‹ La poésie des troubadoursChapitre 31 sur 60 · LE SIRVENTES · texte numérisé non relu

LE SIRVENTES

Si la chanson d'amour imposait aux troubadours la sphère retrécie des langoureuses sentimentalités, le surventes ouvrait une vastearèneoù illeurélait donné de développer tout un autre ordre d'impressions et d'idées. Se dégageant des intérêts secondaires de la vie privée, le poète monte à la tribune du Forum, apparaît sur le champ de bataille; et le glaive de sa parole s'attaque à l'injustice, protège le bon droit, aide efficacement à l'un des camps rivaux et par fois à sa propre cause.

Le sirvenles est aussi ancien que la chanson d'amour, car on le rencontre déjà chez le comte de Poitiers. C'est sans contredit, eu égard à sa valeur historique, la révélation la plus instructive que nous ait léguée la littérature provençale, non parce qu'elle nous retrace quelques gestes ignorés, mais parce qu'elle formule les arrêts, les divergences de l'opinion dans un passé mémorable, et qu'elle est l'organe véridique et retentissant de cet esprit public parlant souvent plus haut que les faits. Que Ton songe seulement à la virulence des attaques contre le clergé, la tiare pontificale, les guerres de religion si désastreuses, ou contre l'oppressive domination française. Il n'est pas

jusques aux chansons composées dans des situations remarquables, par des personnages historiques, que ne recommandent, sinon leur importance, du moins le vif intérêt qu'elles inspirent. Qui pourrait lire la complainte de Richard captif sans sympathiser à cette royale infortune (1)?

Le sirventes élève le poète dans l' échelle sociale, le rend digne du commerce des grands. De là cette intimité confiante qui vient niveler la distance entre le fier baron et son poète de cour; cette situation qui reparaît, sinon identique, du moins analogue dans l'histoire d'autres littératures, mais jamais sous un jour aussi attrayant. En face de son prince, le poète prend l'attitude d'un ami, d'un conseiller, d'un défenseur; attitude séant à cet aventureux voyageur qui a parcouru le monde et s'est acquis d'honorables relations dans maintes cours. Pierre d'Aragon, sans craindre de compromettre sa dignité, échangeait des chansons avec son poète de cour, et dans les circonstances critiques, l'initiait à ses griefs et à ses es-

(1) Voici de remarquables paroles au sujet «le la captivité de Ilichard. Le roi d'Anfleiem. dit Folquct de Marseille, ne doit pas s"imapiner avoir accompli son vœu. Son eolrepnK n'a abouti qu'à la prison. Si Dieu le délivre, il doit voler à la terre-sainte et rémunérer noble don par noble guerdon.

DODCJ nostre baron que Tan?

Nil reis engles, cui dieu sal,

Guid'avpr fait son jornal.

Mout bi aura fait engan,

Si'l a fait la messio

Et au/re fait la preiso,

Que l'emperaire percassa

Cura dieus cobres sa relo.

Que primiers cre, que i socor.

Si dieus li rent sa honor.

Be i-s laing. tant es ries lo dos,

G aitals sw'Uuuei dos. If*. I) '2Î7. Irait)

pérances (2). Nous avons vu quel mutuel abandon signalait les rapports du marquis de Malespine et de Raimbau de Vaqueiras.

Celte condition sociale, heureuse et respectée, qui pointait à l'horizon du troubadour, s'explique par l'omnipotence de son art sur une époque plus portée à sentir avec véhémence qu'à mûrir une réflexion; et où la passion, traînant après elle son cortège de funestes conséquences, tenait le sceptre de l'équité.

Il importait au grand seigneur d'enrôler sous sa bannière un champion devenu redoutable par cette arme acérée de la poésie et à l'aide duquel il pourrait défendre ses droits méconnus, refouler les prétentions de ses adversaires; bref se concilier l'opinion publique. Les poètes avaient saisi l'avantage de la position. Peire Vidal nous raconte que s'étant rendu en Hongrie à la cour du bon roi Aimeric, ce dernier l'accueillit noblement et daigna l'agréer pour serviteur et ami. « Il lui en reviendra tout l'honneur, s'écric-t-il, je ferai retentir ses louanges dans tout l'univers (2). » Aussi leurs efforts tendaient-ils constamment à maintenir leur crédit, leur

(1) Voyez le sirventes, Pcire sa vaggengren pessar. II. IV 21 7. et la réponse du poète.V. >&".

(2) M'en oo aooi Ongria A\ bon rei'N Aimeric, On trobei bon abric.

Et aura-inscs cor iric Servidor et amie, Et aura i gran bonor.

Si m'a pei servidor, Qu'ieu puesc far sa lamor Por toi lo mon aiucir, El son prelz enantir Mais d'aiitr'om qu'el m'on sia.

. Ben vin a gran dolor. » Us.

influence; ils se posaient en censeurs de la morale publique, et comme tels s'enhardissaient au point de remontrer le texte au clergé , caste qui passait pour dépositaire de toute sagesse. N'est-ce pas la prétention évidente d'un certain Guillaume Anelier de Toulouse, quand il dit : IV. 274. « Je suis au service du Seigneur qui pour nous endura le martyre et daigna mourir en croix; rien ne saurait me faire appréhender de dire la vérité (1).»

De même, Granet, pour autoriser ses invectives contre le redouté Charles d'Anjou : « Comte Charles, je veux vous faire entendre un sirvenles qui est parole de vérité. Mon office à moi, c'est de louer l'homme de bien et de blâmer le méchant. Vous devez me maintenir dans l'exercice de mon droit, qui est de protester contre l'injustice; et, s'il m'en arrivait méchef, vous seriez tenu d'en poursuivre la réparation (2). »

Ce noble emploi de redresseur exige de l'impartialité et une courageuse franchise. Ni les menaces, ni les promesses des puissants ne doivent influencer le poète.

Bernart de Rovenac nous dit : «Je ne veux de ces riches au cœur félon, ni récompenses, ni ofTres, ni faveurs,

(I) Mas de! srnhor suy servire (Jue prr nos suferc martir.

