DÉNOMINATIONS DES DIVERS GENRES DE POÉSIE
En parcourant les œuvres des troubadours ou les nolices biographiques qui restituent ces intéressantes physionomies du passé, on heurte à chaque pas certains mots techniques spécifiant entre les productions poétiques une disparité de forme ou de contenu. Nous ne sommes pas toujours en état d'établir à l'évidence le sens propre de ces dénominations familières aux poètes, mais qui ne laissaient pas que de les embarrasser parfois eux-mêmes. Et d'abord certains genres se rapprochaient tellement les uns des autres qu'ils pouvaient aisément en venir à se confondre. La manie de se poser en novateur donna lieu à des subdivisions d'espèces où la différence n'était réellement que nominale. — Enfin, la signification primitive de bien des expressions s'obscurcissait avec le temps; ce qui n'ajoute pas médiocrement à la difficulté de nos investigations.
Le legs des troubadours, et c'est bien à regretter, ne comprend aucun traité de prosodie tel qu'on en composa sans doute à l'instar des instructions aux jongleurs. Les poésies provençales, ne portent pas comme les italiennes la suscriplion de leur nom identique inséré dans le texte
de la pièce au commencement où à la lin ; on le voit, il ne reste pas même à la critique le recours des rapprochements.
L'une des distinctions les plus embarrassantes est celle du çers et du canson (cnnsns ou chansôs). Les poètes en parlent comme de choses qui diffèrent, mais cest nuance difficile à saisir. Eu égard au contenu, nous voyons bien que le vers ouvrait au poète un champ plus vaste; que le canson était exclusivement consacré à l'amour et aux louanges du créateur, en opposition di- | recte avec le sirventes. Ceci résulte de la comparaison des deux genres, et plus encore des fréquentes allusions des troubadours. Rambaut de Vaqueiras se plaint de ce que, dans sa mélancolie, ses cansons lui semblent des sirventes (1). Bertrand d'Alamon ne se sent pas disposé à rimer un canson, il fera un sirventes (2). Lors donc que certains auteurs appliquent au sirventes la dénomination cansos, c'est qu'ils luiattribucnt l'acception générale de chant (3). D'autre part, le vers n'est pas restreint aux sujets d'amour; et de nombreux exemples prouvent qu'il comportait également la poésie sérieuse. Il y a donc conformité matérielle ; les deux genres sont une manière de
(1) llambaut • E mas cansos me scmblo airventes. ..
I E mos ostals seran bosc e scradier
I E mas cansos sirventes e descorts. V. 419. 420.
C2) Bertran: Pucis chanson far no în'agensa Farai on nou sirrentes. V. 74.
(3) Bertran de Born : Quieu Tassa per lui tal can$o
Quo sion iraucat mil escut IV. 130.
Folquet de Marseille Mas queex demanda chanso E no il cal de la razo Atrcssi m'es ops la fatum.
• Chamarsme torn. » M*
Ces deux pièces sont des sirvciiics.
chanson d amour, Lien que le vers ne soi( pas exclusivefffr nient affecté à celte destination. Y aurait-il distinction de
forme? Les poètes ne semblent pas y avoir tenu rigoué reusement, Aimeric de Péguilain s'en explique d'une
rote manière remarquable : « On me demande souvent en
(i » société pourquoi je ne fais pas de vers. Qu'on appelle
0 » ma pièce canson ou vers, comme on voudra ; je sou-
} p » tiens qu'on ne trouvera entre vers et canson qu'une
» différence nominale.
Qir » J'ai souvent entendu dans les cansonelles des rimes
cfc » masculines , et des féminines dans les meilleurs vers.
\k » J'ai saisi des airs courts, à mouvement pressé dans les
çt, » vers, et des mélodies traînantes dans les cansons. De
» part et d'autre, c'étaient lignes de même longueur et '0 » chant de même ton (1). » Ce témoignage nous permet
une conclusion satisfaisante : La distinction était consacrée, mais on en déviait dans la pratique.
