DES PRINCIPAUX TROUBADOURS, APPRÉCIATION DE LEUR MÉRITE LITTÉRAIRE
GUILLEM1X, comte de Poitiers. (Reg. 1087-1127.) Diez. 3-17.
Ce prince troubadour, le plus ancien poète que puisse revendiquer la muse occitanienne, est également célèbre par son esprit , ses talents, sa bravoure et une légèreté de moeurs dont l'écrivain anglais, Guillaume de Malmesbury, a plus que tout autre fait les honneurs. Au milieu d'une carrière où il y avait déjà beaucoup à expier, on le voit, à la tète de 300,000 hommes , prendre part à la malheureuse croisade de 1101, et revenir presque seul en Aquitaine, sans que ses infortunes amènent d'autre résul-
Nous rappelons que cette partie de notre publication n'est pas une traduction mais un résumé analytique de l'outrage d« Diez; Lcben und Werko der Troubadours (1829j iii-8.« de 40 feuilles. {Trad.j
fal que de fournir un thème de plus a son insouciante
gaieté.
Les poésies de Guiliem sont gracieuses, faciles, mais sans profondeur. La simplicité de forme n'exclut pas chez lui une élaboration consciencieuse, car ce prince visait à la renommée de bon poète. Sur les neufs chansons qui nous sont parvenues, les unes sont des œuvres de sentiment; et de même que le bouton recèle la fleur, elles contiennent en germe les traits caractéristiques de la chanson d'amour provençale ; les autres sont des productions spiritucllesjiumoristiqucs^ais procédant avecune nudité d'expression rare chez les troubadours. Guiliem, au surplus, se proclame lui-môme poète transcendant (1), et semble avoir été un de ces hommes privilégiés dont on chérit même les travers. En fin finale, il revient à récipisccnce et nous lègue une chanson, poignante expression d'un amer repentir , dont on ne peut mettre en » doute la sincérité.
Tous les critiques, depuis Alteserra jusqu'à Raynouard, font coïncider cette pièce avec le départ de Guiliem pour la Terre-Sainte; nous pensons différemment. Ce n'est pas là le langage du noble preux, qui, fort de sa confiance en Dieu et de sa bonne épée, s'apprôte à passer la mer. «< Ma carrière marche à sa fin, » s'écrie Guillaume, puis il parle d'abdiquer sa chevalerie , de renoncer au fier jeu chevaleresque. Il ne fait pas même un appel à ses compagnons d'armes, cela seul ébranlerait notre conviction; mais voici qui est péremptoire : le comte parle de son fils, comme d'un jenne homme qui devra rassembler
0, V p M et 3fi «if cel M|TCIg«.
toute sa prudence pour résister à l'effort de ses ennemis, et le met sous la sauve-garde du comte d'Anjou. Or, le fils aîné de Guillaume (plus lard Guill. X.), n'avait qu'un an, lors du départ de son père et fut confié à sa mère, investie de la régence. Eu égard au comte Folco d'Anjou, il ne s'agit pas de Folco mort en 1109, mais bien de Folco ou Foulques-Ic-Jeune , son fils, de sept ans plus Agé que l'héritier de Guillaume, et qui pouvait lui servir de protecteur.
BERNARD DE VENTADOUR (environ 1 1 40 - 1 195) . Diez. 17- *2.
Fils de l'homme qui chauffait le four au château du comte Ebles II de Ventadour, Bernard révéla dès son enfance de si heureuses dispositions que son noble maître le fit élever avec soin et l'initia lui-même à la poésie. La femme du comte était celte belle Agnès de Montluçon, « plus blanche que neige de nuit de Noël.» L'enfant l'iama en silence. Le poète adolescent exprima les tourments de son âme, l'ivresse délirante de ses rêves; mais sa timidité craintive laissait écouler les mois, les années d'une vainc et discrète attente. Un jour enfin il s'enhardit jusqu'à solliciter le don d'un baiser.Telle audacieuse requêtelui valut un arrêt d'exil, disgrâce qui, sans ébranler sa constance, donna libre cours aux éloquentes plaintes d'un a mour quand même. Rappelé bientôt et dédommagé d'une rigueur passagère, notre poète augurait bien, ce semble, en espérant, comme il le dit : « A bon commencement bonne fin. * Mais le comte, ouvrant les yeux, traita son protégé avec une froideur significative, et qui pis est, séquestra rigoureusement la comtesse. Il fallut s'éloigner de ces lieux si
chers. Bernard se Uni aux environs du manoir, cherchant à soutenir son amante par de poétiques consolations; la sévérité du comte s'en accrut d'autant, et Agnès dut imposer à son servant un éternel silence.
Le troubadour passa en Normandie (1152-1154), où l'attendait la faveur de la trop célèbre Eléonore de Poitiers; peut-être la suivit-il en Angleterre ; de près ou de loin son langage fut toujours celui du plus humble adorateur. Le royal époux néanmoins en prit ombrage.
Bernard se retira dans le nord de la France, puis à Toulouse, chez le comte Raimon V, dont il partageait les opinions gibelines. Là nous le voyons chanter tour à tour une Jeanne d'Est, une dame de Narbonne (Ermengarde?) deux autres déités dont il surnomme Tune Conort( consolation) et l'autre Tris/an; mais c'était dans sa destinée d'être incessamment victime de la jalousie et des méchants propos ; il prononça l'adieu sans retour au sexe enchantenr , et , à la mort du comte Raimon (U9i), entra dans le monastère de Dalon où il trépassa dans un âge avancé.
Bernard de Ventadour est, sans contredit, l'un des meilleurs chansonniers qu'ait produits le moyen-âge. Dans ses poésies règne un tendre abandon, une suave délicatesse de sentiment jointe à la naïveté de l'expression. Sa strophe est tout à la fois simple et harmonieuse. On ne s'étonnera pas que sa mémoire ait été en grand honneur, voire chez les derniers troubadours qui s'étayent à tout propos de son autorité et se complaisent à l imiter. 50 chansons.
MARCABRUN (11 40 - 1185). Diez. 42-52.
Les courtes biographies manuscrites ne s'accordent pas absolument à l'égard de ce troubadour remarquablement original. On le déposa enfant à la porte d'un homme riche, Aldric de Villar (I), qui le fit élever. Plus tard il habita chez le troubadour Ccrcamon, jusqu'à ce que lui-môme eut commencé à poétiser; ou l'appelait Panpercfui. ïl adopta le nom de Marcabrun. Sa célébrité fut grande et l'on redoutait sa mauvaise langue. Mal lui en prit, car le châtelain de Guian se vengea en lui donnant la mort. L'autre notice semble une rectification : il était Gascon et fils d'une pauvre femme, Maria Bruna. La critique a, quanta présent, placé Marcabrun dans la seconde moitié du XI!l. c siècle. Il prend rang au contraire parmi les plus anciens troubadours. L'une des biographies le dit positivement (2) et l'autre affirme que de son temps on ne connaissait pas encore le canson et que toute poésie chantée était dénommée vers (3). Joignez à cela les témoignages d'autres troubadours. P. d'Auvergne, l'un des aînés, cite Marcabrun comme un contemporain, et Raimon Jordan, qui florissait vers 1200, en parle comme d'un ancien maître. Somme toute et en tirant induction de ses propres chansons, sa carrière poétique nous paraît comprise entre 1140 et 1185. La pièce la plus importante est un sirventes sur l'expédition d'un empereur d'Espagne contre les Almoravides, dans lequel on a cru reconnaître Alphonse X. Mais il s'agit d'Alphonse VIII,
(1) La famille Villar habitait aux tniivm* M CmUMOtU*. Aldric cm vinisemt>I..Meiiicnt
l'dalger, lequel appnrnit dans une charte île I I*iT». Hist. «I.- Lang. t. Il, preuve*, p. 431. (Sj V. paRC III de cet oiivr.«*e.
