‹ La poésie des troubadoursChapitre 27 sur 60 · CONTENU · texte numérisé non relu

CONTENU

Parcourez du regard le domaine lyrique des troubadours, prenez indistinctement, comparez; ce qui vous frappera tout d'abord, c'est l'unité de caractère poétique. Celte littérature semblerait l'œuvre d'un seul poète ; toutefois, un chant modufé sous l'empire d'impressions diverses(t).

On le devine : cà et là surgissent des individualités fortement tranchées. Qui ne distinguerait au premier coupd'œil l'intimité naïve de Bernard de Venladour, la froide élégance d'Arnaud Daniel, la bizarrerie affectée de Marcabrun, la fougue impétueuse du batailleur Bertrand de

(I) Quand vous lisez tous ces troubadour", vous Mes frappe" de l'uniformité* pracicuso de leurs imaires et de leurs expressions. Leur poé>io liante et sonore semble toujours le sou

d'une même musique 11 y a cependant des différence», eu.

Villemain. Couru de lut. 5 « le on.

( la»)

Born? Il n'en resle pas moins vrai qu'un seul et même esprit plane sur cette littérature; qu'un seul et même souffle fait vibrer les cordes du sonore instrument. C'est toujours d'un môme point de vue que le poète envisage son sujet. Qui projette sur celte perspective commune à tous la plus riche combinaison de lumière , celui-là prime sur ses rivaux et s'est acquis la réputation d'un grand talent poétique.

Nous le répétons: il ne manque pas de ces esprits portant en eux le germe d'une haute individualité, qui, sous l'empire d'autres circonstances, prendraient volontiers un libre essor. Mais le siècle impose à ses enfants une manière commune de penser et de sentir; et ces quelques plantes si heureusement dotées par la nature, ne sauraient parvenir à leur entier développement. La simplicité de pensée est le trait caractéristique, saillant de cette poésie et de l'époque qui la vit fleurir, époque où l'on s'en tenait à quelques opinions rerues, sans pressentir ravéuement éloigné d'une ère où tant d'impulsions divergentes prendraient naissance, où s'entrecroiseraient tant de 01s intellectuels.

Prenons pour exemple les descriptions de la nature. C'est incessamment la verdure des prés et des arbres, le parfum desfleurs, la clarté du soleil, le chant des oiseaux; jamais un petit tableau intuitif; des traits accumulés, en dernière analyse : une énuméralion. Le pinceau de Bernard de Ventadour est l'un des plus riches en couleurs, et pourtant, ne fût-ce qu'en un petit nombre de vers, il faut qu'il se répète.

« Quand la verte feuillée s'épanouit, quand la branche

» blanchit sous les (leurs ; au doux chant de l'oiselet, mon » cœur tressaille d'aise ; s'il voit les arbres fleurir, s'il » entend chanter le rossignol, ne doit-il pas se réjouir, » celui qui comprend le véritable amour? (1) »

Voici le début d'une autre chanson attribuée au même troubadour :

« En avril , quand je vois les prés reverdir, les ver- » gers refleurir, l'onde redevenue limpide et que j'en- » tends les oiseaux se réjouir, le parfum de l'herbe » fleurie , le doux chant de l'oiseau gazouillant, renou- » vellent aussi la joie de mon cœur. » III. 92.

On pourrait objecter que les descriptions de la nature, ne venaient pas se placer d'elles-mêmes sous le burin des poètes méridionaux ; car la sérénité constante d'un ciel rarement assombri par quelques vicissitudes atmosphériques, offre un attrait qui bientôt ne glisse plus qu'à fleur d'âme; tandis que dans le nord, l'éclat fugitif, l'instabilité d'un beau jour, d'une belle saison, impressionne profondément. Ceci ne manque pas de vérité. Les Minnesingers allemands sont déjà meilleurs peintres ; mais il n'en reste pasmoins constant que nos troubadours avaient le sentiment de la belle nature et voulaient le rendre. . Seulement il leur manquait l'étude et l'observation. Les poètes modernes ont amassé les couleurs sur leur palette;

(I) Quan la vortx fuoilla s'espan, E par flor* blanqu'cl pmpl

l'erlodoli eban del «mol #

Si Tamos cors a^ran,

Lanquaiil vei los arbres (lorir,

Et an? lo rosignol tbaniar

Adonc s<> dftu bon alegrar

Qui bon'amnr saup etiausir. Ht 7225.

el par exemple, en devenant paysagistes, ils ont raffiné et varié leur manière à l'infini.

