APERÇU DE LA GRAMMAIRE
On demandera, maintenant, comment le provençal a concilié le principe de la contraction avec la stricte observance de l'accent?
Etudions d'abord la déclinaison. En premier lieu, le provençal, comme l'ancien roman français, a maintenu autant que le lui permettait son caractère, l'accusatif et le nominatif latin, se réservant ainsi en quelque sorte les trois premières déclinaisons latines. Nul doute que les idiomes apparentés n'aient possédé ces mômes cas dont la propriété est de distinguer le sujet de l'objet. L'italien, dans ses efforts vers la voyelle finale douce, recherche de préférence les formes les plus douces, tempérant à cette fin la rudesse et avant tout rejetant Y m de l'accusatif. Le mot sperne (de spem) est un exemple caractéristique de la manière dont les noms italiens opéraient sur ce cas, et que l'on ne s'ima^ ie pas que l'ablatif latin lui ait servi de modèle; colore, nave unissonnent sans doute avec l'ablatif latin, mais ce ne sont de fait que des accusatifs apocopés (colore-m, naoe-rn). Là ou l'ablatif diffère plus sensiblement de l'accusatif comme dans corpus, tempos, laïus, pecius, la formation de l'ablatif italien repousse évidemment toute idée d'imitation : corpo, tempo, lato,
petto, et non corpore, tempore, latere, petlore. Le mot gênera fait exception , mais fut introduit plus tard. La déclinaison espagnole adopte en quelque sorte un terme moyen entre la déclinaison italienne et provençale.
Toutefois, la forme latine ne pouvait se maintenir intacte dans ces dernières; car la prépondérance de l'accent réduisait l'extension delà syllabe d'inflexion , et s'il épargnait Y s final, c'est parce que cette lettre pouvait s'adjoindre à toute consonne. Cette observation a particulièrement trait à la seconde déclinaison; amicus et amicos donnent pour forme nouvelle arnicas; amici donne (nom. pl.) : amie. Cette contraction est déjà importante. Que si dans le mot latin, l'accent porte sur la pénultième, la syncope sera plus forte encore : clercs, dons de clericus, dominas. Mais le procédé devient-il impraticable par la nature des consonnes? on intercalle un e adoucissant ainsi : Ariiculus , monachus, mate aptus donneront au nom. sing. et à l'ace, plur. articles, monges, malaptes au lieu d'arlicls, etc. De même au nom. plur. article, monge , malapte au lieu Partiel, etc. Quant à l'ace, sing. il faudra que Vm final qui s'unir difficilement à d'autres consonnes disparaisse radicalement. La forme latine est arnicum, la romane sera amie (au lieu à'amic-m). En résumé la seconde déclinaison présentera les formes suivantes :
Amicus t n pi ii tttn ; antici, amicos .
Devienent :
L'm de l'accusatif pourra être conservé là où il ne déroge pas au système d'accentuation. C'est le cas de l'accusatif monosyllabique; seulement l'm soumis à une
légère altération devient une n : partant la langue romane déclinera nom : res ace. ren. pareillement de meus, liais, suus, aec. meurn, tuum , simm, elle fera mos, tos, sos, acc. mon, ion, son. — Les autres terminaisons de la seconde déclinaison sont tenues de se plier à la règle que nous avons posée. Ainsi seculum, malum, liber n'offrent plus que segles, mais, libres. Ainsi arrive-t-il dans la formation d'une langue; des cas non analogues subissent le principe prédominant.
La troisième déclinaison en fournit exemple. La plupart des mots sont traités conformément à la seconde; car ils ajoutent un s à la racine au nom. et à l'ace, sing. Ainsi mars % noms, cor s, flors,albres au lieu de mare, nomen, cor,jlos, arbor % et suppriment Y s dans les autres cas. Le hasard a fait que bon nombre ont retenu leur forme latine au nominatif ex. : mons gens, qu'il faut écrire : monts, genls; d'autres ont rejeté Vs qui ne leur convenait pas; nommément paire, maire, fraire, horn, de pater, mater , j rater, ho/no, et néanmoins on rencontre les formes paires, maires, etc.