Et on crniz dejnhet morir Prr qu'ira nn'm teni de ver dire.

02) Conte Karle, ie us vui-Ui (ar ftnicmlnn L'a sirventes qo'efl de vent raios ; Nos nipMUTs es qu'ici! dey lauzar loi pros, K dei btaMOftr lo croys adreitamen; E devet me do mon drciu monlener.

Quarmos drcili es que dey Idasinar loi torlz; E si d'aiso m'a renia nui h dan, Vos per uisso en daveti far deuian. IV. ÎD".

Digitizca by v^oogie

et suis fermement résolu à les traiter selon leurs oeuvres (1). » IV. 203.

Bertran de Born : « Je vais faire un nouveau sirventes qui l'emportera sur tous ceux que j'ai composés; et nulle crainte au monde ne saura m'empêcher de répéter ce qui se dit entre dous sur le compte de notre roi. » IV. 181.

Une impartialité si louable n'était pas toujours le partage des poètes au service d'un seigneur. Mais pouvait-il en être autrement?

A l'instar de la chanson d'amour, le sirventes était colporté dans les cours par le débit musical des jongleurs et faisait prompt chemin de par le monde. Quelquefois le poète exprime textuellement dans le sirventes, dont il attend une réaction efficace, l'intention dele répandre rapidement et en tout lieu. On peut citer Bertran de Born. (IV. 148. 1775. )La pièce nominalement adressée, voire sur le ton de le satyre, à un personnage connu, lui était, selon toute apparence, immédiatement communiquée. Le jeune Bertran de Born dit au moins dans une chanson contre Jeau-sans-Terre :

« Puisque rien ne m'empêche, je vais écrire un cui- | jj/ sant sirventes, et je Je transmettrai au roi Jean pour qu'il * en ait vergogne 2).

(!) la no Tuclh do ni es memta •

Ni grat retener < Dois ricx ab hir fais saber.

Qu'ai cor ay que Ion reprenda Dels Tila feu mal j sserniix.

(ï») E itoncs, pois res no mVn sofrain?

Fnrai un sirventps ooren Qneo tramerai lai par prtwn Al rci /oan rfno 9 n'a rrrgoing. IV. 400.

( ne )

Elias Cairel annonce également qu'il enverra sa chanson satyrique à son adresse , au comte Guillaume de Montferrat.

Quant à ce qui regarde l'influence réelle des sirvenles, on conçoit que les grands et surtout les masses ne se laissaient régir ni bâillonner par des chansons. Cependant il se présente des circonstances où cette voix remue les passions avec plus ou moins d'empire. Ainsi, lorsqu'elle prêchait d'enthousiasme la croisade, ne devait -elle pas vibrer dans les cœurs tout au moins comme l'écho de la chaire évangélique? Il semble aussi que ces brandons incendiaires, lancés par Bertran de Born pour enflammer le point d'honneur de certains princes, réalisèrent plus d'une fois les prévisions de ce turbulent troubadour. Au moins nous dit-il : IV. 17Q,:

« Puisque les barons sont irrités, puisque cette paix conclue entre les deux rois leur pèse, je vais faire une chanson telle qu'à son apparition il tardera à chacun de guerroyer (i).

On ne supportait pas avec une entière indifférence les invectives de nos poètes; la preuve c'est qu'on prenait la peine de se justifier. Lorsque l'attaque était d'Égal à égal, le haut baron descendait lui-même dans l'arène; émanaitelle d'ojn poète de cour ? la réplique appartenait au défenseur d'office, au chanteur servant; et la virulente agression était rétorquée en termes non moins acerbes. Parfois aussi, le prince offensé faisait sentir au poète la

(1) Pus li baron sont irai c lor \tem D'aqiH-sia pan qu'an raita li duy ter Farai rhanso lal que, quant er opreza A quandaun sera larl que gnonex. IV. I7U.

longueur de son bras. Bertrand d'Àlamon s'étant permis une licence poétique de ce genre contre son suzerain, le comte d'Anjou, celui-ci, peu soucieux de poésie provençale, pour toute réponse lui retira la perception d'un péage dont il avait la jouissance, et ne le réintégra que lorsque le malavisé censeur se fut amendé par un autre sirventes. A Marcabrun, il en coûta la vie.

La sphère d'activité du sirventes est des plus étendues. A l'exception de l'amour et de la religion, il envisage toutes les faces de la vie humaine; et malgré celte universalité, il accuse constamment le même caractère : un ton amer, incisif, dégénérant volontiers en personnalité , une passion incompatible avec le but de la satire. Alors même qu'il dispense l'éloge, il a peine à contenir sa mordante acrimonie; le panégyrique présente toujours un revers et n'exalte l'un qu'aux dépens de l'autre.

L'esprit du genre n'est nulle part plus saisissable que dans les critiques esthétiques qui nous sont parvenues. Jamais elles ne contrôlent une œuvre sans s'attaquer à la personne du poète , sans lui reprocher son extraction, sa misère, son extérieur disgracieux et autres méfaits du hasard. -

Nous distinguons le sirventes politique, moral et personnel. Le premier a trait aux affaires du monde ; le second aux mœurs, à la dépravation du siècle; le troisième, consacré aux relations personnelles, se rapproche parfois du sirventes politique. Au surplus, il ne s'agit point ici d'une invariable classification. Bien des fois le poète entremêle à son sujet des pensées d'amour; et l'on hésite à traiter la pièce de sirventes ou de canson. Nous l'avons indiqué plus haut, on employait le terme de

sirventes-canson ou chanson mêlée. Mais l'amour n'est point ici la muse inspiratrice , l'influence qui féconde le germe poétique. « Qui n'est point amoureux, dit Bertrand deBorn, ne fait point de chanson d'amour; je composerai dans un nouveau sirventes. » IV. 179.

Nous allons présenter quelques observations générales sur le sirventes, en nous bornant aux traits les plus caractéristiques.

