‹ La poésie des troubadoursChapitre 12 sur 60 · PROTECTEURS DE LA POESIE · texte numérisé non relu

PROTECTEURS DE LA POESIE

Nous croyons devoir énumércr ici les plus zélés protecteurs des troubadours, attendu l'influence décisive qu'ils ont exercée sur la poésie.

Plusieurs comtes de Provence brillent au premier rang. Raimon Béranger III (1167—1181), frère d'Alphonse II d'Aragon; Alphonse H, fils de ce dernier (1196 — 1209) et Raimon Béranger IV, son fils et successeur (1209 — 1245). A dater de 879, le comté fit partie du royaume de Provence érigé par Bozon, et tomba comme lui sous la domination de la Bourgogne. Cet état passant par droit de succession à Conrad-le-Salien (1032), le comté de Provence relevait dès-lors de l'empire d'Allemagne. L'apogée de sa puissance fut le règne de Bozon, qui gouverna jusqu'en 948, car il comprenait, outre le territoire postérieurement nommé Provence : le Gapencois, l'Embrunois, le comté Venaissin et Nice. En la personne de Bertrand II s'éteignit la ligne des comtes héréditaires; et Gerberge, sœur du défunt, transmit l'apanage en dot (1100), à son époux Gilbert, vicomte de Gévaudan. A ce dernier, mort en 1 108, succéda (1 112) sa fille Douce, mariée à Raimon Béranger 111, comte deBarcelonne. L'héritage

se trouvait notablement réduit par des partages. Non-seulement tout le territoire entre l'Isère, les Alpes, la Durance et le Rhône, c'est-à-dire la haute Provence, plus tard marquisat du même nom, était échu aux comtes de Toulouse, mais le comté deForcalquier en avait été également distrait (il y revint en 1 209 ) ; de sorte que le domaine du comte se réduisait à la basse Provence, c'est-à-dire à la rive gauche de la Durance. Cet affaiblissement territorial fut amplement compensé par l'accession à la puissante maison deBarcclonne, occupant également le trône d'Aragon, événement qui eut les plus heureuses suites pour les troubadours. En 1245, à l'extinction de la branche masculine, Charles d'Anjou hérita lecomté,du chef de sa femme Béatrix, fille de Déranger, dernier comte de Barcelonne. C'était passer en quelque sorte sous la domination française, doublement odieuse aux Provençaux, et par suite de cette antipathie naturelle aux peuples co-originaires, et en la personne d'un prince aussi impérieux que jaloux de son pouvoir (1). Bien que trouvère, Charles ne fit rien pour les troubadours ; il ne tarda pas à transférer le siège de son gouvernement dans son nouveau royaume de Sicile, traitant la patrie de nos poètes comme une simple annexe; aussi la poésie rappelle-t-ellc souvent avec amertume l'affront infligé à la nationalité provençale.

« Ah! Provençaux, s'écrie Atmeric de Péguilain, dans

(1) • Ici se rattache le premier anneau de cette chaîne fatale qui va lier la Provence aux » intérêts d'un royaume étranger. Notre or, nos sueurs, notre sang, tout cela n'est plus a nous; . tout cela est pour Naples, qui, en échange do tant do sacrifices, nous renvoie, il faut le dire, • quelques rayons d'une civilisation plus avancée. >

Os patriotiques paroles sont de M. Edmond de Laptane, puissent-elles acquérir des lecteurs a Vllutoirc deSittcroa. ils nous «auront gré de la citation fTrari.)

» quelle dégradation, quel déshonneur êtes-vous tombés! » Vous avez perdu soulas,jeux et divertissements; vous avez >» perduriresetbombance, honneur etallégresse, vousêtes » venus dans les mains de celui de France ; mieux vaudrait » pour vous la mort. Celui qui pouvait vous sauver (Rai mon ) » n'a trouvé en vous ni foi ni loyauté. Le comte est mort, » et j ai ferme espoir qu'il est auprès de Dieu,en joie et en » béatitude; mais les Provençaux mèneront dans l'oppro- » bre et la misère une vie pire que le trépas. Ah! malen- » contreux seigneurs, que vous servent maintenant villes » et châteaux forts! vous êtes français, et pour bonne ou » mauvaise cause n'oserez porter ni l'écu ni la lance (1).»

