FILIATION DES DIALECTES ROMANS
Il est généralement reçu que les divers idiomes néolatins ou romans* prirent successivement naissance dans une confusion de langage, résullat du mélange des peuples romanisés et germaniques , postérieurement aux grandes migrations.
Celle opinion se fonde sur l'existence d'actes et de diplômes latins, écrits tant en France qu'en Italie et en Allemagne, et dans lesquels, à dater du VI. e siècle et même antérieurement, outre certaines locutions allemandes, on découvre en partie les éléments et les formes dialectiques, accusant au surplus un pêle-môle linguistique.
Gardons-nous toutefois d'étendre aux dialectes romans l'anarchie grammaticale qui règne dans les monuments barbares de siècles ignorants.
Nous protestons dès à présent contre l'influence créatrice attribuée à cette confusion, attendu que dans tous les pays romanisés, comme les nouveaux dialectes romans en font foi , la formation s'opéra d'après des principes analogues qui nous reportent à un type commun, ancien roman, trop bien caractérisé lui-même pour être l'œuvre d'un chaos.
Nous persistons d'autant plus dans cette manière de voir, que ces documents, qui devraient nous révéler l'anarchie grammaticale, soumis à un examen approfondi, nous mettent heureusement à même de démêler les premiers éléments, l'accroissement progressif de la lingua romana rustica, comme l'appellent les écrivains dès le commencement du moyen-âge, et nous font retrouver dans le labyrinthe d'un informe jargon de chartes le fil d'or de la formation. Aussi loin que nous puissions remonter en arrière, nous reconnaissons dans les documents, preuves du roman, les traces d'une grammaire fortement constituée ; et nous acquerrons cette conviction : Le mélange des peuples ne fut en aucune manière la souche qui donna naissance aux diverses tiges romanes; elles avaient germé dès longtemps sur la racine latine, qui leur dispensait une sève suffisante à l'action continue de leur croissance.
Comparez les destinées des langues allemandes. Quelle influence sensible le mélange des peuples pouvait-il opérer sur leur système grammatical? On ne saurait disconvenir que là , comme ailleurs, le génie des langues a marché dans les mêmes errements.
Il est certain, toutefois, que les migrations des peuples
accéléraient le développement des idiomes romans. Mais qu'imposaient les vainqueurs? ce n'était pas une grammaire, elle a laissé trop peu de traces dans la langue des vaincus; c'était une nouvelle condition politique, conséquence de la conquête.
Le latin classique s'était maintenu jusqu'alors langue de l'état et de la classe lettrée; mais après l'invasion, attendu la préférence que l'étranger accorde à son propre idiome, on la néglige et bientôt libre carrière est ouverte à cette basse latinité, qui, sans autre impulsion, marchera désormais d'un pas plus rapide.
Un fait ressort de l'histoire des langues, quelle que soit leur nationalité. Partout subsistent contemporaines : une élocution relevée, une élocution vulgaire; l'une rigide et recherchant les formes, l'autre facile et relâchée. Ce contraste est inhérent aux premiers temps de toute littérature; et de sa tendance, et de maintes autres circonstances fortuites dépend le plus ou moins de dissemblance entre les deux sœurs.
Le phénomène se réalisa, sans nul doute, dans le domaine territorial de la langue latine, et semblerait même avoir devancé le cycle littéraire; car le passage à la condition d'état romain, comportait des catégories hiérarchiques tranchées, et la classe au pouvoir s étudiant à apporter au moins dans les affaires publiques une diction plus solennelle et qui sût se garder de la flasque brièveté du méplat plébéien, alla même jusqu'à proscrire certaines locutions comme incorrectes. Au lever de la littérature et par suite de sa tendance oratoire, le contraste augmenta sensiblement et les écrivains ne le laissent passer inaperçu
On retrouve en effet vestige du parler populaire, notamment dans les écrits dont le sujet est emprunté à la vie privée et qui s'adressent à elle.
Il y a plus d'un siècle, et ce fut d'abord en Italie, on voulut prétendre, que pendant l'âge d'or de la littérature romaine, à l'ombre du latin classique, se parlait un dialecte particulier, faisant emploi de l'article, du verbe auxiliaire voire même d'autres agents des langues modernes^t qui aurait, entre autres, engendré l'italien. Ce serait attribuer à ce dernier une existence grammaticale au temps de Cicéron, prétention exorbitante, qui ne saurait s'étaycr du témoignage des anciens (1). Nous pourrions, tout au plus, admettre avec sûreté que, dans le Latiuni comme ailleurs, indépendamment de la langue des hautes classes, co-existail un jargon populaire, qui dénotait une propension à une nouvelle grammaire, grâce à laquelle , et en dehors de toute influence immédiate des langues germaniques, ce dialecte serait devenu ce qu'on appelle le roman.