(5; Ibidem.
roi de Caslille et Léon, qui se déclara ( 1 1 35) empereur d'Espagne et fit plusieurs levées de boucliers contre les mécréants. La plus mémorable eut lieu de concert (1147) avec le roi de Navarre et le comte de Barcelonne, régent d'Aragon; c'est elle que noire poète avait en vue; Ton sait au surplus que la dynastie des Almoravides fut renversée parcelle des Alraoades, en 1149. Un autre sirventes a trait à un roi Louis faisant un appel à la croisade ; ce roi est Louis VH et non pas Louis IX.
Marcabrun est l'un de ces poètes qui faisaient consister le grand mérite de la haute poésie dans rélocution obscure; aussi sommes-nous littéralement hors d'état de bien comprendre le quart de ses chansons. Quelques-unes toutefois sont exemptes de ce travers (1). Ennemi juré du beau-sexe (2) qu'il attaque incessamment et sans rime ni raison, mais non sans recevoir en retour de rudes coups de lance, il moralise sur un ton à blesser les oreilles les moins délicates et professe, quant à lut, un cynisme eiîronté et notamment un insoutenable amour-propre. L'ensemble de ses productions ne nous apprend pas grand chose sur ses destinées ultérieures. Dans un sirventes, il parle du comte de Poitiers (Richard-Cœur-de- Lion)et d'un Alphonse qui possède Avignon, la Provence et Beaucaire (Alphonse II d'Aragon) ; mais un vers nous ferait supposer qu'il atteignit à une certaine vieillesse : quan per aver es un gariz emperaire. IV. 304. « Un » gars est devenu empereur à cause de sa richesse , » cela ne peut guère s'entendre que du bysantin Alexis II qui monta sur le trône (1180) à l'âge de trente ans.
('2, V. p. 127. note I.
JAUFFRE RU DEL, prince de Blayb ( 1 140 - 1170). Diez. 52 -62.
L'histoire de ce prince troubadour est connue. Il entendit vanter les attraits de la comtesse de Tripoli et s'enflamma soudain du plus violent amour : non content de faire des chansons sur sa belle inconnue, il prit la mer, mais l'infortuné tomba malade durant la traversée et fut débarqué mourant. La comtesse, instruite de l'étrange pèlerinage, accourut au chevet du troubadour; Jauffre la reconnut et expira, rendant grâces à Dieu et à sa dame. Il ne restait à cette dernière qu'à lui élever un splendide monument; elle fit mieux, elle prit le voile.
Nous sommes très-éloignés de rejeter ce romanesque récit, l'incident est tout-à-fait dans l'esprit de l'époque, les poésies de Jauffre en confirment la réalité; d'ailleurs, à part l'allusion de Pétrarque : « Rudel cingla vers l'autre vie à l'aide de rames et de voiles, » nous aurions maint témoignage à produire. Mais quel était ce Jauffre Rudel?
Jauffre, comte d'Angoulôme (} 1048), laissa cinq fils parmi lesquels un Jauffre Rudelli, prince de Blayes en Scûntonge, aux bords de la Garonne. Mais le comté de Tripoli ne fut érigé qu'en 1109, et l'ordre du temple (dont une commanderie fut le théâtre de l'aventure) en 1118; ce n'est donc pas notre héros. Plus tard nous trouvons un Gérard de Blayes, également père d'un Jauffre Rudelli, signataire d'un document de 1231. Mais à dater de 1200 le comté de Tripoli avait été réuni à Antioche. Nous fondant sur les biographies provençales,
nous admettrons un troisième Jauflre Rudel. Que l'histoire ait passé sous silence un prince de Blayes, rien d'étonnant; nous voyons d ailleurs que Marcabrun l'avait connu.
Eu égard à la comtesse, il doit s'agir de Mélisende f Glle de Raimon I , recherchée en mariage puis dédaignée par l'empereur Emmanuel Comnène, affront que l'indignation fraternelle tenta de venger par la voie des armes (1162). Déçue de hautes espérances, élairée sur les vanités de ce bas monde, la comtesse, on peut le supposer du moins, aura borné son ambition à une de ces vies de bonnes œuvres, qui suffisent à lame aimante et généreuse. Sa beauté, ses vertus , l'outrage intenté par la fourberie grecque, tels pouvaient être les éléments d'une renommée qui avait retentissement jusqu'en Europe. Cela posé, l'incident se serait passé vers 1170.
Cinq chansons de Jauflre Rudel ont trait à des amours antérieurs, mais une autre corde pouvait vibrer sur sa lyre. Electrisé par la grande voix de saint Bernard, il a résolu de suivre la croisade de Louis VII (1147); nous l'entendons prendre congé des amours pour passser au service du Rédempteur, la véritable école : srgiir cscolu. ' Deux chansons (h. 111. 97 et 101) ont évidemment trait à celte passion transcendante, inspirée parla comtesse de Tripoli.
RAMBAUT III, comte d'0 R ANGE (reg. 1150 - 1173). Diez. 62-68.
Le comté d'Orange, qui a donné le nom à une illustre branche de la maison de Nassau, était situé dans le marquisat de Provence, sur la rive gauche du Rhône;
les comtes de Toulouse, en leur qualité de marquis de Provence, et l'empereur d'Allemagne, comme roi d'Arles, y exerçaient une double suzeraineté. L'origine du comté remonterait à ce Guillaume-le-saint, mieux connu de la poésie que de l'histoire; quoi qu'il en soit, le comte Rambaut II suivit le célèbre Raimon de Saint-Gilles en Palestine et y mourut. Sa fille Tiburge, unique héritière, épousa Guillaume, seigneur d'Omelas, de la maison de Montpellier, et en eut deux fils, Guillaume II et Rambaut III, qui se partagèrent le comté en 1150. Le cadet, notre troubadour, échangea son nom d'Omelas contre celui d'Orange et fixa sa résidence àCourteson, ville située à une lieue d'Orange.
L'histoire n'assigne pas à ce prince un rôle important; et faute de ne dépasser la sphère des amours et de la galanterie, les chansons du troubadour ne sauraient suppléer à ce silence. A l'instar de Marcabrun, il fait effort vers la manière raffinée et quintessenciée, bien loin toutefois d'égaler sous ce point de vue ses successeurs, et il se montre fort engoué de son savoir-faire. En réalité ses productions ne sont autre chose que jeu d'esprit sans la moindre réalité de sentiment. L'afféterie de pensée n'y est pas rare; ainsi : « Le sourire de mon amie me rend plus joyeux que ne le sauraient faire quatre cents anges qui me souriraient pour me donner béatitude; j'éprouve telle joie que je pourrais en enrichir mille cœurs navrés et que mes parents pourraient vivre de ma joie sans autre nourriture (III. 16). » Et néanmoins, Rambaut n'est pas sans talent; son grand tort est de ne pas écouter son bon génie et de se laisser prendre à un genre que le bon goût condamne. Joie ou douleur selon qu'on
J écoute ou le dédaigne, plus un peu de rancune contre les médisans, voilà le fond de ses poésies amoureuses. Comme tant d'autres, il chante sa dame sous un nom d'emprunt. Certaine inhumaine est qualifiée : Mon diable (HL 19). En revanche il sut inspirer un amour hors ligne à une femme-poète, Béatrice comtesse de Die, mariée à un comte Guillaume, de la maison de Poitiers. Elle aimait Rambaut « plus que chose au monde » et lui adresse des poésies qui mettent à découvert les replis secrets d'un cœur tendre et passionné autant que fidèle. Le comte la payait de retour, mais il y allait modérément, et ce par crainte des médisans, comme il l'affirmait en vers dûment ri niés. « Merci de tant de prudence, réplique » naïvement la comtesse, mais prendre plus souci de ma » réputation que moi-môme, c'est être, en vérité, plus m consciencieux qu'un hospitalier. » Debelles paroles suffisaient à prolonger l'illusion de l'amante délaissée; enfin elle nous dit avoir perdu son chevalier, mais l'aimer toujours.
