HISTORIQUE
L'histoire des temps reculés de la langue provençale gît encore lant soit peu dans les ténèbres eta suscité des opinions passablemcutcontradictoires. Ainsi quelques philologues lui accordent l'ancienneté delà monarchie française; mais les traces certaines de son existence ne sont sensibles dans l'Europe romane qu'à dater du VIII. e siècle. Dès-lors, et à part le témoignage de l'histoire, on reconnaît dans la latinité de l'époque diverses empreintes d'un langage populaire, membres épars qui nous révèlent une langue se formant de bonne hejurc au sein même de cette latinité et devant procréer àson'our les divers dialectes de l'Europe latine. Cette vraie langue romane s'est maintenue longtemps dans le midi, c'est L'idiome des troubadours, appelé par d'autres Provençal. Seul , il adroit à l'antique nom de roman ; et tous les dialectes néo-latins se laissent ramener à ce type ancien roman. Telle est en somme la première hypothèse. D'autres rejet lent l'unité première des dialectes néo-latins, et n'admettent tout au plus quo celle du provençal et de l'ancien français. Nous n'entre-
roos pas dans cette docte polémique; ce n'est ici le lieu ni de la développer, ni de l'apprécier. Bornons-nous à quelques observations qui se rattachent à la question.
Les diverses langues romanes récèlent un type commun; toutes emploient le pronon ille comme article; les prépositions de y a, comme désignation de cas, déterminent les degrés de comparaison par plus ou magis; con 2 juguent à l'aide du même auxiliaire; spécifient la personne du temps des verbes par le pronom personnel; possèdent un futur composé d'une manière particulière; enfin l'adverbe formé de mente.
En outre, elles font emploi de certains mots étrangers au latin , de syllabes dérivées dont la formation leur est propre, et sont nanties d'un vaste fonds commun de locutions et de tournures. Plus on se reporte en arrière et plus l'affinité des langues devient étroite, comme l'a démontré Raynouard dans un savant parallèle des langues du midi. Tout cela dénote une langue première, nationale et romane, dont les idiomes se sont progressivement éloignés; mais prétendre trouver sur des sols divers une identité extrinsèque, ce serait demander un miracle. Dans cette vaste étendue de territoire, qj^i composait l'empire romain, le climat, la condition politique devaient influer diversement sur un idiome qui n'avait pas la sauve-garde de Técriturc; et cependant, malgré cette variété de teintes, partout même caractère fondamental, mômes traits essentiels ; cela devait être. Partout ce n'était qu'une même modification d'un type latin provoquée par les mêmes causes , reclamée par les mêmes besoins , devant par conséquent amener une grande similitude d'effet. Partout, l'on n'en saurait douter, la grammaire resta la même,
Les formations de mots nécessitées par la migration des peuples, à travers des déviations peu essentielles, résultant des divergences de prononciation, accusent un même esprit et à part l'empreinte du dialeclisme, l'uniformité de méthode dans leur structure. Mais trois causes devaient principalement multiplier les nouvelles formations.
1 .°Et d'abord ce renforcement de formes, cet effort, tant de fois signalé, qui tendait à la clarté de l'expression et fit rejeter des mots simples comme spes , auris , remplacés par esperensa et aurelha , l'un formé de sperarc sur le modèle iïabundanlia , l'autre à'auricula. 2.° On cherchait à suppléer par une nouvelle expression aux mots qui se pliaient avec peine au système roman. Ainsi lier fut supplanté par viaige de vialicum; le môme procédé donna corafge , omenaige. 3.° EnGn de nouveaux rapports sociaux, de nouvelles idées réclamaient leur formule; l'on forma : cavalliers, cortesia \ companhia de calmllerus,chors, eteompains, et l'on emprunta môme au vocabulaire allemand. Nous le repétons, une nécessité d'urgence fut la cause déterminante de ces nouvelles créations, et devait les propager. S'en suit-il une identité de forme dans tout le domaine romain? S'en suit-il que les Italiens et les Espagnols n'aient pu dire dès le principe orecchio et oreja; mais à l'instar des provençaux, aurelha? Nous le dirons, la question de savoir si cette vaste étendue de territoires relevait d'une seule langue, ou était le partage de plusieurs, roule au fond sur un jeu de mots. Que l'on se borne donc à poser un principe irréfragable : ces langues homogènes d'origine , une fois le fait de la migration des peuples accompli, se nationalisèrent d'une
manière plus tranchée; circonstance qui peut coïncider avec le commencement du VU.* siècle, alors que les nations du midi de l'Europe s'étaient individualisées.
Rapprochons en effet les plus anciennes formes de mots ou locutions romanes, grains d'or glanés dans le désert des chartes latines; nous saisirons dans ces précieux fragments de dialectes divers, le caractère d'individualité de chacun d'eux. Aussi croyons-nous admettre avec raison pour cette époque, et voir antérieurement l'existence de trois dialectes : l'italique, le gallique français qui régnait aussi dans le nord-ouest de l'Espagne , et l'espagnol, L'italien témoignant déjà de cette mollesse de forme qui lui est particulière, n'admet que des finales voyelles (1), et forme opposition directe avec le gallique qui absorbe ou supprime toute voyelle qui n'est pas essentielle. L'espagnol tenait vraisemblablement le milieu, à en juger par le castillan tel qu'il s'est révélé plus tard ; car dans les premiers temps il n'offre aucun monument écrit, pas môme dans la latinité des titres et des chroniques.