I. Le sirventes politique, ordinairement occupé d'intérêts nationaux, agit sur plusieurs points d'opération et fait vibrer plusieurs cordes : le chant d'appel, de combat, le panégyrique, la satire. C'est particulièrement dans les deux premiers genres que s'exhale cet esprit chevaleresque, chaleureusement guerrier qui vivifie la belle période du moyen-àgc, s'y produit dans toute sa primitive énergie et nous transporte dans un autre monde. La chanson de combat, c'est l'animation des camps, les joies de la guerre rendues d'inspiration, le fracas, le tumulte de la mêlée dépeints avec autant de vigueur que de vérité. L'un des maîtres du sirventes, Bertrand deBorn, a exprimé dans une chanson cette ivresse palpitante de la bataille; il s'y trouve tel couplet qui surpasse tout ce qui a été écrit en ce genre (1).

(1) Bo m play lo doux temps de paieor E play mi quan li corredor,

Que lai fuelbas e flors renir; E play mi quant aug la baudor Del* auzels mie fan retentir

Fan las gens cls aven fugir E plai me quan vey aprop lor Gran ren d'armatz ensems brugir ;

Lorchan per lo l-o^catge E play, mi «pian vej sur eU pratz

Et ai gran alegralge Quan ?ey forti eastelhs assetjau

Temlas e pavallos jennatz E plai m'en mon coratgc, Quan r«ï per campanbas rengatz Cavalliers ab cavals armntz.

E Tey Post pel ribatge Qu'es tôt entorn . la us de lossnf/ Ab lissas de forizpals serratr., etc. R.

E murs fondre e derocatz

« Bien me plaît le doux printemps qui fait venir les feuilles et les fleurs . 11 me plaît d'écouter la joie des oiseaux qui font retentir leurs chants par le bocage. Il me plaît de voir sur la prairie tentes et pavillons plantés; et il me plaît jusqu 'au fond du cœur de voir, rangés dans la campagne, cavaliers avec chevaux armes.

» J'aime quand les coureurs font fuir gens et troupeaux; j'aime quand je vois à leur suite beaucoup d'hommes d'armes ensemble rugir; et j'ai grande allégresse quand je vois châteaux-forts assiégés et murs croulants et déracinés . et que je vois l'armée sur le bord qui est tout à Fentour clos de fossés avec des palissades garnies de forts pieux.

» Il me plaît le bon seigneur, qui est le premier à l'attaque avec un cheval armé , et se montre sans crainte , parce qu'il fait oser les siens par sa vaillante prouesse. Et, quand il revient au camp, chacun doit s empresser et le suivre de bon cœur. Car nul homme n'est prisé quelque chose , tant qu'il n'a pas reçu et donné bien des coups. Nous verrons les lances et les épées briser et dégarnir les casques de couleur et les écus , dès l'entrée du combat , et les vassaux frapper ensemble, et fuir à l'aventure les chevaux des morts et des blessés; et quand le combat sera bien mêlé, que nul homme de haut parage n'ait autre pensée que de couper têtes et bras; car mieux vaut un mort qu'un vivant vaincu. Je vous le dis : le manger, le boire, le dormir, n'ont pas tant de saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts : A eux % et d'entendre hennir chevaux démontés dans la forêt, et d'entendre crier à laide, à l'aide, et de voir tomber dans les fossés petits et grands sur l'herbe , et

de voir les morts qui ont les tronçons outrepassés dans leurs flancs.

» Barons, mettez en gage châteaux, villages, cités avant qu'aucun vous guerroie. Et toi, Papiolle cours vite vers oui et non, dis lui qu'ils sont trop longtemps en paix (1). )»

Voici une autre chanson de guerre moins tumultueuse, mais riche de pensées et surtout remarquable par sa forme. Elle nous vient d'un troubadour peu connu, Bernard d'Auriac. Charles de Valois arme une expédition contre Pierre il, roi d'Aragon et comte de Barcelonne, pour le punir d'avoir pris une part active au drame des VépresSiciliennes(1282). Le poète, partisan des Français, entame le chant de guerre : IV. 241.

« Notre rci, l'honneur sans pareil, va déployer son gonfanon; nous verrons donc flotter par terre et par mer l'étendard du lys. Oh ! qu'il me réjouit de ce qu'Aragonais apprcndronl : quels sont les Français; de ce que les Catalans devront faire courtoisie à une fleur, la fleur, produit d'une noble semence. Au lieu (Voc et de no, on entendra dire en Aragon oit et neniL Ah ! qui a voulu cueillir et faucher le lys ignorait donc quel jardinier veillait sur cette royale fleur. Il compte sous ses ordres maint puissant baron; il en est trois dont chacun vaut à lui seul le roi de Barcelonne. Leur espoir est en Dieu, leur confiance en leur droit; et quand ils auront dépassé Moncanego, il n'y restera ni tour, ni palais, ni maison.

» Ne vous déplaise, Catalans, que lo roi de France vous visite en si belle ordonnance; il vient vous délivrer

(J) Traduction Je M. Villcraain, cours de littérature .

de votre captivité et vous absoudre à la lance et au bourdon ; car il y a trop longtemps que vous croupissez dans F excommunication (1). »

Les jardiniers en question désignent Charles de Valois, Philippe-le-Hardi et Charles d'Anjou. — Nous pourrions rattacher ici la chanson de tournoi. C'est une description non moins belliqueuse des jeux chevaleresques, mais elle est fort rare.

Parmi les sirventes qui sonnent le boute -selle des entreprises guerrières ou autres, le premier rang appartient sans contredit au chant d'appel à la croisade, qui ne fut certainement pas sans influence sur l'ébranlement européen. Félicitons-nous de posséder les types originaux, moulés dans un cadre attachant, et qui répercutent d'un timbre mâle et sonore la voix des nations. Qu'on réfléchisse que ces poésies remuaient tout ce qui dans ce siècle était cher et sacré. Chantée dans les réunions de

(t) Nosire reys que d'onor ses par Qu'eras sabran Aragonea

Vol desplcgar <K> son franecs .

