‹ La poésie des troubadoursChapitre 14 sur 60 · PERIODES POÉTIQUES · texte numérisé non relu

PERIODES POÉTIQUES

Éclore et se développer, fleurir, s'effeuiller tomber en poussière, voilà les trois péripéties de noire école poétique. Nous avons précisé de notre mieux les deux époques extrêmes (1090 à 1140— 1250 à 1290); reste le temps intermédiaire. L'histoire de la première période ne se laisse guère établir avec certitude. Son caractère est un effort visible et avoué de la simplicité vers l'art qu'on ne saurait méconnaître dans Guillaume de Poitiers. La seconde est de notoriété historique; c'est d'une part l'esprit ardemment exalté de la poésie joint à une suréminente combinaison de forme; de l'autre, la condition heureuse et honorée des poètes. La première moitié de cette période est réellement l'âge d'or des troubadours. Bernard de Ventadour , Bertran de Born et Arnaut Daniel sont les types, ensemble les représentants de ces diverses tendances. Dans Guiraut de Borneil qui appartient déjà à la seconde moitié, la poésie artistique atteint à son point culminant en ce qui lui est donné d'avoir conscience d'elle-même, de s'étudier; et ce n'est pas sans raison que les poètes postérieurs le surnomment le maître des troubadours. Néanmoins, il pronostique déjà la décadence de l'art, par ce tonde doléaneequi trouve d'autres échos vers

la On do celle même période. Nous avons esquissé l'historique de la troisième. Quant à son caractère, c'est une prédilection pour le genre élégiaque et didactique. Le sirvcntes, on pourrait dire le sérieux, y prédomine avec quelques modifications de forme. Guiraut Riquier est la formule vivante de l'époque.

Arrétons-nous à quelques traits saillants de la poésie, de nature à nous initier à ses différentes phases. Dès son apparition, on la voit se complaire aux difficultés métriques trop inhérentes à sa nature pour ne pas en être recherchées. La rime ardue (1 ) fait époque; déjà le comte Kamhaut d'Orange l'emploie avec intention marquée. 11 est peu de poètes qui n'aient voulu, au moins dans quelques chansons, se jouer à celte difficulté et y faire preuve de talent. Arnaut Daniel entr'aulres l'a poussée à outrance et s'en fait gloire. Remarquons à ce propos l'exorde d'une chanson d'Elias Cairel. « Le froid et la neige ne » sauraient m' empêcher de chanter et de me réjouir. A » la vérité je sais hien qu'une chansonnette à rimes légères » plairait davantage à ces gens peu connaisseurs qui pri- » sent ce qui ne le mérite pas. Ils injurient, persécu- » tent et voudraient expulser les poètes de talent; et de » fait, j'aimerais voir extirper radicalement ces scienlifi- » ques accouplements qui réduisent à néant ce qu'il y » avait de bon et de gai (2). » Il paraîtrait donc que ccr-

(1) Difllcilo, pointilleuse, Arnaut Daniel rappelle rima tara.

('2) Frcg ni neu nom pot destrenuer, Los valens volon empe

Qu'en no chant c no m'alegrc. Et encausar et nlwegro,

l'ero ben sai, qnc nia» plagra B «lie tos, que no-m desplagra,

Chansoneta de leu rima Si la raitt tomes cima S la pen De! coven

rk-sconoisen Sobrcsaben,

Que îan valer so que non es valen. Ht cui valors r jm ioru*cnnicn Af<

(.uns poètes s'accordaient à combattre l'abus des rimas caras. Plusieurs préconisent leurs rimes légères, circonslance qui rend ce trait caractéristique de la poésie d autant plus vraisemblable.

Mais dès avant le milieu du XIII. 6 siècle, voici venir en auxiliaire à la rima cara , l'éloculion obscure. Plusieurs troubadours s'en emparent évidemment pour se distinguer du commun des poètes. Arnaut Daniel s'y était exercé; peut-être en avait-il donné l'exemple, mais elle devint en quelque sorte usuelle ebez les poètes postérieurs sous le nom de poésie obscure , couverte, rafinéc. Bon nombre toutefois élèvent des réclamations, notamment Guiraut de Borneil. « A peine saurais-je, nous dit-il, comd ment m'y prendre pour faire une ebanson légère, si je » n'avais pensé dès hier à la rendre intelligible à tout le » monde et facile à mettre en chant, car je ne poétise » que par forme de passe-temps. Je saurais très-bien la » rendre plus obscure, mais un chant qui n'est pas à la » portée d'un chacun me paraît imparfait (t). » A cette occasion, il eut une controverse avec Lignaure, troubadour à peine connu. Pourquoi blâmer la poésie équivoquée, demande TAristarque, et prôner celle qui est banale? N'estce pas effacer toute distinction entre les poètes? Guiraut

(I) A ponas sai eomensar

l'n Ter* qnc vuoill far leupier.

Et si n'ai pensai des hier, Que'el foies de Lai rnzo, Que l'entenda tota pens, E «m'cl fessa lou chaniar, yiiiou'l lauc |>er plan déportai-.