Le vers n'admettait donc que des rimes masculines, différait du canso par la longueur des lignes, et encore » par le mode de débit musical. Au surplus, on remarquera
ifo* que les compositions dénommées çers par les auteurs eux-
mêmes, étaient généralement disposées en courtes lignes
(I) Mantaz y Hz sut omp'Pritz Qu'ion ai mou HMfldes ttlrita
F.n corl, COSii vers no fat*. En chansnnelas assatz.
if ai fini In nom ex Ira KFM r chanta. F.'ls moiz d'amdos d'un ?ran cl chan «l'un
tn.H. 178.
Raniouard awimillr à tort, mol qui tifinw ver* .linm- rmu"»») au sulisianiif fïarn ni> mol, Desmoti de m'-mi- longtmr! m wraii prirop dYxis*Ko,
( no )
rimées de quatre pieds; quoique souvent entremêlées de demi -vers ou accolées à des endécasyllabes. Le rhythme dominant est l'ïambe, plus rarement le trochée, parfois les deux entremêlés. La rime est généralement masculine durant toute la pièce; on rencontre pourtant des féminines.
On peut déduire de cet exposé une règle certaine : la forme poétique appelée vers, ne comportait que des vers à quatre«pieds. En effet, parmi 55 chansons qui portent cette dénomination, 5 seulement se composent de vers à cinq pieds, exception qui ne saurait ni renverser ni même atténuer le principe (1). Les exemples viennent donc à 1 appui de la règle que nous a révélée Aimeric de Pégoilain.
Celte forme poétique si simple semble caractériser l'enfance de l'art, alors qu'il se débarrassait à peine des langes de la poésie populaire et cessait d'être le monopole des chanteurs nomades, dont tout le système métrique se réduisait vraisemblablement à ce vers iambique à
(!) Que l'on compara les chanson* publiée* jusqu'à présent, et qui se dénomeni ellesmêmes, vit», ni. 15. 30. 44. 30. M. «7. on. 101». 163. 210. 313/374. IV. 83. tïfc. 2t>7. 301. Sflfc 43f». V. 30. 70. Hfl. II*. 40*. M\. P. O. 19. 13*. 388. iant parler «les exemples ino.lits. L'exception comprend trois chansons île 1»< ind. III. 2", les «Icux autres .»/.«. (Si be-msuiloinfr —Mont mVnlremi*\ une de Ptfre Rogter. 3/s. (Non sai don rlian) et la;einqiùème d'Alegrel. V: (t. 354, — Des chansons en vers de quatre pied* rentrent dans la catégorie du can*on (ex. III. 51. l'JO. V. 02). Raynouard produit il est vrai îles vers de trois pieds, en disant que la lettre missive pouvait également s'appeler rer*. ex : dansGuiraut Hiquier.
Car de grans faUetaz Pot hom far semblar ver.
Mas dieus m a dat saber <>uo secon mon semblan Trac lo vers adenan.
Qui ne voit que rer* ne s'entend pas ici d'une l'orme poétique , mais fan opposition a falnelnK. Il est étonnant avec une si profonde connaissance du Provençal, que llay nouard coutoiulo les homonymes.
