DÉCLIN ET CHUTE DE LA POÉSIE PROVENÇALE
On peut préciser en chiffres ronds l'époque de la décadence delapoésie provençale, en l'assignant à l'année 1250. Le terme fatal, eu égard à son individualité, coïncide à Tannée 1290; car la dernière production de GuiraupRtquier date de 1282 et celle de Jean Estève de 1289 (1). Les poètes de l'école de Toulouse, et les rimailleurs subséquents, auprès desquels se pavane Nostradamus, se noyèrent dans l'imitation des troubadours et des poètes italiens; et leurs œuvres, aussi bien que leur condition sociale, établissent une démarcation prononcée entr'eux et les poètes de cour. Le cycle poétique en son entier embrasserait ainsi une période de deux cents ans (1090 — 1290).
Ne cherchons pas les causes du déclin, et finalement de l'éclipsé totale dans les éventualités alléguées par les historiens littéraires; leurs assertions ne valent réellement pas la peine d'être reproduites et réfutées; elles accusent à la fois ignorance de la matière et manque de critique ; bref, ce sont véritables rêveries. Impossible de comprendre, pour n'en citer qu'une, comment le développement des autres littératures romanes entraînait la disparition
li) Une pièce de Frédéric III «le Sicile, est poitftriwre d,- quelques années.
de la poésie occitanienne. Il faudrait admettre la réaction d'un fait sur le passé. Lorsqu'apparut ce grand météore, le Dante, la poésie provençale avait déjà passé dans la catégorie des antiquités; car il ignore les troubadours contemporains, et ne cite que d'anciens maîtres. Cette poésie nouvelle, au vol hardi, prenant dès-lors possession de l'Italie , ne formait pas agression directe à la poésie povençale; mais le fait de sa supériorité en entrai vait l'élude, et étouffait les derniers accents qui jusque HTse répercutaient encore au-delà des Alpes. On a confondu les extrêmes en assimilant à l'ancienne poésie de cour provençale, dont l'âme respirait dans la moindre de ses chansons, toute production rimée en langue occitanienne. Cette dernière, à l'aurore radieuse d'une ère nouvelle, eut à rentrer dans l'obscurité, mais ne s'éteignit jamais totalement, ni dans la France méridionale ni dans l'est de l'Espagne, notamment à Valence, où durant le quinzième siècle elle comptait encore des poètes de renom.
La poésie de cour était le noble enfantement de l'antique et véritable esprit chevaleresque, que caractérisait uue tendance idéale et poétique, telle qu'elle se révèle au douzième siècle. Mais avec le temps, un égoïsme destructeur vint étreindre et glacer cette pensée de dévoûment, d'abnégation, compagne de la chevalerie dans sa période brillante ; et le prosaïsme qui en fut la suite , comportait le déclin et le jour suprême d'une lyre amoureuse et guerrière. Ce fait eut son plein accomplissement vers le milieu du treizième siècle. Mais la cause de ce revirement social? Indubitablement l'appauvrissement de la noblesse, résultat des sacrifices pécuniaires nécessités
par les croisades et autres guerroyantes entreprises, résultat de V émergence de la bourgeoisie, de l'augmentation des tailles, principalement en Languedoc et en Provence, depuis que ces contrées étaient passées de nom ou de fait sous la dominalion française; mais surtout résultat du luxe et de la prodigalité (t), traînant après eux l'avarice, la rapine et la rusticité de mœurs. On contracta donc dans les résidences des nobles, une manière de vivre incompatible avec le culte de la haute poésie. Au dire d'un troubadour, les seigneurs se claquemuraient dans ces donjons où mauvaises actions prennent naissance, ne se croyant en sûreté qu'à l'abri de créneaux surmontés d'une tourelle en saillie, d'où un enragé vilain criait la nuit durant : « Veillez, j'ai entendu quelque noise. » Que si on ne se levait à ce cri d'alarme on était occis (2).
(I) L'amour-propre s'en mtMont, on faisait assaut de prodigalité on plutôt d'extravagance. Ainsi, en 1174, Henri d'Angleterre ayant convoqué a Beaucaire, dans le but do conclure une paix entre l'Sraçon et Toulouse, une assemblée à laquelle il eut soin de no pas se rendre, grande fut l'afflucrn-e de nobles chevaliers et d'accortes châtelaines. Or, écoute*! Le comte de Toulouse Ut don au baron d'Agoult de 100,1*00 sols, et ce dernier les répartit entre 10,000 che. valiers. Un autre noble, Bertran Rambati, (it labourar un champ prés de la ville, et en guise de semence, y Ut répandre 30,000 sol* en deniers. Guillaume «le Martot ayant à sa suite 300 chevaliers laissait préparer son diner au feu de flambeaux de cire. Il s'agissait do couronner roi des jongleurs un certa>n Guillaume Mita. La comtesse dTrgel avait envoyé une couronne estimée 40,000 sols. Enfin Raimonde Yenon fit brûler vifs 30 chevaux. Voy. Bouquet, t. XII, p. 444. — Ce couronnement d'un jongleur est une particularité non sans importance. Mais le fait s'est-il reproduit en Provence, c'est ce que nous ne saurions dire. Dier, 307. (Trad.)