Maintenant, qu'on ait parlé primitivement dans toute la Gaule, un seul dialecte qui se serait maintenu dans le midi, sauf quelques modifications légères, sous le nom de provençal ou limousin , et qui aurait dans le nord pro-
(f) Les exemples simonis du VIII.' au XI. « siècle sont e\lraits de documents latins Munttori III. p. 1014 Amiq. De anno 75-" : una lorre de auro (abrita. 730 1 ubi estdôiao (dtioiuo) episooporura. 7(15 : ego Rixolfu presbitero. 777 : da un> lato. Signum manus Ccrbnldi , Idi > quondam l'iatito. Ht» : Do la Vt! r iola usque Castellioni. 81G : quaturdice, dece, DOre, cinque. 884 ; fossalum de la Vite. 900 : in loco ul>i di< ilur lu Cavo, lutin lu suo circuit). 93G : in loco ubi dicilur Cacotello di lo IMebajo di Ampogïano. 994 : Sancta Marii do li l'luppi 1(M5 . m Ûnilws porto tt»ano prope rivomajore. 1052 ; in Cingnano usqnoa) l'ecbano flm» al capo del monte. 1078 in loco et Unions St iano ubi dkitur Cainpo de Pcro. ubi d ci 'ur Can po del Arno. Ces mots, ces locutions, notamment les noms propres, no'» olïrcr l un ■>rui vpecimen de l'état de la Lingue populaire.
duit le français , c'est un fait hors de discussion , ce semble , eu égard à la nature des deux langues. On ne saurait méconnaître, dans le français, la contraction au delà de la .syllabe d'accentuation ; et il serait difûcile de croire que cette innovation ne datai que du X.* siècle, par suite du mélange normand, lorsque tout porte à croire qu'elle est antérieure. Le plus ancien monument des langues romanes dans les Gaules, ou même de tout dialecte roman quelconque , c'est la célèbre formule de serment prononcée près de Strasbourg, en 842, par Louis-le-Germanique et Charles roi des Francs. Il faut noter que le texte doit être le roman parlé dans le nord de la France, attendu que l'armée de Charlcs-le-Chauve se composait en grande partie de populations du nord. Dans les premiers monuments linguistiques français , on remarque entre autres la substitution fréquente de Va à Vo et le t maintenu à la troisième personne du verbe. Nous lisons en effet dans la formule de serment : umur , dunat , cum, facel, sii % nun, returnar, etc. Comparez les plus anciennes preuves du provençal, dispersées dans les chartes latines, et remontant jusqu'à Tannée 960 ; malgré cette haute ancienneté, elles produisent la langue des troubadours dans toute sa pureté , puisqu'elles conservent Vo primitif et suppriment le / final dans le verbe. 11 appert donc clairement que le texte du serment s'éloigne du type provençal, et se rapproche décidément du français. Ce dernier cherchait donc à s'isoler dès le IX. e siècle; et la séparation politique des deux contrées devait activer la scission des deux idiomes. Mais dans le document de 842, le français est une langue grossière et mal assurée, tandis que le diplôme de 960 révèle une langue fine
et caractérisée, telle, en un mol qu'on Ta parlée et écrite dès celle époque jusqu'à l'année 1300.
Et quelle impulsion était encore nécessaire au français pour qu'il lui fût donné d'atleindre à sa forme actuelle î L'idiome des troubadours fermement constitué de si bonne heure, a des droits incontestables à la priorité; et l'on ne devrait pas appliquer son nom au texte du serment; car si Ton y retrouve le caractère grammatical provençal ou ancien roman, les mots n'en trahissent pas moins un dialecte dégénéré, le français. Il faut également rejeter l'hypothèse qu'une langue uniforme ait primitivement prédominé dans toute l'étendue de la France. On peut avancer tout au plus que sous les premiers Carlovingiens, le dialecte du nord de la France s'était approprié nonseulement la grammaire , — car il la conserva encore longtemps, — mais les finales sonores du provençal. C'est ce que prouvent en tout et pour tout la formule du serment et les quelques mots romans épars dans les titres latins du nord de la France (1). Nous sommes loin de prétendre ici que la branche française de l'ancienne souche romane n'ait eu certains mots et certaines expressions dissidentes. Ainsi, lisons -nous tout d'abord dans le serment, la préposition pro, étrangère dans cette acception au dialecte méridional; il en est de même de pcr.
