RAPPORTS AVEC LES LITTÉRATURES ÉTRANGÈRES
L'histoire de la poésie du moyen-âge, parcourant dans ]e cours des XII. 6 et XIII. 0 siècles, sa période culminante, est une apparition du passé bien digne d'être soigneusement étudié. Tandis qu'au midi de la France, au nord de l'Espagne et de l'Italie, le chant des troubadours subvenait aux jouissances intellectuelles du monde sociable, et faisait les délices de la vie de château, le culte de la poésie lyrique s'exerçait dans le reste de l'Europe sous des conditions, dans des formes sinon identiques du moins analogues, accusant dans ses œuvres une affinité d'esprit. En effet, partout elle se révèle sous le double aspect d'une poésie artistique et de cour, subordonnée toutefois à l'influence des lieux et des nationalités. Cette similitude frappe tout d'abord, et grandit en proportions et en évidence à mesure qu'on rapproche, mais avec circonspection, les divers termes de comparaisons. Aussi, gardons-
nous de décliner la queslion de savoir si elle est un fait de transmission ou d'échange. La lyrique provençale, |< par son droit d'aînesse, par sa position centrale, semble m devoir tenir le premier rang dans ce parallèle; parlant p l'élucidalion du problème, en tant que les documents }l auxiliaires nous permettent d'y atteindre, ne portera sur j t les autres littératures étrangères qu'eu égard à l'occita- la nienne, laissant de côté leurs corrélations mutuelles. p Nous écartons également la poésie de cour de plusieurs | 0 autres nations au moyen-âge. Celle des Scaldes, érainem- ^ ment ancienne et spontanée, n'eut rien de commun avec à la provençale. La Grande-Bretagne, plus rapprochée, dut subir l'invasion d'un dialecte frère de l'occitanicn, et vint <p en contact immédiat avec ce dernier, par l'accession du êj Poitou. Henri 11 etses fils, et notamment Richard, corapre- ta naient cette langue et accueillaient les troubadours. Mais n la condition linguistique de ces contrées n'était rien moins que favorable au développement d'une poésie artislique, partant à l'influence provençale. Dans l'Ouest ç régnait le gallois, voué, ce semble, au genre épique; et | la nation qui le parlait était trop réléguée à l'écart, trop exclusivement nationale, trop faiblement initiée | à l'esprit chevaleresque pour livrer accès à la lyrique romantique. Dans l'Angleterre proprement dite, le français était par excellence le parler de la noblesse, et lors de sa floraison, il produisit, comme ailleurs, une poésie de cour, mais plus épique encore qu'en France et soumise à l'action intense de la poésie kymrique. Enfin l'anglais ou nouveau saxon principal tenant de l'Ecosse, était comme ci-devant, comme il le fut plus tard, l'organe de la romance populaire.
Au même degré que la poésie française en Angleterre, dominait dans l'Espagne chrétienne, en Catalogne comme en Caslillc, la langue provençale. Elle y avait tellement pris racine comme poésie de cour qu'il n'y pouvait éclore une poésie espagnole. Cette dernière n'apparaît en effet que dans le XIV. 0 siècle, et bien qu'éminemment nationale de forme et de pensée, trahit néanmoins l'action que sa rivale avait exercée sur sa naissance et son développement ; influence constatée par l'histoire, et qui nous semble émaner de deux sources : l'une, jaillissant encore à la cour d'Alphonse X, c'est le chant des troubadours; l'autre filon dérivé de Toulouse et de Barcelonnc. La lyrique artistique de la langue espagnole se rattachant à une époque postérieure et ne rendant à vrai dire que l'écho tardif du vrai romantisme, ne rentre plus dès-lors dans notre examen.