Son gomfano, Els Calalas cslrcgr corles

Don vcyrem per terra c per mar Vt*yran las Hors, flors d'onrada »cuu : usa.

Las flors anar; El aiuiran dire per ara go

E sap mi bo, Oiletnenilcnluecd'oc et de no. etc. Vf. Ml.

Excommunié par Marlin IV ci menacé d'une croisade, l'eire avail adressé \in sirveuics à mi certain Salralge (IV. 217\ t Les lys, dit-il, me causent prand émoi, eut qui vont envahir mes foyers sans droit ni raison. Gens de Carcassone, d'Agenois et de Gascopne, ne restez pas indifférents, alors que fleur» viendront me dépouiller dômes états. Mais que ma dame me soit lavorable, je m'inquiéterai peu de mes ennemi*. » P. Salvatge répond : « L'n roi qui sernbto amouroMXjne s'irrite contre des fleurs : mais au mois d'été, alors qu'elles croissonl dm, les fa t* che de Wnne manière. Que ses moissonneurs besognent à co qu'es monls, bois cl plaines il n'en reste pas une en-deçà do Monmélio. • Le comte Roger Bernard III de Fofac. naguère prisonnier de Peire (1980). ce qui lui avail rail perdre sa comte de Castelbon, et maintenant adié de Philippe, intervint dans le dialogue : . Qui veut lier des fleurs doit bien aviser au piquet (allusion aux trois pieux de l'écu d'Aragon); car les bâtons pèlerins des Français appliquent de merveilleux horions. « Enfin ce fut le tour de maitre Bernard rl'Auriar. HetuarquoiM que les quatre poète* ubservenl la même coupe de strophe. I). 5U3. (Tra>I.J

dames et de chctalicrs, celte interpellation soudaine éteignait le noble preux jusque dans son point d'honneur et gagnait le chrétien à la sainte cause. Les plus anciennes chansons remontent un peu au-delà de la troisième croisade; elles remémorent la conquête de Jérusalem par Saladin (1187), elles différends de Philippe-Auguste etde Henri II, qui préludèrent immédiatement à l'expédition. Les plus récentes sont postérieures à Tannée 1270, puisqu'elles déplorent la mort de saint Louis. Leur mérite consiste dans l'énergie d'élocution; car on y retrouve cette même simplicité de pensées, cachet de la poésie des troubadours, et à vrai dire c'est le calque des prédications. Dieu a souffert pour nous; nous devons reconnaître son amour. En sacrifiant cette vie de néant, nous acquerrons la félicité éternelle. C'est le véritable vicaire de Jésus-Christ sur la terre, le pape, qui nous le dit : « Qu'il tremble, celui qui ne répond pas à l'appel de Dieu; qu'il tremble à la pensée du dernier jugement. » De simples citations ne reproduiraient ni l'élan, ni l'éloquence des chansons sur la croisade. Une pièce entière est seule à même d'en caractériser l'esprit. Celle que nous offrons au lecteur est de Pons de Capducil et se rapporte à la troisième expédition des Chrétiens en Orient.

« Qu'il soit désormais notre guide et notre protecteur, celui qui guida les trois rois à Bethléem. Sa miséricorde nous indique nne voie par laquelle les plus grands pécheurs, qui la suivent avec zèle et franchise, arriveront à leur salut (1). Insensé, insensé l'homme qui par un vil

(1) Eisauteni qui corde contrito et humiliato spiritu itineris htijus laborcro nwtimpwrint et in pocniientia peccatonim et flde recta decesserint pleoauj suortim criminura indul^n- \\m et vilain pollicemur aeternam. Gregor VIII epist I. ad omnesCbristi fldcle». MamiXXU p DÔ7.

attachement à ses terres et à ses richesses, négligera de prendre la croix, puisque par sa faute et par sa lâcheté il perd à la fois son honneur et son Dieu.

» Voyez quelle est la démence de celui qui ne s'arme point. Jésus, le Dieu de vérité, a dit à ses apôtres qu'il fallait le suivre, et que pour le suivre on devait renoncer à tous ses biens, à toutes ses affections terrestres; le moment est venu d'accomplir son saint commandement. Mourir outre mer, pour son nom sacré, est préférable à vivre en ces lieux avec gloire; oui, la vie est ici pire que la mort. Qu'est-ce qu'une vie honteuse? Mais mourir en affrontant ces glorieux dangers, c'est triompher de la mort même et s'assurer une éternelle félicité (1).

» Humiliez-vous avec ardeur devant la croix, et par ses mérites vous obtiendrez le pardon de vos péchés ; c'est par la croix que notre Seigneur a racheté vos fautes et vos crimes, lorsque sa sainte pitié ût grâce au bon larron,

(1 ) Er nos sia captlelhs e guerontia Sclii qui guidct i, , » re i* a cn beileem Que sa moires nos o niostrat lal via l'crqiw'l peior venran a *alvamcn Que lo segran de bon cor legalnien; E qui por lerra ni per maneniia Remanra sai inout hi foi gran rolhia, Qu'ieu non tenc ges lo plus rie pur main 11 Qui pert vergouha e dieu per a vol son.

Guardalz si foi, qui roman, grau folhia Qu'als apostols dit Juesos veramen Qu'hom lo seguis e laisses, qui'l segria, Tou sos amicx et son rte cazamen ; Ares sazos f;wsam son mandamen Quar qui lai mors maU a que si min, E qui *ai tin piotz a que si moria :

Qu'avols vida val pauc, e qui mor gen Auci ^a mort, c puci« Tin ses turmcn.

Soja la stùtc du leKo, dans Baynoiwrd.

lorsque sa justice s'appesantit sur le méchant, et qu'il accueillit même le repentir de Longin. Par la croix il sauva ceux qui étaient dans la voie de la.perdilion ; enfin il souffrit la mort et ne la souffrit que pour notre salut. Malheureux donc quiconque ne s'acquitte pas envers la générosité d'un Dieu.

