GUIRAUT RIQUIER SUR LA POÉSIE DE COUR
Cet écrit intitulé : Supplication que fait Guiraut Riquier au roi de Castille au sujet du nom de jongleur, l'an 1275, offre une donnée si précieuse sur la condition sociale des chanteurs, surtout dans les derniers temps, que nous le croyons digne de l'attention de nos lecteurs. Revêtu de la forme poétique, essentiellement diffus, ce factum, grâce à la scolastique argumentation, n'offre que trop d'inutilités; mais un spécimen approprié à notre but, et calqué sur le manuscrit même, pourra servir d'illustration et de complément à cette première partie de notre travail.
L'auteur débute par nous vanter son savoir et s'en reconnaît redevable à la faveur d'Alphonse. Eloge de ce prince, promesse de le servir à toujours et de glorifier son nom. Commencement de la requête; énumération des six conditions sociales, c'est-à-dire, le clergé, les chevaliers, les bourgeois, les marchands, les ouvriers et les manants. Preuve circonstanciée que ces diverses catégories comprennent plusieurs sous-divisions, chacune pourvue d'une dénomination spéciale.
« M'est avis, poursuit le poète, qu'il ne serait pas
moins équitable de désigner également les jongleurs par un nom particulier. N'est-il pas inconvenant que les plus distingués d'entr'eux soient privés d'un titre que justiûcraient leurs talents? J'estime qu'on leur fait injure en les assimilant à ces gens ignares et de pitoyable maintien qui ne savent pas plutôt écorcher un pauvre instrument qu'ils s'en vont râclant, mendier leur pain par les carrefours; à ces autres brimbeurs qui cbanlaillent sur les marchés pour ébaudir la vile populace, sollicitent sans pudeur l'aumône de leurs concitoyens et de l'étranger, puis cherchent fortune dans les tavernes et n'oseraient de leur vie se hasarder dans une honorable compagnie; à ces bateleurs qui varient leurs tours de passe-passe par des danses de guenons, car la jonglerie fut inventée par des hommes de sens et par des serfs de quelque savoir, pour divertir et honorer la noblesse par le jeu des instruments. Aussi les plus dignes seigneurs voulurent-ils avoir des jongleurs à leur service, et ceux d'aujourd'hui en gardent encore par décorum. Puis vinrent les troubadours pour raconter les beaux gestes, louer les preux et les encourager à bien faire; car qui ne parfait ces gestes sait néanmoins les apprécier; qui les enseigne n'est tenu de les accomplir. Ainsi commença selon moi la jonglerie; et chacun vivait à sa plaisance parmi les nobles. »
«Mais «le nos jours, et même depuis longtemps, au grand dommage des vrais adeptes, une sorte de gens sans esprit ni connaissances s'est vouée au culte du chant de la poésie et de la musique. Leur basse jalousie ne se contient plus, dès qu'elle voit le poète honoré de la faveur des grands. Tel scandale ne devrait être toléré, pourtant j'a-
vise qu'on les flatte, qu'on les redoute plus que les hommes réellement sensés. Quand le nom de jongleur se trouve dégradé par semblable tourbe, j'ai regret que les troubadours des temps passés n'aient pas fait entendre une juste plainte et je me crois tenu de protester à leur place. Chacun doit être appelé selon ses œuvres; or le nom de jongleur serait avec raison appliquable à tous, s'il en était de ces derniers comme des bourgeois, lesquels sont généralement de même acabit. Mais parmi les jongleurs, il se rencontre des individus de mérite fort divers et quelques-uns d'un caractère si abject qu'on ne saurait fréquenter avec eux sans s'exposer à blâme et à méchef, car il pourrait arriver qu'on fût rangé sur la même ligne. »