Rambaut d'Orange mourut en 1173, sans postérité; il nous a légué trente chansons; de ce nombre une pièce didactique où il donne des préceptes d'amour diamétralement opposés à ceux du romantisme.
PEIRE D'AUVERGNE (1155-1215). Diez. 69-77.
Les manuscrits le disent fils d'un bourgeoisdu diocèse de Clermont, et le désignent comme le premier troubadour de mérite. « En son temps, ajoutent-ils, la chanson portait encore le nom de vers; puis vint Guiraut de Borneil, qui composa le premier canson. » Ailleurs ils nous apprennent que le dauphin d'Auvergne (regn. 1169)
naquit du temps de Peire, assertion sur laquelle s'est fondé le Dante pour ranger notre troubadour parmi les plus anciens. Pétrarque d'autre part le surnomme poète chargé données. Nous accédons d'autant plus aux dires de ces deux grandes autorités que le legs poétique de Peire nous fournit une induction concluante. En effet, dans un sirventes où il parle de ses progrès dans l'art , preuve que ce n'était pas son coup d'essai, il exprime l'espoir d'être gratifié d'un riche présent par le comte de Barcelonne. Dans ce dernier nous reconnaissons sans peine Haimond Béranger IV, lequel, du chef de sa femme Pétronille, avait hérité de la couronne d'Aragon, bien qu'il ne prît pas le titre de roi, et qu'il séjournât souvent en Provence, comme tuteur du jeune comte son neveu. Il appert donc que la carrière poétique du troubadour commença dès 1155. Eu égard à sa haute vieillesse, un autre sirventes (IV. 115) interpellant Philippe de France, Jean d'Angleterre et l'empereur Othon,et cela postérieurement à la bataille deBouvines, établit qu'il poétisait encore en 1214. Millot croit à l'identité entre Peire d'Auvergne et Petrus de Alvernia, écrivain ecclésiastique du XIII. 8 siècle; mais il y eut deux écrivains de ce nom, l'un recteur de l'université de Paris, en 1275, l'autre florissant vers 1300.
Le talent de Peire était fort prisé dans les cours, au dire des manuscrits. Ses chansons d'amour accusent en effet de l'habileté dans l'exposition et dans la forme; mais il n'y faut chercher ni sentiment ni verve. L'une pourtant fait exception. Contrairement à l'usage, le rossignol y tient l'emploi de mercure galant, rôle dévolu au ramier, en plus au perroquet et à l'élourncau, en vertu du don de
la parole. Le dialogue, d'une naïveté charmante, est conduit avec une rare délicatesse. Nous citerions encore un sirvenles (IV. 295) où les maris sont accusés de séduire la femme d'aulrui et de séquestrer la leur: mais la pièce capitale c'est sans contredit la satire contre les troubadours contemporains.
Notez qu'il s'estimait lui-même le maître des troubadours, dictature qu'il fondait sans doute sur son habileté réelle à manier la forme.
L'attaque est dirigée contre douze de ses confrères dont la moitié nous est complètement inconnue; et comme en fait de célébrités, le manifeste n'atteint que Peire Rogier, Guiraul de Borneil et Bernard de Ventadour, il a dû être élaboré entre 1170 et 1180. Mais il faut voir comme il les arrange ; « Peire Rogier chante l'amour; mieux lui conviendrait de conduire à l'église la psalmodie, ou de porter le luminaire avec le grand cierge. Guiraut Riquicr, avec son chant maigre et fastidieux, ressemble à un mouchoir, roussi par le soleil , bon tout au plus pour une lavandière. S'il se voyait au miroir^ il ne s'estimerait la valeur d'une haquebutte. »
Il continue sur ce ton et termine par son propre panégyrique : « Peire d'Auvergne a une voix basse et haute à volonté. Ses airs sont doux et agréables. C'est le maître entre tous; seulement devrait-il faire des vers un peu plus clairs, car c'est tout au plus si on peut les comprendre . »
Cette strophe ne se trouve que dans les biographies, les textes manuscrits offrent une variante, interpolation étrangère et peu flatteuse : « P. d'Auvergne possède une
voix comme celle d'une grenouille de marais el se prise néanmoins au-dessus de tous , etc. » Nous possédons vingt -cinq chansons de ce troubadour. Comme tant d'autres il voulut abriter ses vieux jours dans le cloître; une chanson ascétique (IV. 423) en fait foi.
GUILLEM DE CABESTAING ( f entre 1181 et 1196). Diez. 77.
Fils d'un pauvre chevalier du château de Cabestaing, diocèse de Narbonne, Guillem fut admis en qualilé de page à la cour de Raimon de Roussillon. Sa bonne mine, ses gentes manières le firent aimer de tous et notamment de la châtelaine Marguerite, en ce temps la belle des belles. Bref, les choses se passèrent comme entre Jehan de Saintré et la dame des belles cousines. Mais les causons du jeune imprudent, les malins propos donnèrent l'éveil à la jalousie du comte, preux chevalier de nalure peu endurante. Le page eut à subir un sévère interrogatoire, et s'en tira en avouant timidement qu'il aimait la sœur de la comtesse, Agnès de Tarascon. Raimon, rassuré, alla jusqu'à lui promettre son intervention, et s'en fut à cet effet au château de Lie!; heureusement qu'Agnès, autorisée par son époux, daigna se prêtera la supercherie. Tout allait donc pour le mieux, mais l'ombrageuse Marguerite s'imagine que la passion simulée est réelle, et fait une scène en règle à son adorateur. Guillem jure ses grands dieux, l'amante égarée veut des explications catégoriques, exige enfin qu'un canson, expression de ses vrais sentiments , rende le doute impossible. Guillem obéit et, trop bien éclairé désormais pour prendre le change, Raimon conjure la perte du couple infortuné et leur sort devient celui du sire de Coucy et de la dame de
Fayel. Le bruil de celte tragédie conjugale souleva l'indignation de toute la Catalogne. La parenté des intéressantes victimes déclara guerre à outrance au farouche Raimon. Traqué de toute part, il finit par tomber entre les mains du roi d'Aragon et mourut en prison. Guillem et Marguerite furent déposés dans le même tombeau. Longues années durant, on célébra l'anniversaire de leur trépas; tous les vrais amants priaient pour le repos de leurs âmes.