» A quoi servent les conquêtes de l'ambition? En vain vous soumettriez tous les royaumes qui sont de ce côté de la mer, si vous êtes inûdèles et ingrats à votre Dieu. Alexandre avait soumis toute la terre; qu'emporta-t-il en mourant? le seul linceuil mortuaire. Oh! quelle folie de voir le bien et de prendre le mal, et de renoncer pour des objets vains et périssables à un bonheur qui ne peut manquer ni jour ni nuit! Tel est l'effet de la convoitise humaine : elle aveugle les mortels, elle les égare, et ils ne reconnaissent pas leurs erreurs (1).

» Qu'il ne se flatte pas d'être compté parmi les preux, tout baron qui n'arborera pas la croix et qui ne marchera pas aussitôt à la délivrance du saint tombeau! Aujourd'hui lcsarmes,les combats, l'honneur, la chevalerie, tout ceque le monde a de beau et de séduisant nous peuvent procurer la gloire et le bonheur du céleste séjour. Ah ! que désireraient de plus les rois et les comtes, si, par leurs hauts faits, ils pouvaient se racheter des flammes dévorantes où les réprouvés seront éternellement tourmentés.

» Sans doute il est excusable celui que la vieillesse et les infirmités retiennent sur nos bords; mais alors il doit prodiguer les richesses à ceux qui partent; c'est

(I) Ntc dicimus, dimiuil»;, sud praeuuJtiie quac babetis et non tuncatisdare lerrco»

et pauca cl brtvilcrdurfttura, «juibus illa b«ua protnissa junl cl reposita. Ibid,

bien fait d'envoyer quand on ue peut aller, pourvu que Ton ne demeure pas par lâcheté ou par indifférence (1). Que répondront au jour du jugement ceux qui seront restés ici malgré leur devoir, quand Dieu leur dira: « Faux et lâches chrétiens, c'est pour vous que je fus » cruellement battu de verges; c'est pour vous que je » souffris la mort. Ah î le plus juste alors tressaillira. » lui-même d'épouvante. »

Le zélé prosélytisme de nos troubadours n'était pas une fiction poétique; bon nombre prirent la croix.

Le sirventes laudatif avait pour mission essentielle de célébrer le Mécène, de présenter le tableau de ses vertus, en premier plan sa générosité. Mais il n'était pas d'usage de consacrer un cadre exclusif à l'éloge d'un vivant; et d'autant moins que le poète savait l'amener à propos, n'importe dans quelle espèce de sirventes. La perle du genre c'est la complainte déplorant d'ordinaire le trépas d'un personnage historique, sur le ton le plus solennel dont la poésie provençale fût susceptible. Il y règne une douleur profonde, une douleur dont la véhémence passionnée témoigne assez de la réalité des sensations. El de fait, le défunt avait été le bienfaiteur, la providence du poète, c était le dernier tribut acquittant la dette de la reconnaissance; écoutons Aimeric de Bellinoi. IV. 59.

« L'approche de la mort arrache au cygne un chant de douleur; ainsi la perte de mon noble maître me fait exhaler un chant de deuil et d'affliction. Ono Sanchez,

(2) Et non praecipiraus aul suadcmits, ut sencs aul Unbecillfs et usui armorutn aiiuimo iJonei hoc ncr arripiant.. . DifilM inopibus subvcuiam et espcdilo* ail bellum <lc suis facullaubus sccum ducanl. Roberti Mon. llistor. Uicrvsol. in Gç*ta dci per franco*, p. 33.

s'il n'était défendu d'attenter à sa propre vie, je ne lui aurais pas survécu (1). »

L'éloge est tout aussi passionné que le regret.

Aimeric de Peguilain. V. 13. « Maintenant l'honneur se retire pleurer à l'écart. Il n'est homme qui l'appelle ou le retienne. Il n'est comte, marquis ni rois qui le somment de venir à leur cour. Car le déshonneur règne à son bon plaisir et l'honneur est devenu étranger dans sa propre patrie (2). »

On y entremêle ordinairement des considérations édifiantes.

Gaucelm Faidit. IV. 5G. « Chacun doit savoir que la richesse, les honneurs, la courtoisie du monde ne peuvent nous défendre contre la mort. Du jour qu'il naît, l'homme commence à mourir. Celui qui vit le plus longtemps fait de plus longs efforts pour atteindre le but final. Insensé donc l'homme qui place sou espoir dans la vie mortelle (3). »

(1) Chantar m'are tôt per aital natura Cum lo signes que chanta ab dolor

Quan mor, cl leu chan, planb»>n mo senhor Que ai pordut ab dol et ;ih rancira N ono Sanchiu, par cui dogra tnorrr Quand lo perdiey, s'om si degues awir.

(2) Q'era s'en vai honora ^ola ptoran

Ouc non es hom qu'ab se l'apel ni rcs, Coins ni marques, ni rois que s ras'euan Ni la semo que venga a lor repaire. Kra fag desenors tôt quauc toIc faire Qu'a forostada honor de son pacs.

13J Cascus boin connoisscr et entendre Qtie riguessa ni sens ni cortesia.

Que lia ti\ mon, no ns pm do mort defendi n ; Cal jui n c'oin nai COOHUIM a tftOfir, K qui mai > ria plus poigna de lenir; Donc* beu es lob tel q ca sa vida s lia.

Le poète a coutume tle terminer en recommandant à Dieu et aux saints l ame du défunt.

Pauletde Marseille. IV. 75. « Que le Dieu qui pour nous s'est laissé mettre en croix, et par qui les justes viendront à rédemption, daigne le prendre à merci et l'accueillir en son royaume de félicité, comme lui, généreux protecteur, accueillait les autres dans sa cour de plaisance. Que l'Esprit-Saint le sauve et le guide vers les célestes demeures, comme il était ici-bas le guide et la sauve-garde de l'honneur (1). »

Nous finirons par un sirventes de Bertrand de Born sur la mort du jeune prince Henri, qu'il avait armé contre son père; coupable entreprise dont le grand justicier du Xlll. e siècle, % Dante, a voulu le punir par le supplice allégorique qu'il lui inflige dans son Enfer. Voici du

(1) Voici des vers do Guiraut de Dorneil. où il s'omit vraisemblablement d«- Rkb«nW«urde-Lion, ei qui prêchent scusèiaent lu vanité des grandeurs humain. •> ;

Qu'er aug del rei, qu'era plus pros E que val doncs bella faissos

K plus valons o muiro» assais Ki gens podors. qu'uni s'abuis,

De loti tels, que vianda pais, E ja passava part i

Vue sobrel meians c maiors Lo noms el pretz «• la raton

E croc sos pretï c sas honors IVenir'cls pairans paliadors.

