REMARQUES PRÉLIMINAIRES
\ On désigne communément sous le nom de trouha- \ dours, les poètes qui dans le cours du XII. e et du XIII. 0 siècles versiflèrent en langue provençale.
Ce n'est point ici le lieu de développer l'origine et le caractère d'un idiome relevant du domaine de la langue latine; bornons-nous à remarquer qu'entre les différents dialectes romans écrits, il se dislingue par l'artifice de sa construction grammaticale, et par l'époque prématurée de son développement littéraire.
Mais un point essentiel à déterminer pour parvenir à reconnaître la véritable, .la légitime patrie de la poésie des troubadours et qui n'importe pas moins à leur histoire, c'est la circonscription du territoire provençal.
Le dialecte des troubadours, indigène au sud de la France comme à l'est de l'Espagne, n'atteignit à la condition de langue écrite que dans la première de ces deux contrées. Il n'est pas aisé de lui assigner ses limites au nord , bien qu'il soit avéré que la langue romane divisait la France en deux idiomes; l'un septentrional, l'autre méridional. Néanmoins, sur des inductions passablement fondées, nous croyons pouvoir tracer la ligne de démarcation à partir de la Sèvre niortaise, tirant sur la pointe du lac de Genève, et partageant ainsi la France en deux moitiés inégales (1).
(I) Voyei une note d'un savant jurisconsulte d.« Douai, M. Tailliar. Solice sur la langue romane tToil. — Convaincue de llmpru-lancc de* démarcations linguistiques, la Commiuian historique du Sorti, et sur notre proposition, a décidé que le «rare tn)H>graphique de la liant
À l'appui de cette bypolbùse, nous produirons le témoignage d'un troubadour : Albert de Sislcron divise les populations françaises , eu égard à leur langage, en Catalans et Français, subdivise les premiers en Gascons, Provençaux, Limousins, Auvergnats, Viennois, et distingue chez les autres, scion son expression, les deux territoires des rois de France et d'Angleterre (1 ; ce qui veut dire l'ancienne France et le Poitou. Cette dernièro province donna le jour à un célèbre troubadour, mais n'en était pas moins en dehors des limites du dialecte méridional; car un poêle provençal nous déclare ne parler ni le frison, ni le normand, ni le breton, ni le poitevin (2). En Espagne, l'idiome prédominait en Aragon, en Catalogne, à Valence, à Murcic , s'étendait au-delà des îles Baléares, et se maintint avec assez de pureté dans cette même étendue territoriale, jusqu'au temps de Baslero
de démarcation tntre. U» langues français cl flamand; dans le département, serait l'objet d'un travail spécial. A cet cflet, un questionnaire a été adressé aux maires des villes et dm communes. La Relique offrant une exploration analopie, , nous nous sommes »in S9 i » n nos honorables collègues de la société de* science*, des arts et de* Ultrrs du Hantant. La question a étende au concours. Nous aurons donc, quelque Jour, le tracé depuis Iloulnpno jusqu'à Maastricht; de U:llcs recherches faciliteront, croyons-nous, la solution de problèmes interdisants. (7'rorf.) (1) Albert pose a un autre poûte la question suivante :
Mondes, dhratz, sepnn voslra siien*a, Quai valon mais Catalan o Fronces, E me de sai Guasciienha o l'roensa E Limozin, Alvcmh'e Vianes, B de lai met la terra dcls dos reis. R. IV. 38. Compare»: La Curne de S.'«-I>alayc , dan» les MA* de lacad. ths inscription*. Tom. XXIV. p. 681.
(3) l»«rrc CanlinaJ. R. V. 3Si :
Mas ieu non ai Icngtta friza ni hreta , Ni non parti norinan ni poitavi...
Il entend diro qu'il no parle ni l'allemand, ni le breton, ni le français, ni le lanpa^e mêlé du l'oitou. — Ce dialecte peut être considéré comme le point de jonction entre les deux langues du nord et du midi ; voyez la préface du livre des rois, par M. Le Roux de Lincj r.
(Trad.)