Tel est en substance le récit du manuscrit de la bibliothèque Laurentine; d'autres offrent quelques variantes. Les érudits diffèrent d'opinion, eu égard au nom des acteurs de ce drame sanglant et au lieu de la scène. L'explication de Ste.-Palaie nous semble la plus plausible, car elle s'accorde avec les manuscrits. Il existerait encore en Roussillon une tour de Caslei-Rossello , naguère le siège d'une antique famille dite Castel-Roussillon. Le comté du même nom était la patrie du troubadour; c'est ce que l'on peut conclure de la chanson ou îl proclame sa dame la plus belle du Puy, à Lerida (III. 112) (1). Un Gauceran de Cabestaing apparaît dans les chartes de 1150-1171 et encore de 11 89. Notre Guillem, dont la mort doit tomber sous le règne de Raimon II (de 1181 à 1 196), pouvait être un cadet de famille obligé de chercher fortune. On le voit; l'histoire et la géographie nous viennent également en aide et nous serions disposés à accepter l'anecdote, n'était le pendant du sire de Coucy, coïncidence qui dénote quelque ancienne tradition de cœur mangé. C'était le fait de ce monde d'amants de se complaire à répandre
(lj Gfluccrcr:<lus de Opiie — Siagni on CabttUi^no. Ilist gcii. *lo Lat»g. i. II. |>r«nril IM), eu.-.
l'odieux sur la jalousie maritale, à atténuer les faiblesses des coupables, à effeuiller myrtes et roses sur leur tombe.
GuillemdeCabestaing est, plus que maint autre troubadour, poète de sentiment. Peu d'entre eux éprouvent au même degré cette ivresse qui puise à la coupe des délices comme l'abeille pompe le miel au calice de la fleur empoisonnée. Il faut surtout admirer le canson qui causa sa mort (III. 113); la flamme de l'amoureux délire y brille d'un éclat qui ne reluit que sous un ciel méridional. Comment ce chant du cygne trahissait-il son bonheur? C'est ce qu'il est néanmoins difficile de comprendre. Peutêtre y a-t-il méprise du biographe; car dans un autre canson Guillem dit : a Voulez-vous que je vous dise son nom? il n'est aile de colombe qui ne le porte littéralement écrit (V. 195). »
PEIRE ROGIER (1160-1180). Diez. 91-97.
Natif d'Auvergne, ce troubadour s'était d'abord destiné à l'église et avait même obtenu un canonicat, mais l'uniformité de ce genre de vie lui devint fastidieuse. Jeune et dispos, l'esprit développé , possédant des connaissances , ayant même préludé à la poésie par quelques essais , il pressentit des succès et une heureuse existence dans la condition de poète de cour, résigna sa dignité et se rendit directement à Narbonne. C'était bien avisé, car là régnait la célèbre Ermengarde, fille du vicomte Aimeric II, tué à la bataille près Fraga (1134). Bien que jeune lors de son avènement (1143), la comtesse gouverna avec gloire et sagessel'héritage paternel jusqu'à son abdication (1 192); réunissant à un rare degré les qualités apanages divers des deux sexes. Spirituelle et judicieuse au point qu'on
lui déférait la présidence de ces entreliens de société appelés cours d'amour; prudente au conseil, intrépide à la guerre, car elle marchait à la tête de ses vassaux; deux fois engagée sous les lois de l h) menée et conservant une réputation sans tache, elle aurait eu droit à la devise de Bavard. On conçoit que notre troubadour fut instinctivement attiré vers elle, et que, devenu son poète-Hge, il en ait fait l'idole de ses chants. Mais le rôle exigeait mesure et convenance parfaites. Ermengarde bienveillante et gracieuse pour son servant, savait à propos éleclriser sa verve poétique et la maintenir dans les bornes convenables. A la lecture des chansons de P. Rogier, on reconnaît sans peine l'influence d'une femme supérieure et Ton se dit qu'elle eût sévèrement puni la moindre témérité. Le long séjour du poète à Narbonne (entre 1 168-1177) finit par donner jeu aux mauvaises langues; il eut à s'éloigner et se rendit chez le comte Rambaut d'Orange. Les chansons n'autorisent point ici le dire des biographies, le troubadour donnant simplement à entendre qu'il se rend à Orange pour connaître la manière de vivre du comte (IV. 1). Ultérieurement il aurait visité l'Espagne et résidé chez Alphonse III de Castille et Alphonse II d'Aragon , enfin chez le comte Raimon de Toulouse et terminé ses jours à l'abbaye de Grammont.
ALPHONSE II, roi d'AuAGON (regn. 1162- 1196). Diez. 97-100.
L'un de ces princes moins avides de se faire une renommée comme poète que de protéger de tout leur pouvoir le culte de ce bel art, issu de la maison de Barcelonne où ce noble patronage était héréditaire , Alphonse ceignit
à son avènement la double couronne de Barcelonne et d'Aragon, et sut y adjoindre la plantureuse Provence et le Roussillon. Il possédait dès- lors en Espagne la totalité, en France la majeure partie du territoire de la langue occitanienne. Quel gouvernant était mieux appelé au rôle de Mécène? Alphonse le comprit et sa muniGque générosité ne connut pas de bornes. Le corps des poètes de cour sut la mettre à contribution ; nombre d'entreeux vivaient à sa solde; le reste faisait effort à conquérir ses bonnes grâces. Aussi que pouvaient contre lui les virulentes sorties de Bertrand de Born ? Le concert unanime d'éloges devait étouffer ces impuissantes récriminations.
RICHARD I, comte de Poitiers et roi d' Angleterre (reg. 1109-1199). Diez. 100-107.
Un roi d'Angleterre troubadour! cela pourrait surprendre si les romanciers, les historiens, les critiques littéraires ne s'étaient chargés à l'en vi de populariser Cueur-de- Lion, si l'on ne réfléchissait que la cour d'Angleterre était alors toute française, que le père de Richard, Henri IL avait ceint la couronne commedued' Anjou, que sa mère Eléonore était protectrice née de la poésie méridionale, que son aïeul (Guillem IX) avait ouvert la carrière aux troubadours. Il y avait là prédestination au protectorat comme au culte de Part. Richard d'ailleurs en s'entourant de poètes, de jongleurs, en leur faisant largesse, n'écoutait pas seulement ses inclinations; il connaissait le côté utile de la louange, il la provoquait , et son ancien biographe Roger de Hoveden le dit non sans humeur : « il la mendiait. » Au surplus, il n'est pas démontré que les deux chansons qui
nous sont parvenues, la plainte du prisonnier (l),en quelque sorte devenue célèbre, el le sirventes contre le dauphin d'Auvergne (2). aient été originairement composées en langue provençale. Le texte de la première est incomplet, car l'envoi ( 3 ) prouve qu'il y manque deux strophes; en tous cas Richard fut trouvère, ce qu'indiquerait l'épisode touchant et rien moins qu'inadmissible de Blondel (4); en second lieu l'échange de chansons peu courtoises entre Richard et Henri de Bourgogne (5).
ROBERT I, dauphin d 'Auvergne (reg. 1169- 1234), Diez. 107-113.
Bien que ses possessions fussent limitées au territoire de Belley et à une partie de l'Auvergne , Rohert n'en tenait pas moins une cour brillante, point de réunion des poètes et que Ramon Vidal, décrit con amore ÇV 344). Celte munificence lui coûta cher, la moitié de son avoir. Ses productions n'étaient pas sans mérite, mais il se bornait à manier l'arme de la raillerie ou à rompre des lances avec ses adversaires politiques.