E non teuiia aran ni fais, yuanc nus sois plus areir no'ls irais, Qm> si lo plaignon dm, Tercpie Taill, qui-» desdui

Lo terti lor o destrui, l'ots sissi ben sVsdni

Ouu par mal ensei^ualz : So c'om plus vol ni plaU.

Qu'ieu non cre qu'auc Tos natz De qu'um teing per grev.it/.

De Carlemagnc en sai Cela, que mais podenl «ai.

Reis per Uni bel assai Si non adobent lai,

Quautamjaraillriciau

Masja leu non crezatz, Qu'aiant calque solatz

C'alars tant mal catei, De lor gran galaubcy

ou'ensetro lo plaignant trei. Delani lo maior rej.

• Si per mon sobre-lot/ no-m f<>«. »

M$. D. lii. (Tr,»l.j

moins comment le guerrier troubadour regrettait la perle de l'ami dunl il avait trop excité l'ambition.

« Si tous les deuils, et les pleurs, et les regrets, et les douleurs, et les pertes, et les maux, qu'on a vus dans ce triste siècle étaient réunis, ils sembleraient trop légers au prix de la mort du jeune prince anglais, dont la perte afflige le mérite et l'honneur et couvre d'un voile obscur le monde privé de joie et plein de colère et de tristesse.

» Tristes et dolents sont demeurés les courtois soldats, et les troubadeurs et les jongleurs avenants; ils ont eu dans la mort une mortelle ennemie; car elle leur enlève le jeune roi anglais, près de qui les plus généreux semblaient avares. Jamais il ne sera pour un tel mal, croyez qu'il ne sera jamais assez de pleurs et de tristesse.

» Cruelle mort, source d'afflictions, tu peux te vanter, car tu as enlevé au monde le meilleur chevalier qui fut jamais. Il n'est aucun mérite qui ne se trouvât dans le jeune roi anglais; et il serait mieux, si raison plaisait à Dieu qu'il eût vécu que maints envieux, qui n'ont jamais fait au brave que mal et tristesse.

» De ce siècle lâche et plein de troubles, si l'amour s'en va, je tiens sa joie pour mensongère ; car il n'est rien qui ne tourne en souffrance. Tous les jours , vous verrez qu'aujourd'hui vaut moins qu'hier. Que chacun se regarde dans le jeune roi anglais, qui du monde était le plus vaillant des preux. Maintenant est parti son gentil cœur aimant, et reste pour notre malheur, déconfort et tristesse.

» A celui qui voulut, à cause de notre affliction, venir au monde, et nous lira d'encombrés , et reçut mort pour

notre salut, comme à on maître doux et juste, crions merci, afin qu'au jeune roi anglais il pardonne s'il lui plaît, et le fasse habiter avec nobles compagnons, là où jamais ne sera ni deuil ni tristesse. »

Le sirventes historico-satirique est le protée du genre; il verse le blâme sur la conduite des princes, des nations et leur remontre les voies de l'honneur et de l'équité. La littérature provençale abonde en cette espèce; mais la satire peu mesurée ou plutôt amère s'oublie jusqu'à la menace et l'injure. Lanfranc Cigala, dans un sirventes contre Boniface, marquis de Mont ferrât, lui dit tout simplement : « Marquis .sans foi, je te voue au diable; à tel seigneur, tel vassal (1). » IV. 212.

Unautre marquis de Montferrat, Guillaume, ne se montrait nullement pressé de reconquérir l'héritage paternel, le royaume de Thessalonique. Elias Gairel l'apostrophe en ces termes, IV. 293 :

« Marquis, je veux que les moines de Cluny fassent de vous leur capitaine, ou que vous soyez abbé de Cîteaux; puisque vous avez le cœur assez mercenaire pour aimer mieux deux bœufs et une charrue à Montferrat qu'ailleurs être empereur. On peut bien dire que jamais fils de léopard ne dégénéra jusqu'à se tapir dans un terrier à la iK manière des renards (2). »

1,1 (1) Traduction de YUIemain, cours do littérature.

(2) Marques, li monpes de Clunltic Vuclh que fassou de vos capdel, 0 siati abbas de Cystelu ^ l'ua lo cor aveu tant mendie.

Que mais aroau dos buous et un araire A Monl'errat qu'alors estremperaire; ,,i Ben pot nom dir qu'attentai* fllhs de Ihaupart

No s mes en trou a ptisa de ravnart.

( ioo )

Le sauvage Bertrand de Born chevauchera tout armé sur son Bayari (1), vers Périgueux , gagnera le pied de la muraille jusqu'à la frapper de sa hache d'armes; et la tête de son ennemi deviendra sous les coups de son épée un mélange de cervelle mêlée et d acier rompu.