« M'est avis que c'est à vous, noble prince, si honorable et si puissant, si riche en jugement et connaissances, à vous qu'il appartient plus qu'à tout autre roi d'extirper cet abus. De tout temps la jonglerie et l'art de trouver ont obtenu protection, asile et rémunération en Castille mieux qu'en toute autre cour. Vous-même maintenez ce généreux patronage, et à votre plus grande gloire; car joint à vos autres vertus, il vous a valu ce beau surnom (le sage). De quel avantage serait une distinction qui ferait la part de chacun? Aujourd'hui le nom vilipendé de jongleur appliqué indistinctement ne précise en rien le mérite individuel. Je vous en requiers, ne permettez que ceux qui composent des vers, des cansons et autres impérissables poésies, pour l'utilité et l'instruction detous, soient appelés jongleurs. — Donnez-leur à votre bon plaisir un titre convenable; car vous le savez, noble roi de Caslillc, leurs œuvres sont bien autrement durables que
celles de ces gâcheurs de mélier. Considérez que le savoirfaire des joueurs d' instruments et des bateleurs n'est qu'un prestige s'évanouissant avec la jouissance des yeux et des oreilles, tandis que les chants de ces hommes sensés, instruits, qui excellent en poésie, se gravent dans la mémoire, survivent à leurs auteurs et font entendre leurs éloquentes leçons comme s'ils vivaient encore. Si de tels hommes n'ont une dénomination spéciale, si les nobles ne peuvent les distinguer de leurs ignobles émules, c'est à leur grand préjudice ; Dieu a voulu les honorer par le don d'une science qui ne saurait émaner que de lui. Qui possède cette inspiration d'en haut est seul à même d'éclairer les hommes par ses enseignements. Eu égard donc à la haute utilité de l'art, on devrait honorer les véritables poètes alors qu'ils savent se comporter dignement dans les cours. Je vois des hommes de grand savoir se conduire vilainement, d'autres de mince talent chéris et bien venus à cause de leurs bonnes manières. Or ceux qui réunissent le mérite, une conduite séante et les qualités du cœur, ne devrait-on pas les priser doublement? Il n'en est rien, ce me semble ; loin de là, gens effrontés et sans mœurs, voilà ceux qu'on fête, et l'on réserve ses froideurs pour le talent modeste.
» Je vous en supplie, noble roi, faites que le savoir soit honoré selon ses mérites, surtout chez les hommes qui en font un noble usage; daignez leur choisir un nom sortablo. Il est certains troubadours dont les productions ne méritent mêmes louanges; quel fruit pourrait-on en retirer? Les uns ne s'ingénient qu'à dire du mal d'autrui; les autres croient se faire grand honneur par des strophes, des surventes, des chansons de danse également médio-
crcs. Ne croyez pas, glorieux prince, que j'intercède en leur nom. Je ne parle que de ces hommes judicieux, éclairés qui font des vers et des cansons riches de contenu ; mêlent de beaux enseignements à leurs poésies, possèdent des connaissances et s'autorisent de leurs devanciers. C'est pour eux que je vous conjure de faire droit h ma requête.
« Que si mes longueurs vous ont causé de l'ennui, pardonnez-le moi en faveur du motif, daignez m'exaucer : nul de mes confrères n'aura été honoré à tel point par un grand. Je prie Dieu qu'il vous accorde honneur et longue vie, qu'il vous donne de croître en sagesse, en puissance et vous inspire de m 'écouter favorablement; sinon j'abandonnerai la profession de jongleur, elle m'est trop amère. Il me pèse d'être confondu avec de tels ignares au détriment de mon honneur. Je chercherai quelqu'autre genre de vie. »
Suit : « La déclaration que le roi Alphonse de Cas- » tille fait, sur la supplication de Guiraut Riquier, au sujet » du nom de jongleur, l'an 1275.» Tout porte à le croire; clic est du fait de notre troubadour, car elle reproduit l'esprit et le style de la requête.