Par le traité de Louviers (1196) , Richard-Cœur-de- Lion, ayant cédé l'Auvergne à Philippe-Auguste, et reçu en retour le Quercy, Robert, qui bien contre son gré, faisait partie de l'échange, se trouva passer sous la suzeraineté du roi de France, lequel ne tarda pas à lui enlever sa bonne ville d'Yssoirc. Fort de l'appui que lui promeltait secrètement son ex-suzerain , Robert prit les
(1) Voir la'préface du livre de* roi*, par M. Leroux de l.enrr. (pie non* noson« citer de mémoire. (Trai.j
(2) Voyez ri-npns la vie du D.mpliin.
(3) Vo.cp. m de cet ouvpirc, la r. g'e concernant les rim.-i .Je l'envoi.
(4) Voir Hntimer <*.«•«. liichle der ll< licnstanlcn. T. 111. p. 3T>. C5) Voir liaufr. Richard! ilin. lib. 6 aqud pale p. HJ9.
armes, mais Richard avait conclu un nouveau traité et le Dauphin supporta seul un courroux dont l'explosion ne se fit pas attendre. L'Anglais riait dans sa barbe et faisait sourde oreille aux supplications, et Robert dut faire sa paix à ses risques et dépens. Mais voici que Philippe apparaît armé sur le territoire anglais. Richard accourt et n'a pas honte de solliciter à une nouvelle révolte celui qu'il avait déloyalement abandonné. Mais, experto crede Roberlo, Robert refusa et fit bien, car en 1199 Philippe le réintégra dans ses domaines.
Le dépit de Richard s'était formulé dans un sirvenlcs (P. O. 13.) bien et dûment rétorqué (IV. 256.) par l'inculpé.
Le Dauphin était juge éclairé en matière de poésie; maintes fois les troubadours en déférèrent à son arbitrage; il rendit des soins à Comptore, fille du vicomte (Raimon II?) de Turenne. (V. 321).
PEIRE RAMON DE TOULOUSE (1170 - 1200). Die*.
Toulouse, antique résidence d'une famille de comtes qui régnait de la Garonne aux Alpes, principale cité de la plus belle partie de l'Occitanie , initiée dès longtemps aux arls de la paix, devait l'une des premières, appeler à elle la jeune muse provençale et devenir un jour le sanctuaire de la littérature nationale. Son plus ancien troubadour fut Guiraudet-le-Roux; Pcire Ramon était un poète d'une toute autre importance et néanmoins sa vie nous reste en quelque sorte un mystère. Les manuscrits le surnomment le vieux ; à quelle occasion? Nous ne saurions le dire.
Fils d'un bourgeois toulousain, il étudia les préceptes de l'art et embrassa la condition de poète de cour. La terre étrangère assurait au chanteur le contacl avec les maîtres de l'art, et lui offrait eu prospective ces honneurs, ces récompenses , que la cité natale déniait au novice. II fallait entreprendre, accomplir un long pèlerinage afin que le poète lauréat pût revenir demander à la mèrepatrie d'applaudir à son tour aux légitimes succès d'un de ses enfants. Tel était pour le grand nombre le cycle à parcourir ; P. Ramon se mit en route le cœur léger , la bourse aussi , mais confiant en son étoile.
Xous le voyons à la cour d'Alphonse If, ce zélé protecteur de la poésie ; nous le devinons en Catalogne , nous le retrouvons enfin mûri par les années et les voyages au service de son seigneur, Raimon V, de Toulouse. Maintes dames furent l'objet de ses adorations; cela va sans dire, leur nombre, leur identité nous échappent également; l'une habite Barcelonne, cette autre Toulouse, mais il en dit long sur leurs dédains , sur sa fidélité , son humble soumission, sa prudence et son habileté à filer le parfait amour. En somme, ses chansons, au nombre de vingt, ne manquent pas d'originalité. Jehan de Nostre- Dame, en reproduit un passage que redit à son tour la lyre qui rendit si souvent l'écho de la muse provençale , celle de Pétrarque.
ARNAUT DE MARUEIL (entre 1170 et 1200). Diez. 120-129.
Né de parents pauvres, à Marucil, diocèse de Périgueux , et l'étal de scribe ou notaire ne suffisant pas à le mettre à l'abri du besoin, obéissant d'ailleurs à un ins-
tiuct secret. Il embrassa la condition de poète de cour, et sa bonne étoile le conduisit à la cour d'Adalasie, fille de Raimon V, de Toulouse, et femme de Roger If, Taille- Fer, vicomte de Béziers. Doué d'un extérieur avantageux, possédant le triple talent de poétisër, de chanter et de bien lire, il y reçut l'accueil le plus bienveillant et ne tarda pas à jouir de la plus haute faveur. Une reconnaissance bien légitime sans doute, dégénéra en véritable passion, finalement payée de retour, si l'on en croit certains indices et le surnom geni conquis. Advint pourtant le jour de la disgrâce; le troubadour avait péché à l'endroit de la discrétion. On lui eût pardonné, mais un redoutable rival s'était mis sur les rangs ; ce n'était rien moins qu'Alphonse II d'Aragon. Le poète eut beau faire humble soumission dans un canson; le prince ne voulut pas tolérer, même à distance, ce prétendant démissionnaire , et Adalasie lui signifia l'exil et le silence. Arnaut s'en fut exhaler sa plainte amère à Montpellier, heureux d'y retrouver un protecteur, en la personne de Guillaume VIII (vers 1199 ou 1200); bientôt l'inhumaine passa de vie a trépas ; et comme le poète ne sonne mot de la catastrophe, on en conclut qu'il ne lui a pas survécu.
Arnaut ne brille pas par l'originalité , car il se répèle trop souvent; mais sa mise en œuvre, notamment dans les lettres, est des plus agréables. Peu de troubadours ont loué le sexe féminin avec un accent plus vrai et mieux senti. Pétrarque le désigne : // men famoso Arnoldo c'est-à-dire, qu'il l'estime inférieur en mérite au fameux Arnaut Daniel. Qu'on en jugeât ainsi au temps de Pétrarque , soit, mais les troubadours citent Arnaut de Marueil de préférence à son émule. Son legs comprend
vingt chansons, nombre de lettres et un ensenhamen on les éloges complaisamment prodigués à la classe bourgeoise, donneraient lieu de penser que, contrairement au dire de Noslradamus, Arnaud en faisait partie.
GU1RAUT DE BORNEIL (1175 environ 1220). Dicz 129-140.
Ce troubadour, de basse extraction, était originaire d'un hameau des environs d'Exideuil et relevant de la vicomte de Limoges. Les biographies ont omis de nous enarrer sa vie ; en revanche elles le déclarent le premier des poètes passés, présents et futurs, aussi lavait-on surnommé : « Le maître des troubadours. » Il manque à cette dictature la sanction de ses confrères, lesquels , au surplus, se jalousaient à qui mieux mieux; mais il reste hors de doute , eu égard à un mérite réel cl que nous sommes à même d'apprécier, que Guiraul n'ait joui de son vivant d'une haute considération. Et quant aux pompeux éloges décernés par un biographe de la lin du XIII. c siècle, on en conviendra, à une époque où l'on prisait par-dessus tout la poésie artistique riche d'enseignements, les cansons nioraliseurs de noire poète devaient être estimés fine fleur de genre lyrique.