II. Le sirventes personnel rentre presque toujours dans le domaine du sirventes politique et partant ne donne matière qu'à peu de remarques. Mais il a pour nous le mérite d'offrir des données sur la vie et le caractère de certains troubadours, alors surtout que le poète nous entretient avec calme et mesure de sa propre personne, nous cnlr'ouvre son âme ou professe ses opinions sur les hommes et les choses. Ce n 1 en sont pas moins çà et là documents de poétique aloi. Mais s'agit-il d'attaquer ou de se défendre? il n'y a plus à espérer ni sang-froid ni jugement; et celle passion inhérente à la poésie des troubadours ne se révèle plus que sous les traits disgracieux d'une raillerie repoussante; tel est le style des invectives que Garin d'Apchier prodigue à son jongleur. En voici l'échantillon : a Que nul mari n'en ait appréhension et ne se donne cure de veiller sur sa femme, qu'il tolère ses galanteries et le laisse près d'elle tout à loisir; car prenez un fût de bois mal taillé vous aurez trait pour trait ce vieillot, pélé, blafard et sans vigueur. Vraiment, de telles façons d'hommes ne doivent inspirer jalousie. » IV.

ifl. Le sirventes moral stigmatise la dépravation du

(1) Voir sur le* nom de Bnyart. donné par llorlrand do Dorn à «on cheval, et sur l'analogie Min l'entrevue dos IV Aynion* avec Irur père (livre populaire en prose allemande) et la première romane du Cul noire traduction annotée : Le* roman* en prose des cyden de Ut table route* de Charlemognr, par W Schmidi (p. 112. note H.), éditée dans le tome M des Mémoires des Aniupuircs de la Moriuic, avec tirage à part de 90 exemplaires, ifl^'i I* feuilles. (Trad.J

siècle ou d'une classe de la société, dans un langage des plus violents et qui abonde en sorties véritablement furibondes. Les poètes ne respectent ni le clergé, ni même le chef de l'église; et la liberté avec laquelle ils s'attaquent à de telles puissances a de quoi surprendre. Mais ici l'histoire nous vient en aide; les troubadours, surtout ceux des derniers temps, étaient fortement imbus des principes gibelins. Les troubabours, ou tout au moins les vrais enfants de la Provence, voyaient leur suzerain dans l'empereur d'Allemagne. D'autre part, les cruautés qui accompagnèrent la guerre des Albigeois, l'oppressive domination de la maison guelphe d'Anjou, devaient faire prendre en haine aux Français méridionaux le parti romano- guelphe; et de fait, cette haine s'est formulée maintes fois tant en vers qu'en prose.

LA TENSOA.

Ce genre éminemment remarquable est commun aux troubadours et aux trouvères. Mais l'ère ancienne et moderne nous offre dé,à des luttes poétiques. Les chansons ou pièces à strophes traitent concurremment un thème emprunté au domaine de la réalité et affectent un ton plus sérieux, tandis que chez les provençaux la joute au tenson ne s'engage qu'à propos d'une idéalité, d'un dilemme posé, et ne constitue qu'un jeu poétique ou exercice d'esprit; les rivaux prennent champ face à face et se rétorquent l'argument, ce qui n'est pas la condition nécessaire d'un défi poétique; car Ton peut rivaliser sans s'attaquer corps à corps en traitant le même sujet, ou des sujets différents. Tenson, c'est-à-dire altercation, était donc un terme convenable pour désigner ces sortes de combats singuliers entres poètes; ils durent prendre origine dans la tendance dialectique de l'époque. Cette tendance prédominait-elle en France plus qu'ailleurs? Que les philosophes décident.

Les tensons remontent sans aucun doute aux premiers temps de la poésie occitanienne, c'est-à-dire, à l'époque

d'Àbailard , car déjà le comte de Poitiers y fait allusion : « Si vous me proposez un jeu d'amour, je ne suis pas assez sot que de ne pas choisir la meilleure question. 198.

La tenson est éclectique. Amour, affaires du monde,! intérêts privés, tout lui sert de canevas. « Les troubadours, dit l'un d'eux, composent souvent des tensons et se partagent contradictoircment une question d'amour, ou toute autre, à leur convenance. »

La tenson ne soulève pas toujours un dilemme ; elle adopte parfois la forme du dialogue ordinaire; et, s'engit gage-t-elle sur le terrain des personnalités, elle dégénère

ni' fort aisément en altercation pleine d'animosilé. S'agit-il

d'une querelle d'amants, elle y met plus de douceur et de modération et n'est alors qu'une chanson d'amour diae8 i: loguée.

Mais voici venir une importante question : les tensons j sont-ellesj œuvred'un seul et mémepoète ou de plusieurs?

pu* d/*É^W^aiejr^ t elles ne justifieraient pas leur nom de 1 chanson de défi. Raynouard s'est décidé pour la première -

* hypothèse. « Il n'est pas permis de douter, dit-il, que ces pièces ne fussent aussi l'ouvrage de troubadours diffé-

* rents. On trouve en effet dans plusieurs tensons, des

* injures, des accusations, des reproches qui ne peuvent

* avoir été dictés que par la violence de la haine, ou par f l'âpreté d'une franchise grossière. » II. 192.

J On objectera que si le poète plaçait dans la bouche

de son rival un langage aussi acerbe , c'est qu'il s'identifiait à son caractère et à sa position. Mais, en partant

* d un autre principe, on démontre sans réplique la double

descendance delà tenson. Un troubadour aurait infailliblement protesté contre l'arrogance d'un confrère qui lui prétait gratuitement la défense d'une opinion que lui-môme ne professait peut-être en aucune manière, ou le frappait •en visière à coups d'arguments injurieux. Nos poètes n'étaient certainement pas d'bumcur à supporter sans mot dire l'insulte ou la menace. Or pareille récrimination ne se rencontre nulle part. La conclusion est tout en notrefaveur.

Nous avons au surplus d'anciens témoignages. Il est dit dans la biographie de Savaric de Mauléon qu'il avait invité Gaucelm Faidit et Hugues de la Bachelerie à débattre avec lui une question pointilleuse, dans une tenson. Hugues de Sainl-Cyr s'était fait un nom par les tensons qu'il avait composées concurremment avec d'autres troubadours (1).

En ce qui regarde l'ordonnance du tournoi, il faut bien accorder que les poètes composaient à tour de rôle une strophe. On courait ainsi de quatre à huit lances; puis on fermait la discussion et on réunissait les pièces du procès, chose aisée lorsque les concurrents se trouvaient à proximité. « Je me réjouis, dit un certain troubadour à • un autre, que soyez venu céans, car il y a longtemps que je n'ai fait un ten3on avec vous (2). » En était-il autremenl?On s'envoyait réciproquement les strophes, voire

(!) En Savarin cant anzis, que casons aria fag aital plazer. fon dotal»; c «le so que fon ad el fas; non parlel. mas apclet Gaucelm Faidit o'.N L'po de la Bacalayria, c si lur dis en wna colla, cal avia ftg may de pla/er ni damor. V. 4W. La tenson en qotstioo nous est parvenue. — E'1 com«de Rodes e'ivcscoms de Torena si M levèrent molt a la Joglorïa com las tensos c com las col ifas, qu el feiren com lui. V. SB. Raynouard donne CM fon textes el encore an autre. 11. 103.