La troisième déclinaison soulève un problême remarquable . Comment procéder avec les noms qui subissent dans la déclinaison un déplacement de l'accent. (Virtus virtûtis • imper ât or , imper atbr is ? ) La langue provençale témoigne d une manière frappante combien elle est restée ûdèle à l'accentuation latine. Le nomin. sera formé d'après la seconde déclinaison en ajoutant un 5 à la racine (rirtùt-s) ce qui ne porte aucune infraction à l'accent. — Ou bien il se réglera sur la troisième et maintiendra dans le nom. sing. aussi bien que dans les autres eas l'accent originaire. Les Romains disaient imperâ/or,
amâlor, serviior(X) par transposition d'accent, impera- 1ûrem, amatorcm, servitôrcrn. Les Provençaux dirent à leur exemple emperaîre , amafre , servira (au lieu iYernperadre etc.) Acc. cmperadôr, amador, servidôr. Cette méthode s'applique à presque tous les mots en aire eire, ire et encore à quelques antres tels que lâire, lairô; sur, serôr; pâstre, pastôr, d'après latro, la- 1roncm;soror y sororem: pastor , pnstorem; voire même à des mots non latins : bar (homme) acc. barô, Uc % acc. Ugô et autres surnoms qui présupposent les formes latines bâro, barônem; hûgo, hugànem.
Voici encore un cas particulier. Certains mots dont le nominatif se termine en er, forment l'accusatif en or comme seigner, meiller, mater: scignor, meillor , mai or, circonstance faite pour étonner le linguiste. La grammaire provençale n'a pas pris la peine de nous l'expliquer ; mais un examen plus appronfondi fait également reconnaître ici un déplacement d'accent, lequel pose au nominatif sur (a pénultième , à l'accusatif sur la finale , de sorte que le latin senior seniorem a produit le roman séigner, seignôr (2).
Enfin il faut remarquer dans la troisième déclinaison l'invariable formation en s. La présence de cette lettre est imminente toutes les foisqu'une sibilante préexiste dans la rime ou dans la syllabe dérivée immédiatement avant la
1) Ce mot a du eïre en usage, témoin «crolrir.
Çl) C'est ce qui se démontre par la rime. La forme en or se rencontre dans les masculines celle en rr jamais ; attendu qu'elle appartient aux féminines. Scnher nous servira d'exemple puisqu'il rime aTec dettrenher. On peut en dire autant île mënre (tic minor acc.menor de rninorem) rimant aveeprenre . Méiller, muter ne se rencontrent pas en rime parc» qu'ils n'ont pas de terminaison analogue. Ils fournissent une preuve négative , car s'ils étaient accentué* •MttHr, nuiiVr . ils prendraient rang parmi les rime* masculines.
flexion; ainsi vers (au lieu de vers-s et vcrs-ni) glorios, prciz, solalz, dous de versus, gloriosus, pretiurn, solarium, dulcis. Certains neutres de la troisième ont conservé Y s à l'accusatif, même dans les langues actuelles. Temps, cors, lalz, peitz, solaiz de iempus, corpus, la/us, peclus, et s'ils maintiennent également celte terminaison au pluriel alors que l' italien emploie tempora corpora, c'est par suite de l'effort vers la concision.
On s'est comporté tout différemment à l'égard de la première déclinaison latine. Le singulier provençal est toujours en a, le pluriel en as, sans distinction de cas. Mais le singulier ne contrevenait pas à la règle; il J est même vrai de dire qu'il l'observait en reproduisant le nominatif primitif et en absorbant comme de coutume la lettre m à l'accusatif ; de sorte que domna remplace domina et domina m. Mais au pluriel l'accusatif a envahi le nominatif; ce qui s'élendit plus lard à toutes les déclinaisons lors du déclin simultané de la langue et de la littérature (t).
À quelque distance de la déclinaison latine que soit reléguée la déclinaison provençale, elle n'en reproduit pas inoins assez fidèlement l'esprit de sa langue maternelle. En effet, lorsqu'elle cherche à suppléera la perte de la flexion des premiers et secondscas, par les prépositions de et a, l'ex-
(i) Voici lo tableau des déclinaisons :
Sing. Nom. Domna. Amies. Séi^r.
Acc. Domna. Amie. Soipnôr.
riur. Nom. Domnas. Amie. Soignor(s).
Acc. Domnas. Amies. Seignors.
