte ravi lui abandonne son cheval et ses vêtements (1).

Raimon Vidal célèbre la générosité de plusieurs seigneur contemporains qui pourvoient les troubadours de tout pays, de housses de laine, de précieux harnais, de mors dorés aussi bien que de chevaux (2).

Les jongleurs participaient aux bonnes aubaines des troubadours. Raimon de Mira val conseille au sien de visiter certains amis de la poésie , et lui promet qu'il recevra des habits, du drap et voire mémeuncheval(3).Les nobles à leur tour prisaient les poètes au taux de leurs talents et de leur mérite personnel, témoin celte attitude d'indépendance, d'égalité (i), que prennent certains troubadours en face de leurs protecteurs; témoins encore ces relations d'intimité et souvent de tendre dévoûment

(!) Tan qu'el U donct son palarrc o son vcstir. V. 9.

(2) Et Tiras lur scias ab flocx Elans autres valensarnes.

E fres dauratx e polaires. V. 340.

(3) Passaras Carcassona, Baiona pauc te sojorna,

Iras a N Peire Rotgier, E rat t'en à N Gcntesquim

E s'il bc e geni no-t dona Qu'el no»t (ara rara morm.

Ye-t doblarai ton loguier : C orn plus alcgre no yh-u.

E pueis iras à N'Olmer Ans te dara caval braidiru

Que-t dara rauba gordona Tal que ben cor e biorna.

De sata vairct lougier E Testimenta (sic) d'esticu

O dcls draps de Narbona. Ben estan c adorna.

A Itertran dn Saissac chanta Sirventc* c mais chansons, etc.

• A Dieu me coinari. • Ms.

(\) Raimon de Miraval cl le comte Haimon VI de Toulouse, se désignaient mutuellement par

Mon audiart sal Qu'el mainte prêts lostems, qui qu'el dechaia.

« Sel que chantar. » jV<.

Cela suppose un* sorte defraternité. Hier. 380. (Trad.j

entre le troubadour et l'illustre châtelaine. Nous en appelons d'ailleurs à l'histoire de leur vie. Mais la faveur dont jouissaient quelques élus était loin de s'étendre à Tordre entier, non qu'on pût tourner à déshonneur cette dépendance inhérente à la condition des poètes de cour et qu'ils partageaient au surplus avec les chevaliers servants; mais l'association forcée à la race mal famée des jongleurs, association qui allait jusqu'à la communauté de nom et rejetait les poètes au même degré d'hiérarchie sociale, voilà ce qui portait un coup fatal à leur considération. Un temps vint, car le fait ne semble pas appartenir à la première période de la littérature provençale , un temps vint où les jongleurs voulurent s'immiscer à la poésie, joindre la pratique de cet art à leurs infimes talents (1). Dès-lors la ligne de démarcation entre les deux classes tendit à s'atténuer; et il devint éminemment difficile au poète de cour de se maintenir dans l'estime publique. Impossible toutefois que l'homme honorable, exerçant l'art avec dignité, malgré le désavantage de sa position, comme le fît encore un Guiraut Riquier au déclin de la poésie, ne fut pas distingué de ceux qui s'incorporaient par le fait à la tourbe des plus vils jongleurs.

On aurait tort de prétendre que la profession de poète de cour fût incompatible en une seule et même personne avec celle de chevalier, bien qu'il reste prouvé que le chevalier indépendant s'estimât fort au-dessus du poète

(!) Guiraut de Calanson exigu du jongleur, outre ses talents en musique, gymnastique et prestidigitation, qu'il s'entende à poétiser

Sapchas trobor E «ren tombar

K benparlar ejocr partir. V. 168.

servant. Les nombreux témoignages des poètes viennent étayer ici le dire des biographies. Peire d'Auvergne raille un certain Gausmar de ce qu'étant chevalier il fait le jongleur. Bernard de Rovenac, persiflant un nommé Rainier, lui dit : « En échangeant votre chevalerie » contre la jonglerie, vous êtes rentré dans votre voca- » tion naturelle (1). » Il est très-probable que dans ces deux cas, les permutants s'étaient rabaissés à la plus abjecte condition de jongleurs ou joueurs d'instruments. Poètes de cour, ils se seraient relégués dans une bien grande obscurité, n'étant pas venus comme tels à notre connaissance. Quand un certain Cavaire adresse au troubadour Bertran Falco ce reproche : « Un chevalier qui se » laisse vêtir par un jongleur, abdique sa chevalerie ; et » le jongleur du marquis d'Est vous a vêtu (2), » il n'en rejaillit aucune défaveur sur la corporation des poètes de cour, à supposer même que ledit jongleur en fit partie, bien qu'accepter des présents de gens qui vivaient des libéralités d'autrui ce fût réellement commettre son caractère de chevalier.

Selon les biographies manuscrites, Peyrol et Adémar, tous deux nobles d'extraction, mais ne pouvant se maintenir dans l'état de chevaliers, s'étaient faits jongleurs. Jongleurs est pris ici dans sa plus digne acception; en somme, le passage ne semble nullement induire une

(1) Quan per joglaria Dctz caYatlairia

Peistennatnni]. v.«r.

M r.ava'li.Hs. Clli jnçlar* vesr, De « avnlai in-s.il vesl; t/iLs joçlarot • dcl marin» d'K>t F«ki>voi a rntiabsi, v. 118.

dérogation de rang. Nos deux chevaliers, poètes trop peu favorisés de la fortune, ne pouvant soutenir leur position sociale, devinrent poètes de cour.

