‹ La poésie des troubadoursChapitre 46 sur 60 · ANCIENNE LYRIQUE ITALIENNE · texte numérisé non relu

ANCIENNE LYRIQUE ITALIENNE

D'après les témoignages maintes fois invoqués du Dante (Vulg. cloq. I. 12.) f de Pétrarque (Trionfo d am. c. 4. Epist. famil. praef. f. 3.), la poésie artistique italienne se révéla d'abord en Sicile. En d'autres termes : les Siciliens réussirent les premiers à doter la langue et la poésie d'une forme nationale , à débarrasser cette littérature naissante des nuisibles entraves du dialeclisme; hypothèse d'autant plus plausible que jusqu'au temps du Dante, la poésie italienne était improprement appelée sicilienne. Durant cette première période elle est émi- a nomment lyrique; et, comme l'atteste également le grand poète, elle se produit universellement comme poésie de cour, et notamment de cette cour brillante que tenait à Naples et à Palerme Frédéric II, en sa qualité de roi de Sicile.

A dater des XVI. e et XVII. C siècles, nous rencontrons déjà des recueils d'anciennes chansons (Giunla 1527,

(i) lia qnod connu toinporc quinpud cucUcnto-. lalinonmi nilcbaotur, piiunîus m lautorum coronatorum (Frédéric el Manfroil) aula ptnrlibnt, et tjuia recale solium erat Sicilia, fnctum est i]iiic(|iiid nostri praedecossores vulgariier protulcrunt , Sicilianum vocatui ; quml qutdcm reiiuewus ci nos, nec posteri nosiri pcrwiiUue.v.*]el»UDi- LdU. Vcuc*. Zatu. H. t. V, P. 317.

Appendice au hella mano 1595. AI lace i 1661). Kéccmment on nous a donné une édition plus complète et plus soignée, de sorte qu'il y a abondance de documents pour juger cette ancienne littérature.

Et de fait, cette lyrique constitue réellement et dès le principe une poésie de cour, analogue à la provençale, élevée chez les grands et n'ayant d'existence possible que dans cette atmosphère. Tel est son caractère durant la première période en Sicile.

La position était moins favorable dans le nord de l'Italie, car il lui aurait fallu supplanter une rivale haute en faveur, l'occitanienne, qui mettait obstacle à son développement; il n'est pas même question de se demander si Azzo d'Est, de glorieuse mémoire, l'ami des troubadours, daigna prendre souci de ses destinées. Enfin , vers 1300, alors que les troubadours durent céder le terrain, le bon temps pour la poésie de cour était passé ; et de là vient que les derniers accords de l'ancienne lyrique italienne émanent de poètes qui , pour la plupart , vivaient indépendants. Néanmoins ce n'est pas sans raison que même durant cette dernière période on la nomme cortigiana ; née à la cour, elle reste en relation avec la haute société. Tels sont les traits essentiels qui la distinguent de la provençale; à cette même époque on ne peut méconnaître l'influence de la littérature classique et celle de la philosophie scolaslique; et il est intéressant de voir poindre à l'horizon de cette poésie artistique l'aurore d'une ère nouvelle, qui laisse présager le lever de l'astre radieux,

(t) Pocli «ici primo secolo délia linpua iUluiiia m U rolunu raccolu. Fircmc. 1810. fl>0» ciuuvns sout empruntées à tel ouvrage.

le Dante, créateur de la poésie romantique ultérieure. Les poètes n'appartenaient pas à la classe des chanteurs errants et ne convertissaient pas leur art en profession lucrative ; ceci n'est vrai qu'en thèse générale; témoins les allusions qui portent sur l'avarice ou la libéralité des grands (1).

On se demandera maintenant si cette poésie avait subi une influence étrangère. Dès le XIII. 6 siècle, deux langues so?urs se partageaient l'Italie; la romane d'oïl avait prévalu dans le genre épique, au dire même de Dante et de Boccacc (2), et la romane d'oc s'était arrogé le domaine lyrique.

Les troubadours avaient trouvé dans le nord de l'Italie une seconde et plantureuse patrie; et qu'un indigène voulût participer à leur renommée, il lui fallait nécessairement s'adonner à cette langue provençale formée pour la poésie et qui tenait le premier rang dans le genre lyrique. Aussi rencontrons-nous bon nombre de troubabours italiens d'origine. Les plus connus sont Bartholomé Zorgi, Bonifaci Calvo, Lan franc Cigala, Sordel; et parmi les grands le marquis deMalaspinc. On voyait également dans les cours et dans les fêtes publiques ces jongleurs colporteurs attitrés des chansons des troubadours (3).

