QUATRIÈME PARTIE
l>OESIE NARRATIVE ET DIDACTIQUE.
Notre tâche a été jusqu'ici d'illustrer la poésie des troubadours sous le point de vue historique; de la caractériser en second lieu sous le double rapport de la forme etducontenu. Dans celte investigation, nos regards étaient concentrés sur la poésie artistique, telle qu'elle s'est développée dans la chanson. Nous allons envisager maintenant les productions qui se classent d'elles-mêmes en dehors du domaine lyrique (1).
(I) îîous n'entendons pas avancer ici que le roman excluait absolument le débit musical. Uiland, dans son travail si remarquable sur l'épopée française (Voyez, die Musen 1812. 3.* quartal) a prouvé que les romans nationaux, émis en vers pentamètres iambiques, et en alexandrins étaient également chantés. Mai* il en est ici de la musique comme du style poétique. Evidemment la musique, lorsqu'elle doit s'adapter à un texte rimé, est subordonnée à b coupe du vers. Comme l.'blaod le suppose, tl n'y avait pour les deux rbyihmes épiques que deux mélodies très-simples, tandis que la diversité de structure stropbiquc qui distinguo
Nous l'avons dit : à tout prendre, Ton ne désignait sous le nom de troubadours que les poètes lyriques. Les poètes narratifs ou conteurs formaient caste à part. L'auréole au front de la muse occitanienne, c'était la chanson; les plus robustes athlètes s'exerçaient dans cette arène. Ajoutons que la variété de forme et de sujet, le charme du débit musical, comme aussi la réaction puissante sur la société lui assuraient la suprématie sur tout autre genre. Le poète lyrique s'estimait le plus digne. Lui prenait-il envie de s'essayer dans un autre mode; il avait peine à condescendre à la poésie narrative, dont la forme n'avait rien d'artistique, et s'arrêtait plutôt au genre didactique
la chanson comportait la diversité do mélodies. La distança entre l'accompagnement musical de la chanson et de l'épopéo était la mémo qu'entre la poésie artistique et la poésio populaire.
Nul témoignage provençal ne consiate le débit musical du roman. Raimon Vidal dit au contraire. V. 5i3.
E sai romans dir e contar; Mais l'expression can$o$, appliquée aux poésies épiques, trahit l'usage primitif et postérieurement plus ou moins tombé en désuétude, d«> chanter dans les cours, aux jours de létes, les poésies héroïques. C'est en ce sens que Guiraut de Calenson donno à certain récit le nom
1 De Macabueu
So bon Juziou, Don pou as bonaa chantoi dir.
t Fadet joglar. » ils.
Dans les anciens romans, particulièrement dans ceux qui sont composes en alexandrins, métré éminemment musical, l'épithéte de chant doit peut-être se prendre dans son acception propre» comme dans Gérard de Roussillon. II.
Kra es fenitz lo Ihibres e la cansos.
Mais il en est autrement dans le roman do Jaufre, où il est dit :
E tel que rimet la canso.
Car si l'on lient compte du premier vers :
Un cwnte de bona mancira. ils.
On attribuera a canso le sens de poésie; remarquons toutefois que Jaufre est postérieur d'un siéclo a Gérard de Roussillon, et écrit en vers de huit syllabes, L'auteur de l'histoire de la croisade des Albigeois dénomme son poeme canso- 11 oe faut pas prendre le mol a la Mire.
que l'importai! ci.- du sujet rehaussait davantage à ses yeux. De là vient que, pour ainsi dire, nul chansonnier ne prend rang parmi les poètes narratifs. La nouvelle de Pierre Vidal n'est autre qu'une poésie allégorique : celle de Lanfranc Cigala, une introduction à unetenson; Arnaud Daniel seul fait exception. D'autre part les poètes narratifs ou didactiques, dévouant à leur spécialité la somme de leurs facultés créatrices, ne s'adonnaient guère au genre lyrique. Tels Ramon Vidal, Arnaud de Carcasses, Guillaume de Budela, Raimon Feraus, Matfre Ermenguau, Peire de Gorbian, Nat de Mons, Arnaut de Marsan, Amanieu des Escas, qui ne nous ont transmis qu'un nombre très-restreint de chansons. Strictement parlant, les productions non lyriques se trouvent doue eu dehors de la sphère de la poésie des troubadours; mais il y a un contact si immédiat, une telle réciprocité d'influence que les deux genres constituent un tout complet.
Le développement de ce premier aperçu semble promettre quelque intérêt; nous adopterons la répartition en genre narratif et didactique; et pour ne rien laisser h désirer, nous exhumerons les monuments qui s'y rapportent, alors même qu'ils se trouveront remonter à une époque antérieure.