, Guiraul était troubadour dans lame. Nul n'exerce la profession avec plus de zèle; nul, à l'exception de Guiraut Riquicr, n'entretient plus volontiers son auditoire des destinées de la poésie. Cette naïveté, commune à tant d'autres poètes, ne lui est pas départie; mais il y a compensation, c'est un esprit mâle et que le Dante surnomme le chantre de la rectitude. L'art , selon lui , noble vocation, n'est pas un jeu de toutes les heures. Il y a quatre
conditions requises pour une bonne pièce : l'amour, un lieu, une saison favorable et la faveur des grands. Il s'adonna quelque temps, sans doute dans sa jeunesse, à l'obscurantisme poétique, mais lui-même fit justice de cette erreur.
Nous ignorons en quelque sorte ses destinées; à peine pouvons-nous fixer l'époque où il entra en scène , le laps de temps qu'il lui fut donné d'y briller; car ses cbansons, même sur les sujets moraux, ne sortent pas des considérations générales, comme si le poète avait eu vergogne de spécifier les événements et les individualités. Le témoignage de Peire d'Auvergne prouve que Guiraut établit sa célébrité dès 1180. Evidemment il séjourna en Espagne (1). L'une de ses chansons (2) est dédiée aux rois Ferdinand et Alphonse; ce doivent être Alphonse IX de Léon (1188-1230) el Ferdinand III du vivant de son père (1217), roi de Castille. La pièce aurait donc été composée entre 1217 et 1230. Une autre chanson (P. O. 133) s'adresse au roi de Navarre, évidemment Sanche-le-Fort (1194-1234). Ailleurs (3) il célèbre le triomphe du roi d'Aragon. Peire II ne réussissait guère en ses entreprises; il s'agit donc d'Alphonse II ou de Jacques I. Les manuscrits se bornent à consigner que Guiraut Riquier vécut célibataire, et légua son patrimoine à St.-Gervais, église du bourg natal, et aux pauvres.
(1) • Si cor* non huer. • 51t.
(?) « iit's t\v snl.r.-vol.T. • M*.
flj « M Kuniilan mi fui. » .»/*.
PEIRE VIDAL (1175 env. 1215). Diei U9-179.
En fait de troubadours Vidal est par excellence un merveilleux personnage, à dose égale d'esprit et de folie, ce qui ne l'empêche d'être haut placé dans l'histoire de la poésie provençale. Les ébouriffantes assertions des biographies auraient quelque peine à triompher de l'incrédulité moderne, si les dires, les assertions du poète et de ses contemporains ne venaient les confirmer précisément en ce qu'elles offrent de plus extraordinaire. Vidal fut le favori des illustrations masculines et féminines de l'époque, qui appréciaient son mérite, non sans s'égayer de cette inimaginable présomption qui lui faisait jouer le double rôle de fou et de poète de cour. II y avait néanmoins dissidence d'opinions à son égard. Les uns le déclaraient insensé en toutes lettres; d'autres, plus clairvoyants, distinguaient sous l'alliage le riche métal. Mais finalement il n'y eut qu'une voix à le proclamer l'un des maîtres en poésie comme en érotique. A qui veut raconter sa vie la matière ne fait faute, car ses chansons sont d'autant plus surchargées d'allusions historiques que l'artiste aimait à entremêler les couleurs dans la trame. Mais, on le devine, mettre tout cela en ordre el lumière , ce n'est médiocre labeur.
Fils d'un pelletier de Toulouse, la nature l'avait créé poète , l'élude fit le reste et, se trouvant en mesure, il s'adonna tolo corde etanimo au culte de l'art et notamment à la vie nomade. Peu d'années lui suffirent en effet, pour parcourir l'Espagne , le midi de la France et la Haute-Italie. Littéralement il ne tenait pas en place; aussi perdons-nous la trace de ses marches et contremarches.
Le voici tout d'abord l'aspirant d'une dame de Montesquieu (château dans le pays de Toulouse), mais qu'il nomme sa nouvelle dame. Cet amour lui fait voir roses par la gelée, et ciel serein par un temps nuageux; et néanmoins dans la même chanson (P. 0. 182) il offre ses hommages à une jeune demoiselle deCaslille : « La- » quelle a pour Lui plus de valeur que cent chameaux » chargés d'or, en plus le royaume d'Emanuel (régna » jusqu'en 1180). » Le refrain adjure saint Jacques de Compostelle, et fait allusion à Miguel de Luzia, noble Espagnol de la cour d'Alphonse II; nous en concluons qu'à cette époque Vidal avait déjà visité la Catalogne et l' Aragon. Bientôt il se nomme le chevalier du roi de Caslille; c'est chevalerie tant soi peu apocryphe, car le moine de Monlaudon déclare qu'il se l'est conférée luimême. A dater de 1180, nous le trouvons au service de Barrai, vicomte de Marseille, qui le tenait tellement en estime, que, pour complaire à son époux, Adalasie de Roquemartine crut elle-même devoir se mettre en frais pour le poète, ce qui lui monta singulièrement les idées. Mais comme le tout se réduisait à de belles paroles, Vidal finit par maudire l'inhumaine dans un canson(l), se comparant « à un berger qui jouerait des airs de flûte à une colline. » La chanson est dédiée à la reine d'Aragon , évidemment Sancha, fille d'Alphonse VIII deCaslille, unie en 1174 à Alphonse H d'Aragon. C'est en l'honneur de ce prince que le troubadour fait feu roulant de sirventes, et Dieu sait s'il s'y montre matamore (P.O. 187): « Oh! si j'avais un bon cheval de bataille,
(I • SVu fot m un t. . lit.
» comme je chasserais l'ennemi. Mon nom seul le terrifie » plus que lépervier n'épouvante la caille.... Quand j'ai >' ma cuirasse et mon épée, la terre tremble sous mes » pas, car en audace je suis un Roland et un Olivier. »
IVous avons vu que les maris le redoutaient comme le feu et l'épée (1); mais à force de se targuer à tort ou à raison , il arriva que le discourtois époux d'une dame de Sl.-Gilles lui fit percer la langue.
Nous plaçons ici une suite d'excursions dans l'Albigeois et dans le pays de Carcassonnc, au château de Saillac, de Saissac, Fanjau vrai paradis, Monlrial impériale demeure; autant de châtelaines visitées, autant de conquises, autant de chants d'amour et de victoire. Puis il s'en revient à Marseille reprendre le fil de ses tendres mais vaines supplications auprès d'Adalasie.
L'envoi d'un canson prouve que les choses se passaient immédiatement après 1187, alors que Richard, encore comte de Poitiers, avait pris la croix sans pourtant se mettre en route (2).
Or un jour, disent les biographies, Vidal réussit à surprendre la vicomtesse durant son sommeil , lui ravit un baiser et même deux. Adalasie , réveillée en sursaut, jeta feu et Gamme, manda son époux, lequel trouvant que c'était grand bruit pour peu de choses, intercéda, mais inutilement pour le délinquant. Vidal, de son côté, avait pris le large sur un vaisseau en partance pour Gènes. L'incident est vrai (V. 336), la fuite seulement est un embellissement, car un canson (III. 319) , autre dépréca-
(1) V. p. 148 de cet ouvrage.
('!} « Ane no mon /ht orner • M,.
lion adressée à l'inexorable, prouve que Vidal resta à Marseille. Notez que, fidèle à sa manière, il termine sa chanson d'amour par des considérations politiques sur l'Espagne. On l'exila néanmoins et il se rendit effectivement à Gênes (V. 33G) pour y soupirer de plus belle (III. 318).