(1) Folgorc de san GemiAano dit : (H. 186.) de son protecteur :

Ma - ' sndo piu, rhel marchese lombardo — Ce qui doit s'entendre d'Ano d'Est. Le même poète dit aillmirs

Avnrizia le li ha prose all'amo

Di voi posente a heo me ne riclamo.

(2) Allcpat erpo pro se lingna od, etc. voyez la note p. 21». voy. encore Doccacio Fiammena, lib. VU. p. 253. od. Vencx. 1506. L'auteur fait dire à Fiainctia Kicordaini alcuna toIw over letti i Franceschi tomanzi. a quali se fede alcuna si puotc aitribuire, Trislano et Isotia oltre ad ogni altro amante »-«sersi amâti.

;"») (Saonenscs} nùrabilejn cunam lemjenini (1227) in q<ia innumei abdia indumentorum paria

Dans cet état de choses, lanciennc poésie italienne se trouva en contact des plus immédiats avec la provençale. La supériorité de cette dernière garantissait une influence assez notable. Toutefois nous n'irons pas jusqu'à la proclamer un rejeton de la tige occitanienne, car elle possède dans ses formes constitutives une individualité trop marquée. Nous ne serions pas mieux fondés à lui prêter une filiation normande, bien que la coïncidence de la prépondérance normande en Sicile et de l'extradition de la poésie de Sicile en Italie semble militer pour celle opinion.

Les Normands français, les seuls dont il puisse être ici question, ne connurent la forme artistique de la chanson qu'après s'être frotté des troubadours ; et postérieurement, alors que Frédéric II régnait en Sicile, les relations avec la Normandie française étaient sans importance. Dans la lyrique italienne nous croyons saisir une formation d'éléments indigènes, émanés eux-mômes de la poésie et du chant populaire.

Les deux genres par excellence, le canson elle sonnet, n'ont de provençal ou de français que le nom. Dans le premier se révèle clairement, comme principe constitutif, la triple division de la strophe, et tel il se dessine dans le nébuleux historique de la littérature italienne.

Mais il n'en faut pas moins admettre l'alliage étranger et notamment provençal. Poétiser se disait également trovare (I. 54. 132. 176. etc.); poète trovalorc, plus ordinairement dicitore. (1. 420. Dante, Vila nuova p. 43. Ven. Zatta.) En ce qui regarde la forme, l'identité des

a Polistaio.. . . Fiu-runt jorulalonbiis, qui de I.umbanlin, h ovine ta Tnscia cl alin pnrlibiu ■<] ipsam curiaiii cOBTeuoran», Lasulaluliter prorata Muraton Aniiquiti. H- M3.

dénominations techniques est de quelque poids dans la balance; néanmoins elles pourraient être indigènes en majeure partie. Canson signifie comme chez les troubadours une chanson de forme relevée; l'envoi se retrouve dans quelques «anciens cansons; néanmoins, nous le taxerons d'imitation, car il est tenu de reprendre Tordre des rimes de la dernière partie de la strophe; et celte régie toute provençale ne pouvait être retrouvée par hasard. Sonetto (I. 124) ou son (I. 528) signifiait d'abord essentiellement une chanson, partant s'appliquait au canson (II. 210.) et ne se restreignit que plus tard à une forme particulière. Le nom serventese ne se reproduit guère (I. 221. voy. Dante, Vit. n. p. 10.) et simplement, semblcrait-il, dans l'ancienne acception de poésie servante. A cela près, on trouve de ces pièces traitées à la manière provençale (I. 123. 114.356.390. etc.). La ballala (II. 90. 109. 118.) et la dansa (IL 423.) diffèrent quanta la forme de leurs homonymes ; le refrain manque; en revanche la rime assujettit dans la première le dernier Vers et dans l'autre les deux derniers vers de chaque strophe. La , pastoreîl^ se rencontre rarement (II. 283). La chanson sans / CK, division strophique est en usage. (1.58. 75. 150. etc.) Nous * avons donc à constater l'absence de plusieurs genres essentiels à la poétique des troubadours et notamment l'aubade et la tenson; cette dernière est en quelque sorte remplacée par le sonnet par demande et réponse , laquelle est tenue de maintenir les rimes de la demande, règle imposée à la tenson. Les vers et les strophes offrent maint trait d'individualité. Les premiers sont restreints à un petit nombre de rhythmes presque tous iambiques. Le vers brisé dont les occitaniens ne nous fournissent qu'un