Le latin est du nombre des langues communément nommées d'inflexion; attendu qu'elles expriment les différentes faces d'une idée au moyen de l'inflexion, procédé qui assure l'énergie et la souplesse. Mais ces sortes de langues ne sauraient se soustraire au sort commun des choses humaines, aux ravages du temps. Une partie des syllabes d'inflexion, usées par le frottement,
(\) Celle hypothèse, soulevée dés le XV.' siècle par Leonardo Bruni d'Areno, fui reproduite fort au lonp par Cclso Cittadioi. dans son Trallnto tUlla vera oiiginr a «W prœmo c nome di lia nottra lingwt. Vcnetia l(KH ; trouva de notables partisans (Quadi i«>, MalTci) et de non moins notables antagonistes (Dembo, Castelvetrn, Muralori). l'oslérieuretncnl BiWMUBJf« dans un travail digne d'être lu. l'a nootivelcc inaî> avec mesure. Vojei Mcnum es de l'Ai ademie des Inscriptions, t. XXIV.
s amoindrissent, se confondent et finissent par être supprimées comme superflues. Le génie de la langue cherche à s'aider alors d'un autre moyen, introduit certains mots auxiliaires pour compenser la perte de l'inflexion et se forge une nouvelle méthode dont le progrès tend de plus en plus à dépouiller l'ancienne de son efficacité. On les a judicieusement caractérisées toutes deux par les noms de synthétique et ^'analytique, cette dernière est à la vérité un peu prolyxe, mais commode en ce qu'elle tolère une articulation moins rigoureuse et de plus significative, double propriété qui doit lui faciliter l'admission dans l'élocution privée, alors même que la méthode synthétique est destinée à régner longtemps encore sur le style relevé. En ce qui regarde les pays latins, le langage populaire débuta par décliner irrégulièrement et avec le secours des prépositions, se servit fréquemment des verbes esse et habere comme désignations de temps, attribuant une grande puissance à la syncope, prononça monosyllabes noms, navis t meus, deus, ce qui se renouvela bien plus tard dans le provençal , finalement il employa certains mots que ne reconnaissait pas la langue écrite. Dès-lors, le latin classique avait fait un grand pas vers les voies de syncope , de contraction et de composition : c'est ce qui saule aux yeux.
Pour mieux nous expliquer le phénomène, tournonsnous vers les langues actuelles , soit l'allemand : nous voyons d'une part des dialectes populaires qui ont poussé bien avant dans la méthode analytique, de l'autre une langue éc rite qui s'est renfermée généralement dans la synthèse, bien que par la suite des temps elle ail emprunté bon nombre de principes analytiques aux dia-
Iccles infimes. Les lettres d'inflexion du ras (excepté dans les mots composés) se perdent dans la prononciation du peuple. Tous les cas unisonnent au nominatif ; l'inflexion ne porte que sur le nombre; la désignation du cas s'opère uniquement par l'article; mais un fait surprenant , c'est que le génitif tombe pour ainsi dire en désuétude et se remplace par le datif, soit avec le pronom possessif [dem.... sein,...) ou la préposition von. Une langue, sœur de l'allemand, a fait un pas de plus dans la voie analytique, le bas-hollandais abdiquant le génitif et le datif déterminés par l'inflexion ou l'article, spécifie les deux cas, à l'instar des idiome s romans, par des prépositions (van de, aan comme de la, à la) et notez qu'ici, même dans l'élocution du monde élégant, il y aurait affectation à se servir de la première méthode. Toutefois, le haut allemand écrit est resté assez fidèle au génitif correct; et la prononciation n'admet pas l'absorption des lettres d'inflexion, tandis que le hollandais écrit comporte simultanément les deux procédés. La même remarque s'étend au conjonctif des verbes auquel le langage populaire, en opposition avec la langue écrite, affecte l'auxiliaire.
II est naturel après cela que la haute élocution, quand elle ne passe pas à l'état de surannée, soit indulgente jusqu'à un certain point envers sa rivale. Le latin s'en défendit , et ne voulant pas déroger aux types de la période classique, devint étranger à la nation , et finalement une langue morte, destinée inévitable en pareille occurrence.