( 172 »)(!); alors qu'il avait totalement dégénéré dans le midi de la France; phénomène rationellcmcnl expliqué par l'isolement de la Catalogne et de l'Aragon, môme après leur réunion à la Caslille et par l'invasion croissante du dialecte français dans le midi, conséquence de la fusion politique.
Recherchons l'origine et la signification du nom de Provence.
Il dérive d'une dénomination romaine du sud-est de la France. Un peu avant la seconde guerre punique, les Romains entrèrent en relations avec le littoral méridional de la France. Vainqueurs de Carlhagc, ils ne devaient pas tarder à planter leur aigle aux pieds des Pyrénées. Celte Gaule romaine transalpine fut appelée Provincia % la province, nom qui lui resta, même après que César eut subjugué le reste des Gaules. Auguste divisa les conquêtes du grand capitaine en quatre districts, et la provincia romana ou Galiia narbonensis (du nom de sa capitale Narhonnc), dont la délimitation manquait jusque là de fixité, comprit, outre la Provence, le Dauphiné, la Savoie, le Roussillon, Foix et finalement tout le Languedoc à l'exception de Bellcy, du Gévaudan. La moitié occidentale du midi des Gaules reçut le nom d'Aquitaine. Plusieurs siècles après, vraisemblablement sous Conslantin~lc-Grand, une nouvelle répartition des Gaules démembra Ja province en quatre parts.
Puis vint au commencement du V e siècle l'irruption des Visigoths; ces barbares et les Bourguignons se partagent la riche proie, et c'est seulement alors que la déno-
(I) Elle y survit» dit Baslcro : • poco mena the nel smo intero essore . Vnyei Cruten pmvmtalc, p. 21. Nostradamus signale d< ; jà sa pleine décadence dans le. midi de la France. Vie$ p. 18. Rarnounrd dit, dans le Journal de» Sarants, 1S2V, p. 173 : C'est uno sorte de phénomène littéraire ipie cet idiome, qui jusqu'au XIV.» siècle n'avait éprouro aucune ullcraiion importante, soit devenu presque méconnaissable dans les patois actuel*. .
minalion provint in ou provence perd sa signification. Mais au IX e siècle, elle recouvre une acception politique. En 855, le Cadovingien Lolhaire, descendant de Louisle-Débonnairc, érigeait pour son fils un royaume de ce nom, lequel englobait, outre la Provence proprement dite, le duché de Lyon, une partie du Viennois, le Vivarais et Uzès. Celte royauté s'éteignit à la mort prématurée du monarque, pour se reconstituer quelques années après, nouvellede formes ctd'éléments.Charles-Ie-Chauve, en 876, nomme le comte Bozon d'Aulun, son beau frère, au gouvernement de la Provence et de la Lombardie , en lui accordant le titre de roi. Mais Charles meurt (879) ; et le nouveau feudataire, secouant l'hommage, se déclare roi indépendant. Cet autre royaume, auquel on donna plus tard le nom d'Arles sa capitale, comprenait d'une pa/t le territoire entre le Rhône et les Alpes, ainsi que la Savoie, de l'autre, la contrée entre la côte maritime et Lyon : la Franche-Comté même y était annexée. Réuni Tan 933 à la Bourgogne, il dut subir la môme destinée et passer en 1032 aux mains de Conrad-Ie-Salicn, héritier du faible et dernier roi Rodolphe III. Dès-lors ce vaste domaine relevait de la suzeraineté germanique; joug léger, on le conçoit, attendu l'éloignement d'un maître, lequel n'était médiocrement empêché des soins de son empire. D'ailleurs, les comtes de Provence, au commencement du XI e siècle, parvinrent à se rendre indépendants; et dès ce moment le nom Provence acquiert l'acception restreinte et proprement dite que nous lui attribuerons dans cet ouvrage.