Be'l saubra plus cubertfar,

Mas non a ihans prels, eniicr, Qwtn luidi non *«' pnrsmiior J/<

répond avec beaucoup de bon sens que chacun doit suivre son propre génie. 11 préfère, quant à lui, la poésie intelligible, l'estime supérieure, et nul ne l'empêchera de la cultiver(1 ). Parmi les tard-venus, celui qui s'exprime avec le plus d'énergie, c'est Lanfranc Cigala. « Je saurais très- » bien faire de la poésie raffinée , pointilleuse, si telle » était mon envie; mais je n'aime pas composer des chan- » sons qui ne soient claires comme le jour. Qu'est-ce » qu'une science que la lumière n'éclaire pas? Nous » comparons l'obscurité à la mort et la vie à la clarté. » Qui me traitera maintenant de poète vulgaire ou d'in- » sensé, n'en trouvera pas quatre sur mille de son opi- » nion; il aura donc à s'imputer la honte de sa propre » folie, car c'est un absurde non-sens de s'ingénier à faire » des vers obscurs, alors qu'on ne sait puiser d'eau à une » source claire (2). »

On s'aperçoit enfin que certains troubadours de la dernière période font effort vers une poésie élevée et savante. DéjàGuiraut deBorneil, qu'il faut encore citer ici, parle

(t) Era-ra plalr. Guiraut de BorneHI, oui' sapetia que anau blasinan Trobar du» ni per cal scmblan?

Aiso-ra digau Si tan presau

50 que ra» lots es cominol.

Car adonci tug «oraux égal.

Sentacr Lignauro no corcill,

51 quecx se irob a son talan, Mas me ci» vuetU julgar d'aitan,

Qu'es mais amau

Chans e prexatx, Qu'il toi lerei a Tenansal, E vos no m'o torneu en mal. etc. A/s.

(•>) Voy : la ebanson Escur prim dMMtt c soûl. P. 0 157.

des grands événements du temps de Tannée comme étant les dignes sujets de la poésie. Ce n'est pas une circonstance indifférente; mais Guiraut Kiquier, plus que tout autre, rend palpable la nouvelle tendance. Souvent il nous vante cette poésie des hautes sphères; et dans un traité sur les destinées de la poésie de cour : (1) « Le hel » art de trouver, dit-il, je le vois si peu prisé, qu'à peine » ose-t-il prétendre à être toléré, à trouver des auditeurs. » Cela m'afflige, car je l'aime au pointdene pouvoir m'en » abstenir, bien que je n'en attende ni gratitude ni récom- » pense. Si le bel sabcr % le jugement, le talent de bien » trouver était encore considéré, j'aurais jouissance, je » me délecterais à enseigner et m'efforcerais de faire beaux » enseignements; mais la plupart des gens tiennent l'art » à folie; nos prédicateurs disent que c'est pécher et ré- » primandent un chacun avec virulence. Trouver des » vanités qui induisent en péché, inciter à la guerre, je

(1) Tant petit vei perzar

0 tenon a folor.

Bel saber de trobar,

E nei* nostre rector

C'apcnas es rolgutz

Diion, que peccatz es.

Sufert ni entendutz,

E loti bom n'es repres

IV rqu'estau pessietw.

l'er el« mot malamen.

Car tan me* agradieus.

Ycu COOOM veramon,

Que del no-m puesc ténor.

One trobar vanitatz,

Ni (taire non e«per

Don pot naisser peccatz.

Bon grat ni guasardon...

E de guerras mesclar

Si bels sabers e sens

Deron ben castiar. ..

E bos entendement

Perc'aîtal trobador

De trobar ren valgucsson

Degran esser cassatz

E grat arci poguesson

Car murtrier son proatz...

Alqucs non per dever.

Mas selh, c'ap maistria

Yen trobera plaier

Trnban los bels dictalz,

E délier en dictar

Declaran los vertatz

E-fn volgra esforsar

Ah son et ab saber.

I>c far bel? dictaraens.

Non podon grat a ver

.Mas lo pus de la gens

Gazardon ni onor. .W». Dicz-3Si.

m le sais vraiment, cela mérite châtiment. Tels trouba- » dours devraient être dégradés, car ce sont meurtriers; » mais à ceux qui de main de maître élaborent de beaux » dictais où ils révèlent la vérité avec bon sens et avec » art, on ne saurait trop leur prodiguer reconnaissance, » honneurs et largesses.» Ailleurs il voudrait obtenir pour eux l'auguste nom de docteur. Son contemporain Folquet de LuncI, qui marche dans les mêmes errements, confère ce titre aux troubadours, et Guiraut de Borneil l'avait fait antérieurement. Que conclure de cette sorte de ligue poétique qui voulait traiter la poésie en maîtresse science? Qu'il s'agissait d'assurer à l'art fort négligé et médiocrement prisé, ensemble à l'artiste, une nouvelle considération.

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