quatre pieds, qui s'est perpétué dans le conte et dans le fabliau. Appliquer la dénomination banale de çers à toute production poétique et affecter au çers une mélodie traînante comme le veut Aimeric, c'est vrai mode populaire. Guillaume de Poitiers, le plus ancien troubadour, connaît à peine une autre forme poétique; et elle prédomine encore dans les œuvres de Rambaut d'Orange. N'omettons pas que Guillaume, dans les pièces qu'il appelle vers, se restreint à l'emploi du mètre iambique, qui plus tard alterna parfois avec le trochée. Grâce à la biographie de Marcabrun, notre conjecture devient presque certitude. Ce troubadour y est proclamé le plus ancien troubadour: « Trobairc fo Marcabrus)dels premiers, qu'om se recort. » V. 251. » Et l'on ajoute que de son temps, la dénomination ranson n'était pas encore en usage et que toutes les poésies chantées étaient appelées vers; « Et en aquel temps non apellava hom cansos, mas tôt quant hom cantava, eron vers. (ibid). » D'ailleurs voici un autre passage. V. 291. « En aquel temps (de Peire d'Alvernhe) » negus cantars no s'appellava cansos mas vers : mas » pucis Eu Guirautz de Borneill fetz la primera canson. » Le canson était inconnu avant Guiraut de Borneill et le vers seul en usage. Peire Cardinal, en contradiction manifeste avec l'histoire, se vante d'être le premier qui ait composé un vers (dans le sens de forme poétique), un vers à rimes masculines (1); c'est une preuve flagrante que plus d'un troubadour connaissait fort imparfaitement l'histoire de sa propre littérature (2).
(t) Ce <pii rem «lin; ici masculiniser des féminines, témoins les accents masclés — métré.
(2) Pos tan pot valer castiar
Le canson admet toutes les différentes coupes de vers; il affectionne cependant, lorsqu'il n'est pas astreint au décasyllabe, un entrelacement de vers courts et longs et se recommande alors par une ordonnance de strophe éminemment artistique. Le genre des rimes est facultatif. Que si l'on rencontre descansons encadrés dans la forme du vers, ils en différaient sans doute sous le rapport de la mélodie. (Comp. M. 39. 47. 82. 86. 225. 231. 277. 321. 324. 332.416.)
Le vers et le canson sont divisés en strophes dont le nombre illimité dans le premier, en comporte dans le second de cinq à six, quelquefois sept, presque jamais huit. V. III. 51 (1). Vers et cansons sont essentiellement destinés à être chantés (2).
Cansonctte, chansonela> est synonyme de canson; car souvent une chanson porte l'un el l'autre nom (3). Néanmoins on l'employait de préférence pour une forme
Ben voill. qu'en mo vers lia mes.
E no i aura mas motz mastics.
E par me sia lo prunier. II. 180.
(I) l.ryesU'nwior : Cansos es us dictai* eue conta de V a Vil col.las. L. H. Çancim. vert lis dictait •pie roinpren «lo V coblas a X imb una o atn dons torua.las.
• (ty Exemples.
Peirol violait e clmntot: rointamen Jo?lar vai c prec te no-t tricx
De ma chan&on lostnots e t soleupicr. V. 17. E chanta I vert a mos aniiex. III. m. {)e far rhanxo m es près talens Ben fora oimais mhos e locs
Ab mou plateiw et al» s.» «uay. III. 1-27. Que m'aitines d'un rrr* pensan]
dm» lo retraites en chanlan...
G Ademan. A/«.
Le débit parlé n'était pas en usa ire pour le* chansons a strophes el la locution dir (dire).
AN t.uillelme de IT.spin,
CJMUMOfl, vai ipie-t rhanl c-l «lin A trait a i dun dir ri M», cela v ut dire : chanter l'air. III. Kï.
(5^ Elias Cairel : Charttanrla vai me. tost et vieil
Don'babcl, ma ehantv vos preseu ni 4"».
plus facile et se rapprochant de celle du vers (Comp. III. t. 79. 130.V. 285, abjoi, elc).
Dcmi-canson, mieia chanso, était évidemment un canson réduit à un petit nombre de strophes. Peire Brémon nous dit dans une chanson à trois strophes et à refrain : « Puisque tous veulent savoir pourquoi je n'ai » fait qu'un demi-canson ; je vais le leur dire : N'ayant » qu'un demi-sujet, il fallait borner ma chanson (1). »
Les demi-cansons sont quelquefois improprement appelés strophe, câblas ; cette chanson d'amour, à demiachevée, ne semble-t-elle pas donner à entendre un surcroît de douleur ou de passion venant tout-à-coup arrêter l'expression de la pensée (2)?