Circonstance digne de remarque: ni le comté, ni le royaume de Provence ne s'étendaient au-delà de la rive
droitedu Rhône, tandis que la province romaine embrassait tout le territoire entre le Var et les Pyrénées. En outre et politiquement parlant, jamais la France méridionale ne fut appelée Provence (les romains désignaient la partie occidentale par le nom d'Aquitaine). D'où vient donc qu'à l'époque des croisades, on a compris tous les méridionaux sous la dénomination de Provençaux? Car tel est l'usage, non-seulement des historiens du temps (t ), mais encore des troubadours. Dans une chanson de défi, (2), Raimon de Miraval maintient que les Provençaux sont plus vaillants que les Lombards; en arrachant leur patrie à la domination de Montfort, ils l'ont rendue à leur comte légitime. Nécessairement il n'est pas question des seuls habitants du comté de Provence entre le Rhône et le VaF, mais collectivement des diverses populations dépendantes du comte de Toulouse.
H n'existait pas de ligne de démarcation politique entre les peuples parlant le provençal et le français; mais la langue suffisait à établir une distinction ; c»r après les idées, c'est le langage qui détermine la nationalité. Joignez-y l'antithèse de caractère; les deux littératures en font foi ; des écrivains contemporains en ont vigoureusement moulé l'empreinte; et s'ils n'ont reproduit le contraste avec une exactitude rigoureuse, du moins en avaient-ils la conscience (3). Le nom de provençaux |
(1) Les historiens distinguent Francigcnx et Provinciale:». Omoe* »le Burgundia et Alvernia et Yoscouia et Goihia Provinciale* appellabantur, céleri rero Kraneiffena". Kajm. de Agile* Ami. hierosol. p. IM. — llabebat jtixta se positUU Aqnitanicwn qncndain, queiu nos Provint ialcm vocamus. Roberti liisl. hkrotot. lib. VII., p. G5 comp. lusl. ds Umjwdoc loin. Il
(2) llaynouard donne des fragments de cette ien«on. V. 71.
(3) Raduphu* Cadomensis trace un parallèle n-tnarquaule des dew nations, vers II 10: Geiili* hojiis (l'rancornni) subliinis est ocidus «pirilus lerox, promtaî ad arma doxlrc, caterum ad spargondum prodigaî, ad couRrcgandum ignava. His, quantum anati gallina, Pro-
appliqué aux français du midi pouvait être une rémiuiscencc de \a proçincia romana, titre de servitude imposé par les vainqueurs, ou plus vraisemblablement il y avait intention politique, c'était un trait d'opposition antifrançaise. La Provence, ne se courbant qu'à contre-cœur sous le sceptre carlovingien, croyait ainsi se poser en étrangère en face de sa rivale.
Au surplus, il ne semblerait pas que cette dénomination fût la prédominante; souvent les troubadours n'entendent désigner que le comté; et nous avons vu l'un d'eux diviser les populations françaises, eu égard à leur idiome, en Catalans et en Français. Quant à la distinction empruntée au signe de l'affirmation (oc dans le midi, oïl dant le nord), langue doc % langue doïl, elle est postérieure, bien qu'à l'occasion de l'entrée des Français en Catalogne, un troubadour fasse déjà un rapprochement hostile entre les deux monosyllabes. « Bientôt, dit-il, les » troubadours apprendront à connaître les lys , rejetons » d'une uoble semence; et l'on entendra en Aragon oïl » et nenil y au lieu d'oc et de no (1 ). »
Mais quel était au moyen-âge le nom usuel pour
vinciales moribus, antanis, cultu, vient adversabantur, parce vivendo, sollicite perscrutandq, laboriferi : sed ne verum tateam, minus bellicosi. Mulïebre uniddaru esse, ajunt, et (aniiitain vile rejiciunt corporis ornalum, equoruin ornatui, invigilant et mulorum, Scdulitasillorum too> poro Tamis multo plus juvit, qoam génies plurinxe lu- pronniorea : ii, ubidocrat (taras, contenti radicibua durabanl, sili.pias non aspemantes. oorurn «Vitra: longi gorula? ler/i, cum quo intra viscera lornc annonam fasemabantur , indé est, quodadhuc poerorum decantat DXnta ; Franci ad b«lla. Provinciales ad virtualia. Geskt Tancrcdi cap. 61. Comp. Hist. de Languedoc, t. II. p. 247. Eicborn : Gachichte der Cultur 11. Krtmtcrungcn. p. 73.
(I) Bornard d'Auriac. R. IV. Ml.