exemple, est fortaneien et fréquent chez les Italiens (p. 1. 44. 78.); aussi pourrait-on le considérer comme indigène. La rime n'assujettit ni une partie, ni la totalité des strophes, à l'exception peu importante de la dansa et de la ballala. Là où elle rattache les vers qui se correspondent dans les diverses strophes (I. 183. 253. 443.) disposition peu ordinaire, l'influence provençale n'est pas douteuse. L'enchaînement des strophes par la répétition d'un mot (I. 44. 47. 51. 78.), comme aussi le retour du mot dans le môme vers, dans plusieurs, dans tous ceux de la pièce (If. 158. I. 526. 292. 519. II. 346.) sont des combinaisons qui reviennent très-souvent. Citons encore la rime divisée et conjointe [Giovi-iU II. 144. — ond'è conik. I. 142.). Il est digne de remarquer que la poésie obscure joue son rôle chez les italiens sous le même nom que chez les troubadours [chiuso parlare I. 143. Scura rima 1. 141.),

Quant au contenu , on peut produire des exemples de plagiat manifeste; un sonnet de messire Polo est calqué en entier sur un canson de Perdigon.

Perdigon (B. III. 348) : « L'amour agit bkm à mon égard comme un véritable larron , qui rencontrant un étranger lui témoigne tant de bienveillance que celui-ci finit par lui dire : « Bel ami, soyez mon guide; » bien des gens ont été victimes de semblables trahisons, car notre homme mène la sienne en un lieu où il puisse la garolter et s'en emparer. Et moi je suivais amour à sa guise, et lui finit par me charger de liens et me confiner dans une prison , où je n'ai d'autre espoir de délivrance que la mort. »

Polo (poet. O.d.pr. sec. 1. 128) : « L'amour me semble

un brigand, car il agit comme un brigand cruel qui, rencontrant un étranger, lui persuade qu'il s'est fourvoyé, s'offre à lui servir de guide et, tout en jurant de sa loyauté, trame la perte de l'infortuné qui s'est commis à sa garde ; / il le mène dans un lieu où il n'y a pas de secours à espérer, s'empare de sa personne et le maltraite sans pitié. Ainsi m'en csl-il advenu avec l'amour; je le suivais en toute confiance, il me garotte, m'entraîne à l'écart et sa cruauté triomphe enfin de mon courage. Aussi n'estil plus de consolation pour moi, et mieux vaudrait la mort. »

L'emprunt de chansons en leur entier n'est toutefois qu'un cas exceptionnel; on se contentait d'ordinaire de s'approprier un passage. Nous citerons des comparaisons modelées par deux troubadours , et imitées par deux italiens.

Aimeric de Péguilain: « L'arbre trop surchargé se rompt et c'en est fait de ses fruits et de lui-môme. Ainsi me suis-je perdu moi et mon amie (I). »

Amorozzo (II. 77.) : « L'arbre trop surchargé se rompt et c'en est fait de ses fruits et de lui-même, et moi, amour, ma perte n'est pas moins certaine. »

Aimeric de Péguilain Ms. (2) : « Certes; je suis vôtre,

(1) Si cum l'albrcs, que |»cr sobrecargar

Praing si mezpis c pirt son fruig c se clc. Ht. Kcmaniuoz l'imitation lilUralc des mot* dans l'italien Coni 'albore, cb'c troppo caricato Cbft franpe c perde senc c U» suo frutto.

(2; Car tneils in'atrciz ses diijMansa Qu'els vtHs l'ansessiua pen, Que vaun Mis, sYron part Transa, Tan ti son obodien, Kn-n ■■■■u "lei-fi - mortah

. Pos dewibrir.»

plus encore que le peuple des assassins n'est esclave du vieux (de la Montagne), eux qui vont frapper son ennemi mortel jusqu'en France, tant ils lui sont dévoués. »

Amorozzo (ibidem) : « Je vous servirai en fidèle serviteur, comme l'assassin qui plutôt que de manquer à l'obéissance de son seigneur s'expatrie, et souffre la mort sans en prendre souci. »

Folquet de Marseille (III. 153.) : « Tel que le papillon qui est de nature si folle qu'il donne dans la flamme. (1) »

Jacopo de Lentino (I. 297.) : « Tel que le papillon qui est de telle nature qu'il se jette dans la flamme. »

Folquet de Marseille : « Qu'ils endurent leurs tourments ceux qui sont assez fous pour faire pénitence avant le péché. (2) »

Jacopo de Lentino (I. 454.) : « Je n'ai pas besoin de verser des larmes de repentir, car l'innocent n'est pas tenu au repentir. »

On voit qu'on s'est rencontré plus d'une fois à point nommé.