Après le patronage des comtes de Provence, citons celui des comtes de Toulouse, bien autrement puissants. L'époque de leur grandeur fut le règne du célèbre Raimon de St.-Gilles, qui prit la croix en 1096 et obtint le comté de Tripoli. Ses possessions européennes comprenaient le comté de Toulouse, les provinces de Quercy et

(2) Ai Proensals, ora-n gnou desconort

Es remangut et en cal desonransa :

Fcrduti aveUtsolattjon (joc?) c déport, E gaug c ris, hooor o alegransa.

Et es vengut en ma de cel de Fransa !

Meils tos rengra, que fossietj del lot mort ; E cel, per cui pogralz esser estort, Non trob en vos leutat ni dansa, Mort es lo coma et ai rcrm esperama, Ou'el si *ab deu a gaug et a déport, E Proensal viuran a pieg do mort

Ab marriroen et ab descooordansa.

Ai mais astrucs de sctencl {*) c d'onransa.

o'us faran mais villa ni cartel fort,

SVst dois France*, que per drog ni per tort.

No userait portai- escotm lama.

. AlMimirimeiu. ■ V* I'kv, iii Tf«H

de Rouergue, l'Albigeois, le duché de Narbonne, le marquisat de Provence, c'est-à-dire le tiers et plus du domaine territorial de la langue occilanienne. Son petit-fils, Raimon V (1148 — 1194), fut l'ami déclaré des troubadours; Peire Rogier, Bernard de Ventadour et Peire Rai ni on de Toulouse vivaient à sa cour. Son fils, Raimon VI, mena une existence trop orageuse pour pouvoir s'occuper de nos poètes. La croisade contre les Albigeois, dont il finit par embrasser le parti, mit à sac une grande portion de ses états et le contraignit en quelque sorte à une vie nomade. Il légua cette guerre désfistreuse à son fils Raimon VII (1222 — 1249), qui perdit en la soutenant la majeure partie de l'héritage paternel et dut consentir à admettre l'inquisition dans sa propre capitale. Ce prince affectionnait les troubadours, et Raimon de Miraval résida près de lui. Son successeur fut l'époux de sa sœur Jeanne, Alphonse, frère de Louis IX, roi de France. Il se tenait ordinairement dans le nord; partant, les troubadours curent de nouveau à déplorer la perte d'une cour. A la mortd'Alphonse et de Jeanne (1271), le comté fut réunià la France, mais l'astre brillant penchait à l'horizou; la poésie provençale touchait à son déclin.

Parmi les autres princes et seigneurs français méridionaux , nous citerons encore comme favorisant nos poètes, Richard-Cœur-de-Lion, comte de Poitou (1 169 — 1196) puis roi d'Angleterre ; Guillaume VIII, seigneur de Montpellier (1172 — 1204) ; Barrai (1), vicomte de Marseille,

(I) Voici uniragmem d"une complainte de Folqacs de Marseille, s-ir la mort de Barra). Chantant mo Jorn ad afan, Quan mi soven d'En Barrai .

E pois d'ainor plus no-ru eal >on ".m cuiii ni de «|iie ihun >.' . i<< ffad .

de l'illustre maison de Baux (vers 1 i 80), et Guillame IV de Baux, comte d'Orange (1182 — 1219), Robert, dauphin d'Auvergne (1169 — 1234); parmi les femmes, Eléonore, épouse de Louis VII, roi de France, et dans la suite unie (11^2 j à Henri, duc de Normandie, puis roi d'Angleterre; enfin Ermengarde, vicomtesse deNarbonne.

Hors de France, la poésie trouvait honneur et protection, nommément en Aragon. Là comme en Provence, régnait la maison de Barcelonne, réunissant sous un même sceptre deux états apparentés de langage. Alphonse II, d'Aragon (1162 — 1196), après la mort de son parent, le comte Béranger II de Provence, gouverna immédiatement, du moins le comté; et son séjour y fut une véritable bénédiction pour les troubadours. Peu de princes surent leur prodiguer au même dégré d'efficaces sympathies; en revanche peu de princes furent mieux rémunérés en louanges sans bornes. Son successeur, Peire II (1196 — 4213), marcha sur ses traces comme aussi Peire III dit le Grand (1276 — 1285). Parmi les rois de Caslille, nous distinguons Alphonse III (1158 — 1214) Alphonse IX, (1188 — 1229) et surtout Alphonse X (1252 — 1284), lequel, après la chute des cours de Provence et de Toulouse, accorda une ville libre aux derniers poètes errants.