(1) Pus que tug volon saber
Pcr que tes mieia chanta,
Leu 1 ir en dirai lo ver,
Quar l'ai de mieia razo ;
Perque dey mon chant meytadar... II. 171.
Raynouard, pour prouver que le dcmi-canson pouvait avoir le nombro complet de strophes, «te une pièce en six strophes, où il est dit : t Mieia chanso semnaral e mie* vers. • Le poète donne à entendre qu'il veut allier le demi-vers au demi-canson. N'ayant pas la pièce entière sous les veux, nous ne pouvons nous en expliquer plus au long mais que mieia chanso a trait à un canson raccourci , c'est ce que prouve le rapprochement de miêgt sirvente».
(2) On peut citer en ce genre la pièce de Clara d'Anduse- III. 338. Voyez la lomada : une autre Tort agréable de GaucelraFaidit, avec la conclusion : *
Coblas anas dreil a mon Dezirier
E digas li, que per lie» vau languen, etc. \
• Trop malamen m'anet. » Us Raynouard émet la conjecture (II, 175.) que Von aurait également entendu par coblo* des chansons sur des airs connus. Nous ne savons comment l'accorder avec les preuves produites a l'appui, car, a supposer que co6/<m ait été réellement employé par opposition à chanso, nen ne nous indique nacelle dernière était une poésie chantée sur une mélodie ancienne ou nouv file. Ici nous nous permettons de rectifier une de ses traductions : « Cansos fez de fort honas e de bon sons e de bonas coblas : » ne veut pas dire : < il Taisait de très-bons cansons, de bons airs ci de bonnes strophes. • mais littéralement : « 11 faisait cansons des meilleurs, dont l'air et les strophes étaient également bons. .
Le sirventes, sirventes, aussi sirventesc, sirventesca: est l'extrême opposé du canson. C'est une chanson laudatite ou satirique sur un sujet emprunté à la vie publique ou privée, mais à l'exclusion de toute affaire d amour ( I). Sirventes, dérivé de sera're, étvmologie parlante sur laquelle jouèrent eux-mêmes les troubadours 2 , signiGe poésie servante, c'est-à-dire une poésie composée au service d'un seigneur par son poète de cour. Le sirventes se prête à toutes les formes, se divise en strophes. Il est non-seuleraentappropriéaurhvthme musical, mais destiné à être chanté (3). Guiraut de Calenson donne le nom de sirv entes à son instruction aux jongleurs (i), non répartie en strophes ; ce n'est là qu'une exception (ô). Les sirventes comptant moins de strophes que d'ordinaire sont des demi-sin entes (mieg sirventes), à l'instar des demicansons. Folquet de Roman emploie pour une de ses chansons le terme de chanson sirventes, et Perdigon
(V, L<** variante* tinrent te et $irm:ctca «on! rare*. No»is trouTon* Jm exemples dan* IV '2fr>. V. Cl. Surent $jtujtar< u es! ab*ol muent synonyme «Je tirtcnht, la locuuon n esi môme rfa*-imie, car on ne la rencontre qu*> liatw les hiarjraphifJB.
f2. An moin» Guill. Firirira*. dit-Il ironi<|*K»menl >o-fji tai>«arai jwr jvaor, dm sirv«-ni»-«, non Ial>or En «.rnri delà faU cl.-rrn'z IV. 3fr7.
Peire Cardinal l>« ranreoici raelh tenir. L. R, 4^5.
GamHrn Foidil : Al> non cor el al» novel $on
Vu.-'!) un nou Mrvoni.s h^ur. II 2»V, ivirc Cardinal FaiJu «ai t'en ckantar lo sii-Tcntes. IV. r.so.
(4) Fa.lrt jo-lar C'a<lo« to do fHrrcntcA bo .V*.
(5 ; Dertrsn 1- Born : SIu-z su ivnl s Tuelh far île] rei« aoido*. IV. lîfk
Daltinct : Do! mieg ûrtenta ai loger. V. ISt C ha cun e «lo cm piôccs a trois itroaijea et mie tornaia.