La poésie romantique, condamnée à se mouvoir dans une sphère plus bornée que la poésie moderne, s'attachait à présenter sous une face nouvelle ces idées parquées depuis longtemps dans le domaine commun, et pouf atteindre au caractère artistique, compensait la simplicité de la pensée par une recherche de costume, un artifice d'expression (1) qui étonne le lecteur impartial et lui permet de lire sans se rebuter des volumes entiers. En cela les troubadours se sont montrés passés maîtres ; c'est l'un des prismes brillants d'une poésie qui, prise en son entier, doit plutôt être appelée poésie d'esprit que poésie de sentiment, et comme telle se pose en opposition directe avec le chant populaire. Celui-ci , c'est l'expression de la nature, la simplicité. Son action n'en est que plus puissante; il traduit littéralement ses impressions et s'adresse directement à notre àme , tandis que la poésie artistique prend des voies détournées, jalouse avant tout de concentrer l'attention sur elle-même.

Ce qui manque donc ordinairement à la chanson artistique, c'est un juste-milieu. Le poète émet une force créatrice, démesurée, mais échoue à produire un tout . complet. Il en résulte que son œuvre ne fait qu'une impression médiocre; l'intérêt ne survit guère à la lecture; et vienne la réflexion, le prestige s'évanouit comme une bulle le savon. Nous n'entendons parler ici que de l'effet général de la chanson provençale, car il s'en rencontre

(1) La potsie française elle-même, mani.'-e. avee art, aurait peine à suivre joi:s \>- artifices Êl rhytume provençal... Parfais une scient? prcs.nA-gale à celle des pot-tes de Tantiquil»; M c.jn-ihiii les paroi. *. nuance, varié les sons et joué aver le mètre. Villemain.

d'un mérite accompli. D'ailleurs, n'oublions pas le rôle essentiel que jouait la musique (1). Sans elle, le grand ressort restait détendu; la mélodie suffisait sans doute à vivifier une chanson languissante, à lui prêter un caractère; le plus souvent elle était également l'œuvre du poète. Faudra-t-il encore rappeler la fécondité des troubadours, afin que la critique ne s'arrête qu'à l'élite de ces fugitives compositions?

Que l'on n'accorde à la poésie occilanienne qu'une très-mince valeur artistique, son mérite ne paraîtra que plus éminenl à qui voudra lui tenir compte de son origine.

L'initiation à la poésie latine (il ne saurait être question de la poésie grecque), était aux XII e et XIII- siècles, le monopole de quelques lettrés privilégiés. On apprenait sans doute le latin dans les monastères; mais cet enseignement, dirigé sur le plan d'une édueation claustrale, devait être plus qu'insuffisant pour arriver à l'intelligence de la haute poésie. L'élude à fond exigeait alors une prodigieuse dose d'application et ne pouvait s'allier au genre de vie nomade de nos chanteurs. Cette considération n'écarte-t-elle pas tout d'abord l'hypothèse que les troubadours étaient familiarisés avec les poètes latins ? Leurs compositions prouvent évidemment le contraire ; parfois le fétu d'or classique y scintille, mais il porte toujours la -marque du coin romantique. Une connaissance superficielle des œuvres d'Ovide , notamment de ses Métamorphoses et de ses écrits érotiques, voilà tout le contingent d'érudi-

(1) La strophe sans l'air, dit Carbonel de Marseille, est moulin sans eau.

tkibla *< « so e* en ais-i

Co l moles qoeaigta non a. (Trad.J

tion classique des troubadours. Ils s'étaient frottés du poète de Caprée, s'autorisaient souvent de ses arrêts en matière d'amour, et citaient quelquefois ses maximes sans avouer constamment leur auteur (1). Le legs du sentencieux Ovide, en grande vénération chez les amants du moyen-âge, a dû être translaté de bonne heure dans r idiome national, et peut-être dès le milieu du XII e siècle. Si nous manquons de données à cet égard, l'incertitude cesse, quant au nord de la France; en effet, Chrestien de Troyes, qui vivait vers ce temps-là, se déclare lui-même traducteur de nombreux écrits d'Ovide. Après ce dernier

(I) Arnant de Marucil : Mas thiUt rotrais

QuV.ntreVs corals amadors, Non parafa i n ricor*.

« Mont erant douti. Ht. »

nicharl de Barbéiieux : Qu'Otidi» riiu en un libre o no i mm.

Que P . r sulrir à nom damor son prat. III. 45fi.

Bertran Carbonel : ' QuHn dp» Monpeslicr,

Non parlera, quïeu iruep en rescriptura, Qu'Ovidia dis. qu'ieu feira desmezura. V. UO. Exemples d'imitations :

1. Quid magis est dumm saio, quid molJïus unda? Dura tamen nolli saxa tavantur a.pia. Ars am. I. 475. Bernard de Venladour : Qu'ieu ai bon trobat lo^n.

Qu'cl gota d aigua. que , bai.

Fer en un loc tau sovun.

Que trauca la peira dura. III. 81.

2. Fortior est qu i 8C q,m ra qili f or ,j, slrna vincj , Moenia; nec virtus altius ire potes t. Trial. IV. 6 l'eirc Cardinal : F- qui ven» son coratge

De las drslial* vnlunlatz *

Daquel vincer es plus honorati.

Que si vemia cent ciutaix. III. 489.

Page 1