(2) Guiraul de H «nuit Seigncr li fort cha-tol,
lion la tnalon nais, K il nul mur e il terrier pe tort e de biais Ant toutz doiiR c covilz ; Cor non es lio-m garnit;, Si non fai manganel, Oui pas sobre l'nnvan, Don ira paon cri du l s vilnns on rabiatz
La poésie, ûlle de cour, dépendait du bon plaisir des nobles; grandie aux rayons de ce soleil, elle ne pouvait vivre hors de son élément. A la vérité on hébergeait encore poètes et chanteurs; mais c'était en tout point la - lie de cette corporation, race peu coûteuse et toujours prêle à se vilipender. C'étaient les innombrables gâcheurs de fart; on finit par s'en lasser, on les chassa. Il se rencontrait sans doute encore quelque digne maître pénétré de l'émincncc do sa vocation et marchant de pied ferme dans une meilleure voie; mais quelle sorte d'accueil pouvait-il espérer? Les nobles inclinations avaient cessé; il ne lui restait qu'à se couvrir la tête et se taire. Les poésies de Guiraut Kiquier reflètent l'esprit des derniers troubadours, comme sa vie leurs tristes destinées.
On sera peut-être tenté d'adopter une autre explication. Ne pouvait-il arriver que la noblesse fût à la longue saturée d'une poésie qui avait épuisé sa sphère d'idées? Ce raisonnement ne saurait être applicable qu'à la chanson, car le conte et le sirventes, offraient un champ inépuisable. Notre hypothèse est la seule fondée, la seule qui puisse s'autoriser du témoignage de l'histoire et des troubadours. Ces derniers sentaient bien d'où partirait le coup mortel; aussi, s'ils éclatent en plaintes, c'est sur la parcimonie, la rusticité des grands, la dégradation de l'art par de misérables chanteurs; et ce qu'ils préconisent par-dessus tout, c'est ce bon vieux temps où
Tola la nuoich : veillatz, Qtiïcu ai amil raaian!
E adonc-s levaratt, E si vos no os luvatz,
S«ro\i ocaisonatr M$. Dici. 147. (Trad )
le véritable poète était honoré et rémunéré. Nous allons produire quelques-unes de ces lamentations qui commencent dès le milieu du treizième siècle.
Guiraut de Borncil y consacra dans sa jeunesse plusieurs chansons où il dénonce hautement la caducité morale de la noblesse. « Naguère, dit-il, je voyais s'or- » donner des tournois, briller des armures; et longtemps » on s'entrelenait des prouesses qui avaient illustré les » lices. Aujourd'hui c'est un honneur de dérober des » bœufs, des moutons et des brebis. Honte au cheva- » lier qui fait le gentilhomme et touche de ses propres » mains des agneaux bêlants, dévalise les églises et dé- » trousse les voyageurs! Naguère je voyais les chanteurs » dans un élégant costume errer de cour en cour, dans » Tunique but de chanter les louanges des dames; aujour- » d'hui ils n'oseraient parler, car le véritable honneur » est réellement perdu {i). »
Rai mon Vidal traite cesujet dans un sirvenles, ctsuppose un jongleur qui lui raconte les malheurs du temps (2); ce dernier s'était rendu à la cour du dauphin d'Auvergne, où comme il le dit, dames, demoiselles, chevaliers, écuyers étaient encore amitcux comme l'oiselet qui mange dans la main. Après le repas du soir, la société s'étant dispersée, le jongleur s'adresse au prince en ces termes: « Vous le savez, noble seigneur; en aucun lieu de l'uni- » vers on ne vient au monde sans père. Le mien jouissait » d'une haute considération, savait se produire dans les » honorables sociétés; car c'était un chanteur sans égal et
(%) Le* deux sirvontes : P«t snlalx reftlliar IV. 200 et si per mon Sobreiotx no-m jos. Af«. {i) ltaynouard donne plusieurs frnsrmcuu. V. 342.