(1) Ravnouard en cite un grand nombre (VI. p. XII. 1T. ) et entre antres un passage d llini mar, archevêque de Reims (mort, 842): BeUatorum acies, quas vulgan sermone tcaras vocamus. On peut en produire d'autres. Ainsi dans une charte de Louls-lc-Débonnaire, il est dit: Vian» regiam quam stratam sïve caliïatam dicunt. — Incolis, qui rusticc Albani appellautur. — ViUam Trcscasa* (trois maisons). Bouquet scriptorcs. VI. p. 5lb/5*i. MB. Vestituin lineuin, quod camisium vulgo vocalur. Bouquet VII. 79. On aura donc dit en ro temps-là scara, calciata ou calzaia. Athnif. minuta . et non pas eschurc, chausicr. A^bain, chemitr
Toutes deux se sont conservées dans le français d'aujourd'hui après avoir subi ta transformation de letlre ordinaire pro : pour ; per : par.
Mais selon toute apparence, la formation de la langue méridionale s'opéra d'une manière plus libre et plus soignée. L'histoire nous porte à le croire. Le midi était plus particulièrement romanisé,1es vainqueurs avaient fait de cette plantureuse contrée une seconde patrie, et nombre d'importations romaines s'y étaient naturalisées. Le nord au contraire restait soumis à l'influence germanique.
Au surplus, les trois langues romanes, l'italien, le provençal et même l'espagnol ou castillan, possédaient les qualités requises pour devenir langue écrite, bien avant d'être employées comme telles; et c'est à tort que l'opinion accréditée voudrait, antérieurement à leur apparition dans les titres, les qualifier de patois paysanesque qui se dépêtre à grand peine d'un jargon latino-germanique. Qui eût songé , avant que Raynouard eût édité le poëme sur Boèce, qu'il existât antérieurement à l'année 1000 une langue romane bien supérieure sous le point de vue grammatical, aux nouveaux dialectes italiens, espagnols , portuguais et français? Quant au reproche de rudesse grossière , ces langues ne l'auraient encouru que par l'absence de caractère , de formes déterminées. Elles les révèlent au contraire de très-bonne heure, et vraisemblablement dès avant l'invasion des peuples germaniques; et certes , la faute n'en était pas à ces derniers, si le provençal et l'italien obéissaient dans leur marche progressive à des principes phonétiques diamétralement opposés. Lo mélange de peuples comportait toutefois une réaction. La
ronséqucnofl fut cet effort vers la clarté , si remarquable dans les langues romanes, et dont nous avons exposé la marche et les résultats.
Que si les Germains avaient eu une part immédiate à la formation de la langue , elle eût fourmillé de germanismes, et l'accent primitif ne se serait maintenu dans cette même intégrité. Il est donc plus ratio m* 1 de considérer les langues romanes comme des dialectes latins qui, dans la direction voulue par leur condition natale et par celles du climat, s'éloignaient non pas en aveugles, mais à pas mesurés et avec principe de leur langue maternelle.
Des circonstances prépondérantes assignent une époque reculée à leur formation. La langue italienne est regardée comme la cadette d'entre les sœurs, attendu qu'elle se produit la dernière comme langue écrite; et néanmoins quelques mois, quelques courtes locutions disséminées dans les titres latins du YUI. r siècle, prouvent que dèslors cet idiome avait posé les bases de sa grammaire , commencé l'œuvre de son développement, en un mot, que son existence était un fait acompli. Au dire des témoignages historiques, le bienheureux Adhalard (né vers *750), parlait l'idiome populaire avec élégance; partant ce dernier était propre à servir d'instrument oratoire. Un de ses biographes, Paschasius Ralbcrt, son élève , s'exprime en ces termes : « Qiiem si vulgo audisses , dulcifluus emanabat ; si vero idem barbara , quam teutiscam dicunt, lingua loqueretur , pra»emioebal caritalis eloquio. » Un autre, Gérard de Corbie , dit de même : « Qui si vulgari id est romana lingua loqueretur , omnium aliarum putarelur inscius; uec mirum
crat cnim in omnibus libcralitcr educatus; si vcro theutonica, enitebat perfeclius. « L'épitaphe de Grégoire V (mort, 999 ,) rémémore l'éloquence de ce Pape, en trois langues, de ce nombre la romane :
Usus fraucisca , rulyari et \oce lalina lnstituit populos eloquio triplici.
Les dialectes populaires auraient été employés et cultivés bien plus tôt comme langues écrites, si deux autres langues d'un rang plus élevé n'y eussent mis obstacle; le latin comme langue de l'étal, de l'église et des sciences, et l'allemand comme idiome usuel des vainqueurs , cent ans même après la conquête. C'est en France que ce dernier s'est maintenu le plus longtemps, et tout au moins comme langage de la cour et des grands du royaume, peut-être jusqu'à la fin du IX.' siècle. Mais les droits acquis de la langue romane ne lui furent pas contestés plus longtemps; car déjà, sous Charlemagne, il fut décrété dans le concile de Tours (813) que l'enseignement religieux se ferait dans les deux idiomes populaires : l'allemand et le roman. « Ut easdem homilias quisque aperte transferre studeatin rusticam romanarn linguam aut theotiscam, quo facilius cuncti possent intelligcrc qua? dicunlur. » Injonction maintes fois renouvelée dans la suite. Enfin dans le traité de Strasbourg (842) et dans celui de Coblentz (860), c'est-à-dire, après le démembrement de l'empire carlovingien , le roman apparaît comme langue de la nation française , prérogative qu'il ne devait plus abdiquer.