«Bien que s'occuper des affaires d'autrui soit une tâche onéreuse, celui qui possède jugement et connaissances et chérit son honneur n'en doit pas moins en tout temps prendre à cœur ses propres intérêts et parfois aussi ceux du prochain. A plus forte raison qui se trouve placé en haut lieu, s'il tient à être honoré, doit veiller à ce que la gravité des événements ne mette sa prudence en défaut. C'est pourquoi, bien que surchargé d'un fardeau pesant, nous n'en sommes pas moins résolu de satisfaire autant qu'il est en nous à notre devoir. »
« Au nom du vrai Dieu le père, le fils qui naquit de la vierge Marie, le St. Esprit, indivisible trinité, l'an de l' incarnai ion ou Christ, 1275, à la fin du mois de Juin, nous Alphonse, par la grâce et la volonté de Dieu, roi régnant de Castille, Tolède et Léon, de la Galice, des bons royaumesdeSéville, Cordoue, Murcie Algarbe et Jacn, sur l'humble requête à nous présentée l'autre jour par Guiraut Riquier, concernant le nomde jongleur...» — Ici l'exposé et les motifs de la supplique, suivis de l'appréciation raisonnéc des diverses dénominations. «Ceux qui entendent le latin savent qu'en cette langue les instruments sont nommés instrumenta, d'où est venu le nom de joueurs d'instruments qui sont proprement les istriones romains. D'autre part les troubadours sont dits en latin irwentores. Les bateleurs et danseurs de corde jocidatores, d'où est dérivé la dénomination jongleurs appliquée à toos ceux qui produisent leurs talents dans les cours et de par le monde, sans distinction. Ceci nous semble, à vrai dire, un abus. Faute d'autre dénomination romane, on désigne sous celle de jongleur, tous les poètes, mimes, saltimbanques, usage trop enraciné pour y remédier aisément. La chose est mieux ordonnée en Espagne, et nous ne voyons pas qu'ondoive y apporter modification. Lcsmusiciens sont appelés jogîars, les mimes remendndores et les troubadours segrier. Mais ces sortes de gens, qui loin de se comporter dignement, prostituent leurs infimes talents dans les rues et dans les marchés et mènent une vie déshonorante, on les nomme, eu égard à leur abjection, cazuros. Telle est la coutume d'Espagne. Le nom y donne la mesure du savoir-faire, mais en Provence tous sont appelés jongleurs; et c'est une faute dans une langue
dont les productions méritantes sont généralement accueillies avec faveur. C'est méchef que gens grossiers et pervers ne soient évincés du nom attribué aux gens de bien.
» Or donc nous conseillons et décrétons à bon droit : tous ceux qui mènent une ignoble vie et n'oseraient paraître dans une cour, quelles que soient d'ailleurs leurs connaissances, comme encore ceux qui font gambader des guenons, des chiens et des chèvres, imitent le chant des oiseaux, jouent des instruments ou s'exécutent devant la populace pour quelques menus deniers, ne porteront plus à l'avenir le nom de jongleur; de même ceux qui, fréquentant les cours, n'ont pas honte de se ravaler à pareille dégradation et abdiquent le noble et plaisant exercice de l'art, qu'on les appelle tous bufos, selon la coutume de Lombardie, quant aux hommes dont la courtoisie et les éminents talents savent captiver la faveur des grands, soit qu'ils jouent des instruments, récitent des nouvelles, produisent les vers et les cansons des poètes ou délectent leurs auditeurs par d'autres agréables passe-temps, ceux là ont exclusivement droit à la dénomination de jongleur, Il leur convient se présenter dans les cours pour y être dignement rémunérés; car on a grand métier de leur présence, signal de plaisirs et de divertissantes récréations. »
» Eu égard à ceux qui possèdent le don de composer des vers et des mélodies, le bon sens indique quel titre il faut leur donner. Qui excelle à écrire des chansons de danse, des strophes, des ballades, des aubades, des sirventes peut revendiquer le nom de Irobador... Et il a droit à toute autre considération que le jongleur, dont il assure l'existence par ses productions.
» Que si l'on vcul être juste envers tout le monde, on conviendra que les plus illustres d'entre les troubadours méritent une distinction spéciale. Celui qui fait des causons et des vers appuyés des maximes de ses devanciers, ajoutant à l'attrait de ses récits par de beaux enseignements temporels et spirituels, qui nous font discerner le bien d'avec le mal, doit être plus honoré en ce monde que tout autre troubadour, alors que sa conduite répond à son savoir. En effet son attachante morale nous indique les voies de l'honneur, du bien et du devoir. Aimable guide, il dissipe nos incertitudes; et qui le croira en tout n'en viendra que tard à son dam. Or les grands maîtres du bel art et qui l'exercent honorablement sont les parfaits troubadours; et nous ne voyons nul inconvénient à ce que l'opinion publique se formule à leur égard. C'est pourquoi nous les déclarons fondés à porter le nom de docior de trobar, docteur de la poésie, car ils instruisant qui sait les comprendre. Ce titre obtiendra sanction de ceux qui ont quelque savoir-vivre, ou une teinture des lettres, ne fûtce que dans l 'intérêt d'une langue essentiellement vouée à la poésie. Et ainsi se trouvent répartis en catégories et individuellement qualifies tous ceux qu'en Provence on confondait indistinctement sous le nom de jongleurs. »
Le reste de la pièce n'est qu'une reprise de cette classification.