çl) Fn l'alconel, bo-m Dlall, car es veUfOlI Que lonci lemp5 a no n ab vos lensO. V. 1 17.

même la pièce entière; c'était de règle, etles tensons en font foi. Peire Torat écrit à Guiraut Riquicr : « Bien que vous soyez loin de nous, je vous requière d'un conseil; ne tardez pas à me le mander (1). »

On trouve au surplus des tensons du fait d'un seul et même auteur : « Ce sont dialogues entre le poète et un être incorporel, ou des objets inanimés, tels que Dieu (IV 40. 42.), l'amour (III. 279.), un manteau, (Hist. litt. d. Ir. m. 55).

Rien n'indique que les tensons aient été improvisées en tout ou en partie ; une circonstance semblerait même dénoter le contraire. L'arène la plus convenable pour une lutte ex abrupto , ce devait être une réunion de société où se trouvaient des juges compétents. Mais ces derniers n'étaient élus qu'à la fin de la pièce, et maintes fois on donne à entendre leur éloignement.

La tenson devait-elle être soumise à un arbitrage? Celui qui avait jeté le gant désignait une ou plusieurs personnes; l'adversaire, à son choix, en ajoutait d'autres ou agréait le jury proposé (IV. 32. 35. — Hist. litt. d. troub.) indifféremment composé d'hommes ou de femmes (1), parfois de tous deux, mais limité à trois membres. Nulle part il n'est fait mention d'un tribunal plus nombreux ; des cours, arbitres permanents de semblables débats, sont peu vraisemblables; nul document historique n'établit leur identité.

(1) Guiraut Riquicr si bc us es luenb de. nos

Cosselh us quicr c donatz lo-m breumens. V. 33S.

(2) Un seul juge, IV. 1(5; une damo juge, IV. 13: plusieurs juges dans la icnson.A/*. Dujr cavayer en preiat entre Jutje et Ester. — Plusieurs daines. IV. 32. 33. V. 3(57. Hommes et femmes, IV. 19. 28.

Nous ne possédons qu'un seul jugement sur le tenson, ce qui est infiniment regrettable; il paraîtrait au surplus qu'on en venait rarement jusqu'au prononcé. Une foule de tensons , notamment celles qui ne soulevaient pas de proposition contradictoire, ne donnaient matière à arbitrage, le cas échéant.

Les rivaux s* en tenaient souvent à la discussion, de sorte que Ton se demande si l'arrêt était réellement rendu 1 toutes les fois qu'il était provoqué. Celui qui nous est parvenu comprend une demi-strophe, qui reproduit le ( rhythme et les rimes delà tenson, et prononce sur une | question proposée au célèbre Guiraut Riquier par Guil- ( laume de Mur; il s'agit de savoir quel noble seigneur doit être le mieux prisé : de celui qui enrichit ses vassaux et compagnons d'armes à l'exclusion des étrangers; ■ ou celui qui prodigue ses largesses à ces derniers et met les siens en oubli? .

« Guiraut et Guillaume m'ont déféré le jugement de < leur tenson. De part et d'autre on a fait valoir d'ingénieuses raisons. Guiraut se prononce pour celui qui donne aux étrangers et non aux siens; et ses raisonnements ont de la force. Guillaume maintient la supériorité de celui qui avantage les siens et ne donne peu ni prou aux étrangers. Nous nous sommes consultés pour rendre un edécision équitable, et disons : iî est honorable et généreux de répandre des bienfaits, n'importe de quelle manière, mais il est le plus digne seigneur celui qui les dispense aux siens (1). »

(1) Voyez hist. lit». (I. troub. t. III. 100. Raynouard donne le texte de l'arrêt. II. 187. Noua le reproduisons. j^m^nu m'a dat c Guiraut ponsamon

La littérature provençale offre une kirielle de questions litigieuses, débattues dans les tensons. Nous en produisons quelques-unes ayant trait à l'amour, afin de caractériser le genre et de poursuivre l'initiation de nos lecteurs aux mystères de Yars amandi des troubadours.

« Les joies de l'amour sont-elles plus grandes que ses souffrances? (IV. II.)

» De deux maris jaloux ; l'un possède une femme belle et pleine de mérite, l'autre une femme laide et acariâtre; tous deux veillent avec une égale sollicitude sur leur moitié; quel est le moins blâmable? 14.

» Une femme doit-elle faire pour son amant autant que lui pour elle? » 281.

« Est-il préférable qu'une dame noble et belle vous sollicite de l'aimer ; ou qu'il faille vous-même la prier d'amour? » 30.

« Lequel est le mieux épris : celui qui ne peut résister au besoin de parler de sa dame ; ou celui qui pense silencieusement à elle? » V. 631.

De lur tenso jutpar, don m "an somos :

En raxos es Tus a lautro ginhos

D'est dos baros, que donan cnR-almen

Uuillems manie sel c'als estranba valer

Vol, non aïs siens, don sa razos es forU,

E Guiraut sel c'als sicus fa ne lot l'an,

El als estranhs non ten perpauc ni gHU).

fi nos aTcm volgut cosselli aver

E dir lo dreg, e diicm que conoru

Es de preti dar c bos faiti on que an.

Ma» pus Au preiza selb qu'ai* sieus Icspan.

« Un noble chevalier aime une dame qui le paie de retour, mais il a négligé si longtemps de la visiter qu'il a tout à craindre, s'il se représente à elle. Que faire en cette occurrence? s'abstenir de la revoir ou courir à sa perte? »

Le ton licencieux des tensons les rendent pour la plupart intraduisibles.

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