En dépit de cette connaissance de la littérature provençale qu'on est en droit de supposer aux poètes Italiens,

(I) Voln encore J'imitation littérale des roots:

Col parjiaillos, iju'a «an fblla natura, Quc-s fer el foc.

Iialien ;

Si comoT parpaglion, ch' ha (al natora, .Non si rancura di fenre al foco.

(9) E cill soft-an lo torraen.

Que (an per folla entende nsa Ani del pediat penedenssa

• (iren fdr.i nuils. »

à l 'exception d'un seul qui vante le chant et la danse des troubadours (1) , nul n'en rend témoignage antérieurement au Dan le. Que des mois occitan ions se soient immiseés dans rélocution poétique italienne, c'est encore une de ces concessions qu'il faut accorder sans examen. Qu'on se figure en effet une langue fermement constituée dans ses formes grammaticales, illustrée par des productions poétiques, connue et honorée dans les contrées voisines comme le parler des hautes classes ; il serait miraculeux qu'elle n'eût pas réagi sur un idiome encore mal assuré et j apparenté. Bembo a voulu démontrer celte influence et il en a exagéré l'effet; d'autres savants Italiens, jadis Castelvetro et plus récemment Perticari,sc sont retranchés dans une dénégation absolue. Aveuglés par le sentiment national, ils prétendaient que ces mots provençaux, reparaissant en italien, dérivaient soit des racines latines, souches primitives de toutes les langues romanes, soit peut-être de dialectes italiques, et étaient par conséquent essentiellement indigènes (2). Ce système est tout à fait erronné; on ne saurait révoquer en doute la descendance latine de tous les idiomes romans, et tels mots relevant chez l'un de la langue écrite, se reproduira chez l'autre dans le langage du peuple. — Mais, demandera-t-on, la haute élocution italienne avait-elle emprunté ces expressions au plat pays de l'Italie ou aux recueils de chansons ( des troubadours? Une circonstance parle en faveur de la dernière hypothèse. Les mots qui, grâce à la propagation

(1) Folgore de S.lwmuiiano clic : II. 175.

Cantar, daruar alla provcnxalesca.

(2) Voy. Le prose di P. Bombo con le ftiunte di. Castelvetro. Nap. 1714. p. Tii). Seq, — DeU'amor patrio di Dante e del suo libro iniomo il volgare eloquio- Apologin composta d*| conte Perticari. Dans les Correzioni cd agpiunte al vocabulario dclla criwca. vol. U. p 9.

de la poésie provençale, s'étaient fauûlés dans la langue poéliqued ont l'Italie était en travail, devinrent surannés et disparurent après la retraite forcée de leur patrone. On peut citer comme exemple, ciausire, choisir, purement provençal (chausir), qui se maintint quelque temps dans celte acception, et dût céder la place a sccgliere. Au XIV. 6 siècle on connaissait et on appréciait encore, en Italie, l'ancienne lyrique provençale. Les Cento novelle antiche, destinées à servir de délassement de société, nous ont conservé un canson d'un troubadour dans la langue originale, preuve qu'elle pénétrait encore à cette époque en Italie. Dante fulmine un analhême contre ses compatriotes qui prisaient encore le provençal au-dessus de leur propre langue (1). Dante, au surplus, était connaisseur ; ami de l'ancienne poésie provençale, il la jugeait sainement, imita plusieurs de ses formes artistiques, composa même dans cet idiome et éleva à quelques troubadours d'impérissables monuments. Pétrarque, ici comme ailleurs, se réglait sur son noble modèle, et son recueil de chansons témoigne qu'il avait étudié l'ancienne lyrique du moyen-âge. Le service que ces deux grands maîtres rendirent aux troubadours est plus réel qu'on ne l'imagine. Car on pourrait se demander si, faute de la recommandation de Dante et de Pétrarque, ils auraient été jugés dignes d'attention; et s'ils auraient échappé à l'oubli.

A perpétuai© infamia e deprcs&ionc «lelli mal vagi uomini il'italia, i lie comincndano lo voljçare allrui c lo propio tlispregiano — Ouesti ianno vile lo parlare italico e prerio<o quello <Ji lYorenza. Convito. p. 0& V —

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