L'absence fut courte, bien que les biographies le fassent partir d'Italie pour la Terre-Sainte, en compagnie de Richard, et revenir longtemps après sur l'invitation do Barrai, sans réfléchir que l'expédition s'ouvrit en 1190 et que le vicomte de Marseille mourut en 1192. Nous assignons son retour à l'année 1189 eu égard à une chanson, où il dit que l'amour est venu l'atteindre au-delà des mers, qu'il revient pour obtenir pardon ou trépas et félicite dans l'envoi Richard de s'être élevé au plus haut degré, ce qui ne peut s'entendre que de l'avénement de Cœur-de-Lion (l). Barrai ne pouvant se passer du troubadour, avait triomphé sans doute des répugnances de sa moitié, Vidal en était dans le ravissement, ce qu'il exprime en très-bons vers (III. 32 I). A vrai dire, cette fois, la chance lui fut bonne. Adalasie pardonna l'usurpation du baiser, aussi le poète sonne-t-il en cette occasion à toute volée (2). Ses relations personnelles avec le roi d'Angleterre sont hors de doute, que, s'il le suivit à la croisade, il n'alla pas plus loin que Chypre et s'y maria à une Grecque. Mais voilà qu'on lui met en tête qu'elle est fille de l'empereur de Constanlinoplc, et lui donne des droits à l'empire. Notre héros goûte fort l'argument, fait des épargnes pour équiper une
(I) • Ami* 'iomi nus ^ot il'attior. • H$.
(Si) V. I.i pfëcr, |' KM».
flotte, en attendant prend les armes, le titre d'empereur cl siège sur un trône. On se récria. L'excentricité n'en est pas moins authentique, car elle sert de point de mire au sirventes du marquis de Lenza, un italien (V. 248).
Barrai décédé (1192), Vidal rompit avec Àdalasie et passa à Carcassonne. Ce fut là que lui vint la belle idée de s'affubler en loup en l'honneur de Louve (Loba) de Penautier, travestissement qui lui valut d'être fort mal mené par chiens et bergers (1 ) .
N'allez pas croire qu'au sein de ses extravagances P. Vidal cessât d'être, quand il le voulait bien, poète de bon sens et capable d'exprimer de mâles çt nobles pensées. Maintes chansons satyriques témoignent le contraire; l'une d'elles (IV. 105) composée (1 113 ou 1 1 14) au temps de la captivité de Richard, s'attaque aux potentats de France, d'Espagne et d'Allemagne et leur dit énergiquemcnt leur fait.
Mais il change encore de théâtre, et séjourne à la cour du marquis Boniface de Montferrat. L'Italie occupe sa muse (P. O. 198) des sanglants démêlés de Gênes et de Pise (1195); il apprend à y connaître les Allemands dont le parler lui semble un aboiement de chiens et se porte en toute occasion leur antagoniste politique. Une année de plus (t 196) il est parvenu en Hongrie et se loue beaucoup du bon roi Emmerich. Nous le perdons de vue, mais en 1202, alors que Boniface de Montferrat s'arme pour la croisade, c'est Vidal qui fait résonner le bouteselle (IV. 118).
Une pièce postérieure (P. O. 191) est datée d'un lieu
de baias, Aix on Avignon. Le poète mène une vie paisible et vante l'hospitalité du con te Henri, étoile des Génois (ce comte de Malte, amiral de Gênes, qui enleva en 1205 Syracuse aux Génois), et d'un comte Armand (Alemanni, l'un des premiers hommes d'état de Gênes). Bonne société, on le voit, et pour laquelle Vidal devait êlreunample sujet de divertissement, car c'était toujours le même homme. « Quand je suis armé et à cheval, j'écrase et » pourfends tout ce qui me barre passage. J'ai pris à moi » seul cent chevaliers, j'ai fait pleurer cent femmes et » rire cent autres. » L'âge n'y changeait rien, rêvant toujours conquêtes, il maintenait à tel point sa double nature que Blacatz lui demanda un jour la clef de l'énigme et comment il se pouvait faire qu'il eut tant et si peu de jugement. Vidal décline la réponse à telle inconvenante question, mais ne s'en promet pas moins beaux succès en amour. Zorgi au surplus se chargea de le justifier, déclarant que la plus grande folie de toutes était de traiter de fou P. Vidal, car sans jugement réel, nul ne saurait produire des vers tels qne les siens (P. 0. 214).
P. Vidal compte parmi les poètes les plus féconds. Son legs comprend environ soixante chansons, seulement il en est (P. O. 90. — V. 340. IV. 186) qu'il faut renoncer à lui attribuer, à moins qu'on n'admette qu'il n'ait vécu cent ans et chanté jusqu'à la fin. Il montre également du talent dans le genre narratif, mais Tune des trois nouvelles semblerait du fait de Raimon Vidal
BERTRAND DE BORN , (florissait entre i 180-1 195), Diez, 179-234.
L'Histoire daigne à peine mentionner ce troubadour ,
et cependant c'est l'une des physionomies les plus caractéristiques du moyen-àge; chevalier doué de cette intrépidité aveugle qui ignore le danger ou l'aiTronte; poète guerrier qui s'inspire à la clarté de l'incendie, au grincement de l'épée sur la cuirasse, à la grande voix du carnage; agitateur politique, infatigable à attiser les haines et les rivalités, à secouer le fouet sanglant de Bellone. Bertrand de Born est un type , une formule vivante de son époque, des plus curieuses à étudier. L'amour ne devait figurer dans une telle vie, que comme épisode, mais c'était un fleuron de rigueur à la couronne dn poète. Célébrant Malhilde de Turenne ou la femme d'Henri-le- Lion, Bertrand mérite encore nos suffrages. Occuponsnous d'abord du rôle politique qu'il joua dans les démêlés d'Henri II d'Angleterre et de ses fils.