Il faut compter dans la troisième les indéclinable dont nons aron» parlé.
pédient pourra toujours être considéré comme une extension de l'emploi des prépositions latines. Néanmoins le substantif roman nous présente un procédé qu'on chercherait en vain dans le latin. Nous voulons parler de l'article emprunté au pronom iiie, sans rapport aucun avec la déclinaison, qui ne spécifie nullement le cas, et n'était pas même nécessaire pour désigner le nombre, puisqu'on y avait pourvu. Il faudrait plutôt attribuer son existence à un elTort vers la clarté, tendance naturelle lors d'un mélange de peuples. On voulait préciser l'objet, le montrer au doigt, et quel indicateur plus convenable qu'un pronom démonstratif tel quille? Ce soin de circonstanciée qui caractérise les nouveaux idiomes et trahit l'inquiétude d'être mal compris, s'est formulé dans un merveilleux reuforcemeut de formes. L'exemple le plus frappant c'est la forme provençale meisrnes; le positif ipse parut insuffisant, et nieismes lut emprunté au superlatif semelipsissimus.
Un trait caractéristique du provençal c'est de s'être approprié les trois genres de l'adjectif. Toutefois le neutre n'est employé que substantivement et est formé d'après le type primitif latin.
De bonus, bona, bonum; melior, melius
Est résulté : bons(bos) t bona % bon(bo ) ,mélller \meills.
Ce faible incident assure à l'idiome des troubadours une nouvelle supériorité sur les autres langues romanes, supériorité à laquelle s'associe jusqu'à un certain point l'espagnol. Le neutre est également pris adverbialement; mais sa forme témoigne qu'il dérive non de l'adverbe, maïs bien de l'adjectif. (Lcu, breu, de levé, brève,
et non de levifer, breviter). Bonum et bene ont produit simultanément bonei ben % iWexclsivemenl employé comme neutre, l'autre comme adverbe.
Les degrés de comparaison se forment par l'adjonction des mots m/iis ou plus et mens (moins) antéposés à l'adjectif, au comparatif et munis eux-mêmes de l'article au superlatif. Le type de cette méthode préexistait déjà dans la grammaire latine ( mugis piusj,\a romane n'a fait que lui donner pjus d'extension. On retrouve toutefois les traces des degrés de comparaison synthétiques, comme ausor du positif auiz (allusj, gensor de gens, sordeior (sordidior): même dans les mots non latinscomme : frnnquor (de franex). Un exemple singulier c'est bellaire acc. bcllttzor bel, lolor de lag (laid) ; viennent ensuite les comparatifs latins dits par anomalie, que le provençal a imité en masse : (me'iller, peler \ rnâier, menre); plures a été supprimé et à l'aide de plus on a produit une forme nouvelle et sonore plusor (fr.) plusieurs.
Le pronom est étonnamment riche en formes. La plupart du temps, il est vrai, il a fallu seles procurer par composition, mais ces termes étant susceptibles de reproduire les plus fines nuancesde la perception, l'innovation assurait réellement à la langue un avantage essentiel. Le roman, par une propension marquée à faire des composés rejeta plusieurs pronoms monosyllabiques, hic et is. Les plus importants à ses yeux furent ille % isie, sous la forme de ell et esi y lesquels combinés avec l'ancien ecce et les nouveaux aisi et aqui (ici), ont engendré une foule de pronoms démonstratifs (i). La déclinaison du
(1) Ec<e Ule iloriitfrenl : c«i ; — cece ute : ce*t — aisi iUe : «iert; — aaiislc : aicctt: — gqui ilte : aqtuï; — aqui vtc : aqurtt.
simple pronom cl offre une singulière variété, nous dirons une surabondance de formes, qui s'explique au surplus par le multiple emploi du pronom. On ne se servit pas seulement de la racine, mais encore de la syllabe finale détachée A' Me; on faussa la déclinaison, on recourut même, contrairement à l'usage des néolatincs, au génitif latin.
Certains pronoms sont traités comme de vrais affixes, en ce que, privés de leur voyelle ils se trouvent adhérer à un mot quelconque du membre de phrase, sans ajouter parle fait au nombre des syllabes. Aussi arrive-t-il que deux ou trois mots soient englobés dans un monosyllabe. Oncumpendra l'avantage qu'en pouvait rctirerl'éloculion, et surtout rélocution poétique (1).