Et auziran dire per Arago OU c nenil en luec d'oc c de no La province de Languedoc a tire son nom de sa langue, le fait est connu. Ce qui l'est moins c'est qu'on a dit autrefois avec raison la Languedoc. Voyez Catel. SScm. hist. de J.angw-doc, lib. I. c. I. — Bailcrn p. |j.
désigner la langue des troubadours? Était-ce comme de
nos jours, provençal ?
Les poêles ne disaient jamais autrement que lengua
romana, par abréviation romans, nom qui s'étendait à
tous les dialectes nôolalins. Les conquérants germains appelaient en masse romains, tous les habitants des provinces occidentales de l'empire: de là vient le nom de roman affecté à leur idiome. Dans le principe, la dénomination pouvait suffire; car partout elle n'avait pour ainsi dire à exprimer qu'une seule et même chose ; mais plus tard, alors que les dialectes commencèrent à diverger, à s'individualiser d'une manière tranchée, on éprouva le besoin de dénominations spéciales. Il ne paraît pas qu'on soit pleinement tombé d'accord au sujet du dialecte du midi; car mainte fois on emprunte le nom d'autres proviuces. Un témoignage important est celui de Raimon Vidal, poêle et grammairien; il qualifie la Provençal de Limosin, « Tout homme qui veut s'adonner à la poésie » doit premièrement savoir que nul idiome n'est notre » droit et naturel langage, hormis celui qu'on parle en // » Limosin, en Provence, en Auvergne et en Quercy^Or, » quand je vous parle de Limosin, vous devez entendre » ces mêmes contrées ainsi que tous les territoires voisins » et intermédiaires ; et tout homme né et élevé dans ces » parages parle naturellement et correctement notre » langue (t).» Observez que Vidal ne dit mot de F Aragon
(1) Toli liom qc vol trobar ni entendre jdcu^primierauuMU saber que nesuna parladitra non es naturals ni drela ilel noslre lcnpalçe, mas aquela do Lemnzi, cl do Procnza c d'Alvergna o de Oarsin. Perquc eu vos die, que quant ron parferai de letnosin, quo totas estas terras entendais tolas lor veziuas o totas relias que son entre ellas , et lot Tome que en aquellas terras son nat ni noril, an la parladura natural c dreta. Bastcro p. 5. — Le „V.< de Pans porta nias aquela de frania ad do Lcmozi. l/œil clairvoyant do M. (iuc>sard a reconnu la une faute de coplato. Voy. Grammaires romanes inédite* du XU1 S. Paris 1810. (Trad )
ni de la Catalogne, bien que le roman y régnât comme en Limousin. On peut en conclure qu'on ne l'y parlait pas avec la même pureté. Le plus ancien historien de la poésie espagnole, le marquis de Santillane (né en 1398), se sert de l'expression limosine, et beaucoup d'autres l'ont fait après lui (1). A vrai dire, le terme manque de justesse, car pourrions-nous supposer qu'on parlât plus correctement en Limousin qu'ailleurs? Vidal lui-même se garde de l'avancer. Un fait incontestable, c'est que Ton a dit également provençal; témoin le Dante, contemporain des troubadours, à cela près que son étoile scintillait à l'horizon au moment même où celle de nos poètes projetait ses mourantes clartés (2). Une ancienne grammaire est intitulée Donatus provincialis; et dans une vie du poète Ferrari, écrite très-certainement au temps du Dante, il est rapporté que ce troubadour, italien de naissance, entendait parfaitement le provençal (2). Que si Ton considère que cette dernière locution dérivée de Provence, dans le sens de France méridionale, formule une idée collective, on inclinera à lui accorder la préférence, et d'autant plus que c'est se conformer à l'usage prédominant.
La critique moderne a produit le nom à' occiianien , emprunté à la basse latinité, occitania (pays de la langue d'occident de oc et de ciiare). Le nom est caractéristique, mais il lui manque la sanction de l'histoire.
(1) Sanchez collection de pocsias caslcllana*. T. I, p. LV. LVI.
(2) ConTito. Venez Zatta. p. 78. voy. encore cento novcUc cenlichc, nov. 70. (5; E mcill entendet la langua proenaal. R. V. H7.