Entre les princes italiens, nous inscrirons Boniface, marquis de Montferrat et depuis 1204 roi de Thessalonique, Azzo VUI, d'Est (1205 — 1265). Quant à l'empereur Frédéric II, bien qu'ami de la poésie et poète lui-même, nous ne voyons pas qu'il ait particulièrement choyé les poètes provençaux; car Elias Cairel et Folquet de Ro-

mans, les seuls qui aient passé quelque temps à sa cour, ne sonnent root de sa munificence (1).

Les troubadours ne pouvaient manquer de célébrer, d'exalter les généreux procédés de leurs prolecteurs. De la louange à pleins bords, voilà ce qu'ils 'offraient en retour d'une bienveillance et d'une libéralité qui s'exécutaient en fonds de terre. « Avant d'aller ailleurs, ma » chanson, dit Aimeric de Péguilain, va trouver de ma » part, en Castille, le vaillant roi Alphonse III, le meilj> leur qu'il soit donné au monde de voir et de posséder. » Il s'élève en mérite quand les autres s'abaissent. Nul » roi, nul empereur ne sait comme lui gagner et retenir » renommée. Seul il n'a pas d'égal; et je m'émerveille » comment la renommée trouve encore place en lui, car » sans cesse il l'attire, la conquiert, la dérobe, l'achète >» sans jamais en donner ni en vendre (2). » Qui blâmera nos poètes d'avoir cherché à s'acquitter par un poétique

(1) Bien que les Centa nmeUe antxche disent : . A lui reniaoo troralori, sonatori, e belli parlatori, uomint d'arti, giostratori, sebernitori, ct«. - Frédéric, dit le moine de Montmajour, «•toit libéral à donner les propriétés et les héritages auxquels il n a?oitnul droit. « Jeh. de Nostred. (Trad.) (i) En Castela al valon roi YAnfas.

Qu'es lo meiiler, c'om aria cl mon ni reia,

Anz qu'ailiers ans, rai de part me, ebansso* :

Qu'el meulura, quan autre rets sordeia.

f>e caiai^nar pretz e de retener

.\o îil es nuills reh pars ni nuills emperaire.

l'crqu'cs toti sols, c'om no il pot trobar fraire.

Que' ie-m merareill, cum pot en lui caber

Lo prêta, qu*el toi e rauba et embla e pren

E'n < ompra ades ni non dona m y en.

• Vestreiiz cochau. • M$. Diez, 433.

Voici le début d'une lettre de Guerau Riquier, au vicomte Aiméric de Narbonnc.

Al pus noble, al pus Talen Al pus prêtât de son joven,

tribut? Les grands seigneurs, ceux-là mômes auxquels l'histoire n'a guère dispensé de célébrité, se montraient souvent nobles et magnanimes dans leur intérieur; et l'amour de l'art chez un puissant du siècle était déjà en lui-même digne d'éloges. Au surplus leur perspicacité ne pouvait s'y méprendre ; ils gagnaient à l'échange, car ce mot magique : la renommée, c'était la palme de la vie chevaleresque. Enfin ils assuraient aux poètes celte existence dégagée de soins et de soucis éminemment favorable, ce semble, au libre développement de l'art. Aussi les chansons laudatives sur les héros du temps, les complaintes sur leur mort, prisent-elles par-dessus tout le patronage exercé envers poètes et chanteurs. C'était à tel point le trait suréminent d'un poétique hommage, qu'on en faisait gratuitement honneur aux princes étrangers dont on ne connaissait trop les vraies inclinations, comme le plus digne encens qui pût leur être offert. Dans les chansons qui n'étaient pas directement adressées au Mécène, le poète lui ménageait une mention honorable et y consacrait ordinairement quelques vers.

A ccl que pits noblamcn se capdela

En la nobla cort de Casiela,

A sel quo mieUit» vieil dagradaije,

El pus manent iTonrat Jentraijc,

A'îi Amalnc de Narbona . . .

De part Gr. niquicrsalulâ. Ms. Uicz, 516.

(Trtui.J

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