La prédilection du parler populaire pour les syllabes d'inflexions éminemment caractéristiques mais difficiles â prononcer nettement, jointe au procédé commode de la contraction , devaient étendre aux conjugaisons l'in-
(1) Les aflhes produits par aphéréie {ex ■ en. ail. givbt 's au lieu de gu bi es) sont commun* à la plusparl des langues et n'offrent rien d'étrange puisqu'ils op< rent par la voie counie do la contrat-lion. Mais le provençal s'en procure par apocope, procédé plus rare en ce qu'il est plus hardi, nommément : m. I. », pour me, le. i \ et deux syncopés n*. vs, pour nos. vos. On les rattache ordinairement à des pronoms, des verbes ou des particules Le raccourcksoment qu'on peut obtenir se révèle clairement dans l'exemple t mh-s (il convient). Trois monosyllabe* peuvent ainsi être englobé* dans un seul, ex. : suh s décomposé s'iv-vs, au lieu de ai it*u tôt, prononcez : tjetr.
Dans les manuscrits les aftixes sont |io»t|M)sés et adhérent au mût précédent, auquel la prononciation les rattache. Ainsi non pour no se: c'est ce qu'il ne Tant pas imiter dans l'impression, parce qu'il en résulterait ambiguïté comme dans nos. Haynouard les sépare et écrit : no ». mais cette consonne isolée donne un singulier aspect au texte et entrave la prononciation. Il convient donc de les séparer et de les rattacher tout à la (bis : ce qui s'effectue à «induit par le trait d'union, méthode employée pour la première fois dans les < observations t de M. de Schlegel, où l'on trouve écrit : nu-s*. — Nous l'avons adoptée en rejetant toutefois l'apostrophe; parce qu'il n'est pas d'usage du l'employer devant une consonne; et encora parce qu'il n'indique pas quelle vojellc a été supprimée.
flucncc exercée sur la déclinaison. La conséquence rigoureuse était pour le verbe la perte de plusieurs temps. — Comment distinguer en effet ainabo d'amabam; amavero d'arnaverarn, alors que la sourde intonation de la voyelle d'inflexion rendait l'ambiguïté fréquente? Comparez a rnan, a m on % amcn % substituts divers du latin amant. Ainsi furent supprimés le futur, l'imparfait et le parfait du *oujonctif , à la vérité l'imparfait se trouva remplacé par le plusque-parfait du conjonctif (ar/ies j'aimais d'aniavissetn) % tandis que le plusque-parfait de l'indicatif reçut un sens conditionel [arnâra % j'aurais aimé tVamaveram); mais si l'on comblait des lacunes, il s'en formait d'autres. Pour y remédier, on chercha à exprimer lesdifîérents degrés du temps passé en employant le verbe possessif habere (aver) conjointement avec le participe amaius (amat). Le procédé n'était rien moins que neuf; la haute éloculion latine ne l'avait pas dédaigné, le populaire en avait certainement fait usage; d'ailleurs il s'offrait tout naturellement , indiqué par l'exemple des autres langues. Par cette même méthode simple et ralionelle, le futur se trouva évincé par le présent ou imparfait d'aver joint à l'infinitif, et ces deux éléments finirent par s'identifier à tel point qu'on peut les considérer comme une formation synthétique, aniarai pour arnar ai et arnaria pour arnar açia (1). L'impératif éprouva également une forte altération; le gérondif se maintint, et le supin disparut (-2).
Les conjugaisons régulières sont au nombre de trois cl les
(!) QutelV(.«lro est le premir r, à noire t minutante, M'»' f 01t obseï valtou dans nos r f>ajar«(ucs à fa prose de U< tnbo. L. U. 901
(2) Lr tableau suirant fera saisir clairnmeM Ici transformations grammaticales. Il Offre en plus l aiTomuation rufcli ;é« par Rajnouai d.
voyelles caractéristiques de l'infinitif </, e, *, servent d'ordinaire à les distinguer. Les infinitifs se terminent en âr t êr, ir, (îre)\ toutefois le provençal a conservé la forme de la troisième conjugaison dans laquelle Ye bref persiste ou retrait d'après les lois de l'euphonie, comme c'est le cas dans plânher et mordre de plungcre et mordere.
Cette tendance si particulière au provençal, cet effort constant à concentrer le mot sur la voyelle accentuée , lui enleva plusieurs temps actifs et tout le passif, à l'exception d'une forme du participe. Le déchet ne pouvait se compenser que par la voie de la composition, dont la langue latine avait pris l'initiative à tel point qu'elle, s'était dotée par ce moyen de la moitié d'un passif. Aussi
Indic. pr. Latin.
donna en pror.
V\mq.
donne en pror,
Aino
Amaraiu
«mêrn
amas
amaras
amer as
■mi
ama
amaral
Mitra
amamus
amaramn
amerâm
■nuis
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ameratz
•mont.
ama ».
amarant.
ameron.
lmp.