PRINCIPE CONSTITUTIF DE L'iDIOME PHOVENÇAL.
Le principe fondamental de la langue des troubadours consiste dans un raccourcissement ou contraction de mot par syncope ou apocope, au-delà de la syllabe accentuée, de sorte que les syllabes dérivées ou d'inflexion se concentrent dans la syllabes tonique.
On doit s'étonner de la rigoureuse observance de l'accent latin; aussi a-t-elle exercé une influence prépondérante sur la formation du provençal.
Le latin était régi par une double loi de prononciation, à savoir l'accentuation et la quantité. La première consiste dans une élévation de la voix, la seconde simplement dans la durée du son.
Sans accent on ne peut idéer une langue. Les synthétiques seules emploient conjontement la quantité , qui leur est indispensable pour faire apprécier à l'oreille certaines syllabes d'inflexion. Mais plus tard, la quantité et l'inflexion disparaissent, la voix ne repose plus que sur la syllabe accentuée, dût celle-ci augmenter en forme et en étendue. De fait, il en résulte souvent une extension ou une diphtongation plus ou moins inhérente aux dialectes romans.
Cette prépondérance de l'accent provient de la méthode
de contraction, et néanmoins il est hors de doute" que l 'accent a réagi à son tour sur la contraction , nolainment il devait allraire à lui par syncope ou apocope les diverses syllabes provençales d'inflexion. Que Ton compare les mots latins dominas et hôminem, d'après le principe du provençal, ils devaient se contracter en damnes, hômne, Mais la syllabe accentuée, en vertu de sa prépondérance, absorbe peu à peu la faible quantité de la syllabe finale, et les deux mots se réduisent aux formes dons et hom. Cet effort à englober les syllabes dans celle qui est accentuée, autrement à les syncoper, a pour effet que l'intonation dans la plupart des mots, ne porte que sur la dernière syllabe, sauf quelques féminins et quelques temps de verbe accentués sur la pénultième.
Si Ton réfléchit au rôle important de l'accent, si l'on accorde qu'il constitue le point central, l'âme du mot, qu'il en détermine la signiGcalion, il faudra admettre que les grandes révolutions grammaticales d'une langue n'amènenl que difficilement son déplacement. Le provençal justifie cette assertion d une manière surprenante. Jusqu'à quel point cette théorie de l'accent, cette absorption de quantité a-t-elle trouvé son application dans le grec et l'allemand modernes; c'est ce dont nous n'avons point à nous occuper ici.
En ce qui regarde la place qu'occupe l'accent dans le latin, les Romains eux-mêmes nous affirment qu'il adhérait à la pénultième ou à l'antépénultième , évidemment à la racine ou à la syllabe dérivée la plus impor- t tante (1). Quand on veut déterminer l'accent d'un mot
(i; La théorie «Je l'accent a été de nos jours traitée maintes foi*. I n passade «ht traité de
latin, il faut donc partir de ce principe» confirmé par l'usage des poètes dramatiques qui n'observaient pas les règles de quantité de la môme manière que les poètes épiques ; il se présente néanmoins des cas douteux ; car l'influence du principe métrique, sur la pose de l'accent, est incontestable. Nous hasarderons l'hypothèse que l'accent des langues romanes peut alors fournir induction.
Bentley : De metris Terentianis, p. XVIII, placé en téle Je ion édition .le Terence Lips. 1701, mérite d'être cite.
« tUad sanc in lingua latina noiabilc, ne unum qtridem verbum, pr.xtor moaoxrUaba, tonum m ultinta habuisse. Doum igiutr, vérum, irniuin, unira priore icet brevi pronuntiabant, nun- <)uan) niai in verso doùm, virùm, metim, tuùm. Quintiliantis inslit. I. 5. ■ Est mitent in omm roef utiqve acuta syllaba, nec ultima umquam : ideo<[UC in disyltabis prier. Priscian. p. 1287 Acuttu accentus apud Latmos duo loca habet. penulhmum et antepcnultimum. apud GrtKOS autem et ultimum. Et Paulo post.: Apud l.almos in ultima syltaba. «un discrétions coûta, poninon solet accentuf, etc. . Et ainsi do suite, le mode «l'accentuation est expliqué parle dialecte eoiien. . Aeolenses enim, ut noium est Bdpi/TOVOl erant $f'oc, ot'vwp proDuwiabani cum alii Sfo'f, ûtww'p. «