‹ La poésie des troubadoursChapitre 5 sur 60 · DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

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Ihème politique en se contentant de dire : « Parlons mainte- » nant de mon amie. » Mieux valait faire deux pièces. Mais on ne soupçonnait guère l'infraction aux préceptes de la poétique. La pièce prenait le nom de sirtentes canson, et tout était dit.

Un autre défaut, mais uniquement sensible dans la chanson d'amour, c'est l'objectivité trop exclusive à laquelle s'astreint le poète. En pareil cas, l'att Vous absout; mais quelle que soit l'habileté à varier les fils de la trame , à manier l'étoffe , on tombe inévitablement dans l'uniformité. Les Occitaniens ne s'occupent pas volontiers de l'objectif. Joies, souffrances, espoir, angoissx», en un mot les mouvements intimes de l'âme, voilà ce qu'ils veulent décrire ; mais du réel de la vie, de la nature, pas un mot, car leurs yeux ne discernent pas l'ingénieux moyen dont la poésie tire de si puissants effets. S'agit-il de dépeindre les attraits de la bien-aimée, de nous initier à ses façons d'agir? ils sont au plus sobres de détails; et, renonçant volontairement au riche assemblage de couleurs dont la réalité doterait leur palette , ils se bornent à ce qui touche immédiatement à leurs intérêts de cœur, au narré de quelque futile incident, fruit amer ou savoureux du caprice féminin. Toujours par suite du système, ils ont une disposition marquée à abdiquer leur individualité, à formuler leurs propres sentiments par la pensée d'autrui, à raconter ce qui n'a rien à faire avec leurs amours.

Le fait est qu'ils ne paraissent pas avoir compris le charme de la manière épique, ni soupçonné la diversité qu'elle pouvait introduire dans leurs créations. Car la romance est un des genres les moins cultivés par eux. Aussi quand elle se rencontre nous l'acceptons comme un bienfait La romance où Marca-

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brun console le veuvage anticipé de la fiancée du croisé; la ravissante aubade de Guiraut de Borneil; les naïves et délicieuses pastourelles de Guiraut Riquier , comme les ballades dcGœtbcdie Mùhlcrin (la meunière), anneaux délicatement ouvrés d'une même chaîne, font regretter que nos poètes n'aient pas multiplié leurs essais. Hé bien, là encore, les troubadours se produisant comme spectateurs ou interlocuteurs, obéissent à leur tendance habituelle. Se garder de l'objectif parait un parti pris. Au surplus, s'ils ont délaissé la chanson narrative, cela tient à leur position sociale. Poètes de cour et au service d'une noble dame, il s'agissait avant tout d'encenser la déilé, d'entretenir incessamment le feu sacré sur le trépied. Tout acte étranger à ce but devait leur sembler un placement à fonds perdu ; cl peut-être faut-il attribuer à ce rôle obligé de sacrificateur, à cette gravitation continue autour de l'astre adoré, la préoccupation qui les arrêtait aux abords de la sphère de l'objectivité.

Ces réserves faites , on est à môme d'apprécier en toute impartialité, l'éminence de la poésie occilanienne, de reconnaître tout ce qu'il y a d'habileté, de délicatesse, d'énergie, d'individualité dans l'art des troubadours. Là comme ailleurs, il faut étudier pour comprendre cl jouir; il faut lire dans la langue originale; et, dès-lors, on tiendra compte de la forme. À elle seule elle est un mérite; car c'est tâche épineuse que de débarrasser l'idiome illettré de ses langes, en le dégageant du parler populaire, de le former à cette élocution relevée qui cesse d'être l'organe de la vie ordinaire. Le poète, à l'instar du lapidaire, taille et façonne un diamant brut.

Chez les troubadours, les formations de mots, les constructions

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neuves témoignent à l'évidence d'un effort constant à ennoblir l'expression. Comparez la poésie à la prose contemporaine; vous serez convaincu. Ils apportent une application toute particulière à la forme technique, et c'est l'un des rayons de l'auréole; car tout ce qu'on peut attendre de facilité dans l'emploi savant de la rime , d'entente de l'art dans la structure de la strophe , ils nous le donnent ; quant à se garder des puérilités métriques, 1 ecueil où leurs successeurs ont complètement échoué était trop voisin pour ne pas y toucher eux-mêmes. En résumé veuton les estimer à leur taux ? qu'on se reporte en arrière du cycle provençal (t). Quels précédents, quels modèles s'offraient à l'imitation ? cela se réduit à des hymnes d'église, à des chansons populaires, à quelques monuments altromans. Y a-t-il matière à comparaison avec cette poésie occitanienne, si brillante et si rapide dans son développement qu'on dirait un de ces féeriques jardins, soudainement créés par le coup de baguette.

La mission du traducteur est remplie, pour cette fois, dironsnous, carl'œuvro de coopération, si précieuse pour. la France, se poursuit au-dcla du Rhin. Nous avons à ajouter au recensement bibliographique donné naguère (2).

M. Massmann a publié ÏEracliiis allemand, roman à'Otie , d'après les deux manuscrits de Munich et de Vienne , suivi du roman VEracle, par Gauthier d'Arras, d'après les deux manuscrits de Paris. (3). Dans les annotations qui ne comprennent pas

(1) lien est des troubadours eux-m«;mes, comme des dirent genres de poésie qu'ils ont cultivés; ils sont quelque chose de nouveau, ils ne répètent plus des chants déjà ciisintiN, iLscrwni, ils trouvent; du la lc«ir nom. Amprre, Wst de la Formation de la langue française. XX (Trerf)

P) Voyei l atant-propo* du traducteur. Cour» A Amour, p. 12 et 15.