» un habile conleur. J'appris de lui combien Henri d'An- » gleierre était libéral en chevaux et bétes de somme. » 11 me raconta également son voyage chez le glorieux » marquis, citant nombre de Catalans, de Provençaux, » de Gascons à cause de leur urbanité. Cela me détermi- » na à devenir jongleur; j'errai donc par terre et par » mer, je visitai châteaux et villes; mais chez la plupart » desseigneurs, je n'ai rien retrouvé de l'ancienne manière » de vivre tant prônée par mon père; car les barons et » leurs familles se tiennent constamment renfermés dans » les murs de leurs châteaux. » Le jongleur rapporte ici la réponse du dauphin, où il est dit entr'autres choses : « Les » seigneurs ont changé de mœurs et sont maintenant les » oppresseurs des hommes recommandables. Les dames » et les chevaliers ne paraissent à leur cour que téte » baissée; le savoir n'est plus considéré, et ceux qui cher- » chent à se faire valoir n'éprouvent qu'humiliation et » découragement. » — «Ami, répond à son tour Haimon m Vidal, vous déplorez un grand changement , si vous » rappelez le bon temps tel que vous le dépeignait votre » père. Pour ma pari, j'ai aussi appris à connaître la » cour du roi Alphonse, le père du roi actuel (Alphonse II » d'Aragon, père de Peire 11), qui comblait tout le monde » de biens et d'honneurs. Que n'avez-vous vécu plutôt! » vous eussiez connu le bon temps que vantait votre » père ; vous eussiez appris de la bouche même des » poètes de cour comment ils parcouraient le monde, » visitant les villes et les châteaux ; vous eussiez vu leurs » molles selles, leurs magnifiques harnais, leurs freins » dorés et leurs palefrois : nombre d'entr'eux se ren* » daient en Catalogne par 1er passage, d'autres venaient
» d'Espagne (1); tous étaient sûrs de rencontrer un pro- » tecteur affable et généreux, dans le roi Alphonse II, » aussi bien que dans le brave Diëgo, l'aimable comte n Fernand et son frère, d'un esprit si éclairé. En Lom- » bardie, c'était l'illustre marquis (Boniface deMontfer- » rat. En Provence, d'autres magnifiques seigneurs tels » que Blacas, Guillaume-le-BIond de Baux, le noble dau- » ph in, le sire Gaston, supérieur encore à sa réputation. » Tous ceux qui se présentaient à Foix s'étaient acquis » dès ce moment un bienveillant patron. Vous eussiez » trouvé en tout temps noblesse et sincérité chez le sire » de Gastelnau. A Castelviel, habitait un sire Albert, che- » valier de grandVourage, et dans les environs nombre » de barons disposés à faire preuve de leur noble carac- » tère. Pour être bref, je veux encore vous citer le » seigneur Miguel en Aragon, Garcia, le comte Pons de » Gastillon et son Gis Hugues; tous avaient à cœur la » gloire et l'honneur ; cnGn ce Jauffre prisé dans main- » tes villes et royaumes. — Dieu veuille qu'il revienne » en Allemagne un empereur Frédéric I. er ; enAngletcr- » re, un Henri II, des Henri, des Richard, des Godefroid » (Les trois fils d'Henri II); qu'il revienne à Toulouse un » si doux seigneur que le tant vénéré Raimon V. C'était » bon temps pour les poètes de cour, les guerriers soldés » et les conteurs; car ces dignes seigneurs secouraient » les poètes nécessiteux et leur prodiguaient une efficace » protection. »
Chez les poètes postérieurs, l'accusation devient plus grave et plus amère. Si la joyeuse vie se perd, c'est aux nobles que Pierre Cardinal en impute la faute, a Maudit
f \) Ccst-à-Oire venaient Uc F ranci- . «l'auircs de Cashlle .<( »ic Léon.
» soi ( qui laisse le bien pour s'attacher au mal. Les nobles » ont adopté la félonie et la trahison et abdiqué l' urbanité » et la libéralité. Désolation, dévastation, voilà ce qui les » occupe. Ils ont dit adieu aux lais, aux nouvelles et aux » causons (1).
Selon Sordel, les grands sont également les corrupteurs de la morale publique. « On ne peut comparer, sans » douleur, le noble de nos jours au noble d'autrefois; » comment un chevalier peut-il être assez éhonlé que » de forfaire à sa race pour de l'or et de l'argent! La » contagion de leur perversité infecte les derniers rangs » de la société, de sorte que toute joie et tout honneur » s'anéantissent (2). »
Selon BonifaceCalvo, ce sont encore les nobles qui gangrènent l'éducation et les bonnes mœurs. « Nul bon » serviteur ne peut habiter sous leur toit, s'il n'adopte » la conduite du maître; aussi deviennent-ils lasource de » l'iniquité. 11 est étonnant qu'ils ne s'en tiennent pas » aux vertus chevaleresques, puisqu'ils y trouveraient » l'infaillible moyen degagneren puissance et en considé- » ration. Avant tout devraient-ils se montrer généreux; » c'est le véhicule de l'honneur et de la renommée; car » l'homme honorable qui reçoit un présent sait comment » s'acquitter d'une manière délicate. »
Aimar de Roca ficha s'écrie : « Aujourd'hui les méchants » s'applaudissent de leur perversité; tous abhorent la » bcllediction; à qui pourrait-elleplaire (3). Chacun raille » et rit ou tire la langue quand il entend les troubadours
(!) Voyez la chanson Ricx boni. IV. 511.
(2) La chanson : qui se membra. IV 520.
(5) La chanson Ab gran «Ire? IV 570.
)) répéter que sans nobles inclinations il n'y a pas de » noblesse (1).
Ces citations suffisent, et l'on voit à qui les troubadours imputaient la perle de l'urbanité sociale et la ruine de leur art.
0) Ce fragment se trouve V. 3.