Mais le Portugal posséda, dès le milieu du XIII. 0 siècle, une poésie chansonnière émanée des grands, cultivée par eux, et qui ne saurait renier son prototype provençal. Elle emploie l'idiome gallicien, également exploité par les poètes espagnols, et nous a légué un spécimen de haute importance, un Cancioneiro (édité par le chevalier Charles Stuart, Fragmentes de hum cancioneiro inedito. Paris, 1823) recueil de chansons d'un seul et même poète contemporain d'Alphonse X. Les formes poétiques se sont pas rigoureusement celles des troubadours, accusent çà et là leur nationalité, mais n'en présupposent pas moins la connaissance familière de la forme provençale. Le vers de dix syllabes prédomine les strophes correspondant par les rimes, l'envoi reproduit l'ordonnance connue, etc. Il y a môme analogie sur-
prenante de contenn; nulle part, toutefois, n'avons-nous constaté de traduction.
Restent les poésies chansonnières de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, terres limitrophes où le vent de Provence pouvait apporter un pollen plus ou moins fécondant et peut-être puiser à son tour des germes productifs.
Quelque nombreux que soient les trails de conformité entre ces créations littéraires, gardons-nous d'attribuer trop de prépondérance à la transmission. Il faut toujours faire la double part de la communauté de condition sociale et de la tendance voulue de l'esprit du temps.
Aussi longtemps que le fait de la transmission ne se démontre pas, l'existence d'une poésie de cour, n'importe chez quel peuple du moyen-âge, demeure le résultat de la condition sociale. Là où se trouvaient les éléments requis, l'art se constituait, se développait et prenait essor. Supposez la condition première; la coïncidence d'une poésie populaire et d'une cour princière : que le penchant au culte de l'art, au raffinement à la sociabilité vînt donner l'impulsion, et les poètes de cour surgissaient d'eux-mêmes pour expulser de la haute société le chant de traiteau. Aussi regardons-nous comme indigènes et spontanés les traits caractéristiques de la chanson artistique, présentés dans la troisième partie de cet ouvrage,
(1) L'auteur iraduit ici une suilc d'exemples que nom crojons pouvoir supprimer. Quand un poète s'inspirant de soi douleurs compare son ruant à celui du cygne; prOflSMeuna fidélité é?alr à elle de la tourteroUê qui no survit à sa compagne, ou d. claro que son âmet opur.» au feu de l amour comme l or dans la fournaise, et se borne â IVnonct- pur cl simple «le telles id«es on lui ateordo volontiers d'avoir trouve cela tout seul. L'imitation est po.«- Mbta mais pou probable fTrod.j
et que nous retrouvons dans la chanson française, allemande^ italienne. Enfin, ne l'oublions pas, certaines pensées, certaines images, formules romantiques universellement accréditées, malgré leur irrécusable affinité, ne sauraient être individuellement inculpées de plagiat.
Mais d'autres idées, d'autres comparaisons moins banales , certaines locutions , ou expressions reparaissent également dans la lyrique des différents peuples. Qu'elles aient levé spontanément et simultanément sur des sols divers, cela tiendrait du prodige; et s'il est plus rationel de n'y voir qu'une même famille, le grand âge de la poésie des troubadours indique assez la souche primitive.
On n'imaginera pas de les enter sur les productions de la muse épique, qui florissait particulièrement en France, et puisa largement au fond commun. La chanson artistique du midi, évidemment plus ancienne aura sans doute laissé tomber quelques perles dans le roman qui les essaima à son tour, durant ses excursions lointaines au nord de la France, en Allemagne et en Italie. Nous distinguons : la transmission médiate, proprement la résonnanec d'un écho et qui se laisse simplement pressentir : et la transmission immédiate par voie de traduction qui se laisse démontrer; bien qu'elle soit rare. On rencontre à peine un exemple d'une chanson traduite en son entier; on aurait rougi d'un emprunt textuel : en général tel larcin n'ose guère se produire dans le domaine romantique. La simple imitation d'une chanson n'est pas aisée à constater précisément parce que la poésie d amour senourrit essentiellement de banalités; et partant sommes-nous réduits à éplucher en détail. Mais la forme appelle toute
notre attention. Il est dans la nature <1c l'imitation , l'histoire en fait foi, de s'approprier outre le contenir une poésie étrangère, la forme qui l'encadre, en tout ou en partie et sauf les exigences de la langue indigène. C'est une circonstance que nous ne perdrons pas de vue en traitant des rapports de la poésie provençale avec les littératures étrangères.
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