(3) ErmliusDcutschcsund FraniosiKhcs Gcdicht dts zwotftcn jahrhunderts etc. «Juedhnhurg und Leipxig. G. Baj.se , 1842.

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moinsdc 25 feuilles, impression compacte, ce philologue établît quclcpoèmeollcmanil est incontestablement imité du français, et que son auteur Otte n'est autre que le célèbre chroniqueur, 1 evôque Otto de Frcysigen. Eu égard à Eracle, combattant l'opinion de Roquefort, adoptée par M. P. Paris, et celle de M. J u binai , il cherche à démontrer que le Mécène du trouvère est Thibault V, comte de Biois, dit libon , et non Thibault VI, et que le poème de Gauthier a dû être composé entre 1 1 49eM 4 87.

M. Adclbert Kcller, l'éditeur du roman des sept sages, a fait paraître un recueil, fruit de ses pérégrinations en Italie (1); une copieuse série de spécimen épiques et lyriques, dans l'idiome des trouvères, tirés des bibliothèques St. -Marc de Venise, Palais Ricardià Florence, Vatican, Corsini, Barbcrini. Nous recommandons spécialement ce recueil.

M. Schulz (San Marte) a publié sa dissertation de l'influence des traditions gaéliques sur les littératures allemande , française et Scandinave , couronnée par la Cyrareigyddion Society d'Abergavenny, revue et augmentée (2).

M. Bekker, l'éditeur du Fier-à-bras, nous a donné le roman de Flore et Blance flore (3), d'après le manuscrit de Paris et sur une copie du poète Uhland, — plus un recueil de chansons provençales , d'après un manuscrit ( XV s. ) de Wolfenbuttel (4), signalées par Ebert (ucbcrlieferungen zur Geschichte) comme chansons religieuses, en patois limousin. A ce propos rappelons une communication de M. le Marti) Romvart. Bntrage sur Kundc MilUiaUerlicher Dkhlwg oui italionischen BtUtolheken. Marmunim fr. Bassermatin. Paris, Jules Renouard, 1M4.

(2) Die Ariuur-Sago und die Marchen des rolhcn Buclis Voo llergest Qucdliuburg und Leiprig, G. Basse, ISi'J.

(3) Flore und Blanceflor Allfraniotischer Roman, Berlin G. Rcimcr, 1844. On croyait <ni'il existait un manuscrit de ce roman au Vain an. M. Kcller u'a pu l'y tlécouvilr.

(4) Dans les mcmo\re$ de l'Académie de Berlin.

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quis de La Grange, dans le bulletin du comité des arts et des monuments. « Dans la Marche et le Limousin, il existe, » mais seulement dans la mémoire des vieillards, des » chants qui ont jusqu'à trois, quatre et cinq siècles d'exis- » tence ; les uns concernant l'histoire de France , et surtout » l'histoire locale ; les autres rentrant dans le genre moral. Ce » sont des aveugles surtout qui conservent ces chants, et qui » se refusent de les faire connaître quand ils savent qu'on les » écrit; c'est par la foi et la mémoire, et non par l'écriture, di- » senl-ils, qu'il faut les conserver ». Y aurait-il affinité entre les chansons traditionnelles, débitées par les arriéres petits-neveux des jongleurs limousins, et celles qui sont exhumées par le philologue berlinois ? C'est une recherche intéressante et que nous signalons à nos honorables collègues de la société des antiquaires de l'Ouest.

M. Ferdinand Wolf a écrit pour le Conversation lexicon un très-remarquable article sur la littérature française, depuis les croisades jusqu'à François I tr (1 096 — * 51 5.) (1). Se proposant de reprendre ce travail et de le développer, M. Wolf nous a fait l'honneur de nous consulter. Nous l'engageons de tout notre pouvoir à donner suite à ce projet ; car, il nous l'écrit avec raison, c'est le premier essai d'histoire génétique et pragmatique de cette période littéraire de la France.

On le voit, quitte envers les troubadours, nous ne le sommes pas envers les trouvères. « Il importe d'autant plus à la France » de savoir au juste à quel point les médiévistes allemands ont » amcnéles critiques des compositions épiques du moycn-àge(2) » que d' une part on recherche dans l'épopée le souvenir des an-

(1) Franto*i<cKc Nationallttcratur von drr Zcxten der Krcuttugc bis mf Front, 1.

(2) Leitrc de M. P. Paris, au traducteur.

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» riens faits, de l'autre la preuve des synthèses mythologiques.» Kt comment ne pas persévérer dans la voie, alors cjuc MM. Villemain, Francisque Michel, Paulin Paris, Leroux de Lincy, Ampère, Jubinal, Le Glay, Dinaux, Wolf, Relier, Schulz nous prodiguent les encouragements; alors que l'Université de Bonn a sanctionne notre mission en nous décernant le titre envié de Docteur en philosophie. Nous poursuivrons, et notre main resterait constamment appliquée à cette trame, n'étaient d'autres devoirs. Notre temps fait époque par l'ubiquité des recherches. Un admirable mouvement archéologique réhabilite l'art monumental chrétien de nos pères, et fait justice du néo-grec et du néo-latin, legs profane des mythes sensualistes de l'antiquité. Nous nous sommes enrôlés sous la bannière des de Caumont et des Didron.

Et maintenant nous prenons congé de nos lecteurs sans nous dissimuler que pour notre travail, le mieux ne serait pas l'ennemi du bien.

Février 18»».

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