Le même individu cumulait l'office de chevalier servant et de poète servant, nous l'apprenons dans la vie de Rambaut de Vaqueiras : « Il était jongleur; il se rendit à » la cour du marquis Boniface de Monferrat, qui l'arma » chevalier (1). » Mais le nouveau dignitaire n'en continua pas moins de servir en qualité de poète de cour, et d'être appelé jongleur, car il s'intitule lui même , « le » fidèle chevalier et jongleur du marquis. » Autre exemple : « Perdigon était jongleur, poétisait et jouait de la viole avec un égal talent ; son savoir et sa prudence lui valurent l'honneur d'être admis au service du Dauphin

(I) Si se feu joglar. . . o venc s'en a Montrerait a meser lo inarques Bonifaci. . . et el lo menct ab si e felilo cavallier, o douel li gran terra c grau renda. H. 101. Le troubadour recounoissanl lui consacra sa plume et son épëe, aussi dit-il au marquis : Et ai per vos estai en greu preiso l'er Tostra guerra. Ms.

E plusancar vos vueill Far mensio, Qao par maint vers et per mainta chanso Ai ieu diclia tan gran meilluraio Al vostro preti, que bella retraisso, S'er per tosiemps tro a la lenixo. A/s. Ml lui arrivait do combattre loin de son seigneur, Mont ferrât était son cri do guerre dans la retraite connue dans l'attaque.

En l'roensa, carit encans ni can fuy Crit Montferrat, la senha de qu'ieu sut. V. 423. Il so croisa, non qu'il eût envio de passer la mor, mais par amour pour aon noble niaiue. E quan vos leiron li prezic e ill serrno Levar la croti per gran devosio.

Ieu nonaviaencor, dicus m-o penlo, Que pases mar, mas per vostre reso , Lovt i la crotz c pris confessio. Ms.

Le marquis tomba dans une escarmouche contre les Bulgares ^l k 2M"; . Fin f i agiqtic. amcrcmeitl •l. p|f.u ; o par VilU-Uardouin. Il y a lieu de croire que le 046kl Iruubaduur se lit tuer à ses cotes

voy Dw/rr. | Trmi

d'Auvergne en qualité de chevalier, et il en reçut terres et revenus (1). » Or le Dauphin prisait en lui le chanteur; il faut en conclure que Pcrdigon occupait les deux emplois.

Le discrédit qui planait universellement sur toute la basse classe des jongleurs était inhérent à la nature même de leur condition. Ce n'était pas assez que l'homme nécessiteux, réduit à faire le plaisant, se donnât en spectacle à des figures étrangères (2), souvent moqueuses, et supportât ainsi avec patience ce qui répugne le plus au sentiment de la dignité humaine; la misère étreignait ces malheureux et poussait souvent celte race mendiante, frivole, sans aveu comme sans patrie, aux actions les plus déshonorantes. Le désordre s'aggravait de plus en plus; aussi les poètes les stigmatisent avec une véhémente indignation. Pierre de Mula écrivant un sirventes sur ce sujet, somme les nobles de ne plus recevoir désormais des gens dont le nombre et la scélératesse s'accroît de jour en jour. « C'est folie que de les festoyer dans les cours, » c'est-à-dire, de leur verser du vin et de leur découper >, des viandes (3). » Maftre Ermenguau, dans une sortie contre eux, les traite de llatteurs, calomniateurs, débauchés, joueurs, biberons, mendiants, avec autres gracieuse-

(1) Perdigons si fo joglars e sap trop ben Yiolar et ttrotar. . . el Dalflns d'Alterne lo teiu per son cavaUter . . . e ill det terra e renda. V. S78.

(2) Dam une tenson, le poète invective un jongleur en lai disant : • On peut tous rouer de coups, du moment qu'on vous remplit la panse. •

C'a vospotdarcolptaen

• liertran, vostanav. • .V».

" IMs joglar* servir mi lais*<\ Sentior, aviali P'T que ni cuni :

Qnw hm toécHi craw t poiu. . .

lés (1), mais c'était prêcher dans le désert. Ils restèrent encore longtemps pourvoyeurs des menus plaisirs; et quant à la dissolution de leurs mœurs, il faut bien le dire, à l'époque de la décadence de la chevalerie, c'était plutôt un titre d'admission que d'expulsion.

Lor aflur cuit que abaisse,

Car il h son pus pezan que ploro, Et es en mai que de ploia,

E vuclh cals baros sovenha,

C'aissi lenli yeu lor pretx cregut.

Si son d'avol gcnmaJ rolgut.

Emi parnessiatjes,

C'om lor mesca ni talh

En cort de pros vassalh. M»

(1) Atrcssipeecan Ujogglar, Queaabocantare ballar.

E sabo tocar cslurmen* Esabo encantar las gens, E furautra jogglarîa; Car <*niendomicg o dia A la niondanavanetai Et a folbor et a pecrat, E fan las gens en se muzar, Quan deurion qualque be lar.

E per no, quoi om volontiers Lor done raubas o deniers, Digon lagot ad escien l*cr decebro la folha gen. . .

Li jogglar son mal dixen Etarar edesconoychen EdesUalemessongicr Elag-parlaneputanier E continuamen jogador E tavernier e bevedor, E portan messaggaria Mantas vcli de putanaha

Breviari d'amor. A/s. 7227. M. m

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