Dante inflige un rude châtiment à celui qui avait animé le fils contre le père, et reproduit en quelque sorte textuellement le dire des biographies; néanmoins il ne doit s'agir que de la seconde révolte des princes anglais; car la première fut l'œuvre de leur mère Éléonore, et les chansons du troubadour n'y font aucune allusion. La véritable arène de ses exploits poétiques et guerriers , devait être la lutte entre les seigneurs d'Aquitaine et Richard leur suzerain. Deux tentatives infructueuses (1169-1175) étaient loin d'avoir découragé cette noblesse remuante , bien qu'elle portât les profondes cicatrices de sa double défaite; mais le bras du vainqueur pesait de tout son poids, et l'exaspération des esprits amena une troisième levée de boucliers. Bertrand, plus que tout autre, aspirait à la vengeance; il possédait en communauté avec son frère Constantin, le château de Hautcfort, véritable
pomme de discorde. Une fois Constantin s'en était rendu maître, mais Bertrand avait pris sa revanche et prétendait dès-lors à la possession exclusive. Constantin avait eu recours à Richard, au vicomte Àdémar de Limoges, et bientôt le territoire de Hautefort fut mis à feu et à sang, le château fut cerné, mais il n'était pas facile de forcer le Lion dans sa tanière. Bertrand les repoussait vigoureusement et trouvait le temps de rimer à leurs dépens un sirventes (IV 141), lequel nous semble toutefois donner à entendre qu'il était parvenu à détacher plusieurs confédérés de la cause de Richard. On comprend qu'il devait être l'âme de la conjuration. Le désaccord entre les princes anglais était un coup de fortune , les Ligueurs aquitains avaient gagné Henri-le-Jeune et Geoflfrey ; bref , la tempête grondait sourdement; Bertrand se chargea d'en signaler l'approche (IV 148), mais la réconciliation des princes à la voix de leur père, l'engagement qu'ils prenaient d'aider Richard contre les révoltés changeaient la face des choses. Bertrand rongeait son frein, et comme le jeune Henri avait fait bon marché de sa soumission , il ne manque pas de l'en railler amèrement (IV 148). Les conjurés à leur tour perdirent courage; Richard , sans grand effort, les réduisait l'un après l'autre; nouvelle explosion du troubadour indigné (IV 147). Mais voici que Geoflrey, envoyé comme pacificateur, se fait suivre d'une armée de Bretons et de ces cotteraux brabançons si redoutés, se rallie à ses ex-confédérés, ravage le Poitou, et met en quelque sorte Richard au pied du mur. J
Ceci ne faisait pas le compte du vieux roi ; il avait vu sans trop de mécontentement Geoffrey susciter des embarras à Richard , mais ce dernier semblant à deux doigts de
sa perle, il fit alliance avec Alphonse II d'Aragon , et se prépara à se rendre de sa personne sur le théâtre des événements. Le jeune Henri de son côté se coalisa avec Raimon , vicomte de Toulouse, ennemi juré d'Alphonse, Philippe-Auguste et Hugues de Bourgogne. Il y avait donc chance à sauglante mêlée ; grande joie pour Bertrand de Born (IV 149). Henri II accueilli devant Limoges par une volée de flèches , dût se retirer, mais il ne tarda à se représenter accompagné de Richard* et à peine avait-il investi la place qu'un messager lui apporta la nouvelle que son fils Henri était à toute extrémité. Il succomba, et cette mort prématurée ruinant les espérances de son parti, inspira à Bertrand des regrets d'autant plus légitimes, que le courroux du monarque anglais devait nécessairement tomber sur lui.
En effet , Henri II ayant châtié Limoges vint camper à Hautefort, qui fut enlevé d'assaut après sept jours de résistance. Amené captif devant son ennemi: « Bertrand, » lui dit Henri II, vous qui prétendiez n'avoir en aucun » temps besoin de la moitié de votre sens, sachez que » voici une occasion où le tout ne vous ferait pas faute. » — Il est vrai que j'ai dit cela, répondit Bertrand, et » j'ai dit la vérité. — Et moi, je crois que votre sens » vous a failli! — Oui, seigneur, reprit Bertrand avec » gravité, il ma failli le jour ou le vaillant jeune roi » votre fils est mort; ce jour-là, j'ai perdu le sens et » la raison. » A cette allusion inattendue, le roi fondit en larmes et perdit connaissance. Revenu à lui, ses projets de vengeance étaient oubliés, il ne voyait plus que l'ami de son fils, et il rendit au vaincu son avoir et son château. Mais un sirventcs nous apprend (IV 153)
que Bertrand ne fut pas réintégré de sitôt , bien que réconcilié avec Richard. Constantin de Born aurait bien voulu supplanter son frère à Haulefort, Henri II lui avait fait de belles promesses, faute de mieux, il se ligua avec quelques seigneurs du pays et menaça Bertrand d'une attaque en règle, ce à quoi le troubadour répondit par un sirventes aussi remarquable par la concision de l'expression que par l'audace de la pensée (IV 15 ). Et de fait, ce ne fut qu après sa mort que ses fils s'accordèrent avec leur oncle. Voici enfin qu'un rayon de soleil vient récréer celte existence tumultueuse. Henri-le-Lion avait épousé Mathilde (1), sœur de Richard; et l'empereur Frédéric I lui ayant intimé Tordre de s'éloigner de l'Allemagne, pour trois ans (nov. 1181), il vint passer le temps de son exil en Normandie. Ce fut là, que Bertrand eut l'occasion de connaître la duchesse, circonstance qui nous a valu deux causons (III 135) , dont l'un est sans contredit (III 137; le meilleur entre tous, bien qu'il ait été en quelque sorte improvisé. C'était en effet au camp de Richard, par un dimanche; l'heure de diner avait sonné et faute de victuailles on restait à jeun. Mais le troubadour avait vu la duchesse le matin même, elle lui avait été gracieuse et bienveillante, et Bertrand voulut donner le change à l'abstinence forcée de ses compagnons par un poétique repas.
Ce n'étaient pas au surplus ses premières amours; une autre Mathilde, femme de Talairand, seigneur de Montignac, avait obtenu les prémices de sa lyre. Chez Bertrand de Born, la chanson d'amour est exclusivement le produit de la galanterie chevaleresque , dénote une con-
ii) Les Mt. l'appelleul Hélène.
naissance approfondie du grand monde, n'affecte, on le pense bien , aucune tendance vers ce sentimentalisme , tant recherché par d'autres poètes et se distingue plutôt par son originalité. Malhilde était Glle d'un comte de Turenne cl sœur d'Élise de Monlfort et de Marie de Ventadour (1) triade célébrée tant et plus par la muse occitanienne. Rois et princes entouraient Malhilde de leurs hommages, car les manuscrits citent Richard , Geoflrey , Alphonse II d'Aragon , Raimon V de Toulouse. Bertrand de Born remporta; c'est ce que lui-même donne à entendre (V. 82. ), mais l'envie exploita un épilhalame composé par le troubadour , lors du mariage du vicomte de Comborne son ami , avec Guiscarda , dame Bourguignone de la maison de Beaujeu, et Bertrand fut disgracié. Facit* indignatio versum a Qu'au premier vol je perde » mon épervier , qu'un couard Luinier me le lue sur » le poing , s'en empare et tire de l'aile à mes yeux si » je n'ai prisé mon amour pour la dame en qui ha- » bitent mes pensées , plus haut que l'amour et les fa- » veurs de toute autre. — L'écu au col , casque ou mo- » rion retourné , les rênes raccourcies , les élriers » pendants , je galopperai dans la tempête , que mon » coursier ne soit qu'un vil arlrave, etc. (V. III. 14-2). » Ces adjurations restèrent impuissantes, mais le troubadour ayant conscience de son talent , ne se tient pour battu et évoque une idée neuve, de nature à faire sensation. Il passe en revue les beautés contemporaines en les désignant par des noms fictifs ou réels; à chacune il emprunte l'attrait qui la distingue et ce pastiche devient le portrait lidèle de l'incomparable (III. 130). Malhilde
(!) Y. U. vie de Gauceim Kaklh.
n'en persistait pas moins dans ses rigueurs, et Bertrand exaspéré voulait passer au service de Tiburge , vicomtesse de Chalais en Saintonge. Avant d'agréer l'illustre soupirant , Tiburge voulut se porter médiatrice et réussit , encore fallut-il que le troubadour désavouât hautement ( III. 144. ) ses velléités de vengeance et quittât la Saintonge.
Nous ne suivrons pas Bertrand de Born dans se« agressions virulentes et peu fondées, ce semble, contre Alphonse V d'Aragon , les contestations sans fin entre Henri II , Richard et Philippe-Auguste , lui donnèrent autre matière à sirventes. ?
A la vérité, depuis la reddition de Hautefort , il avait dû endurer la mortification d'une paix de trois années , mais en 1187 les forces françaises et anglaises se trouvaient en présence , et l'on en serait venu aux mains sans l'intervention des légats du pape, et Bertrand donna sa malédiction aux deux partis (IV. 170). En 1188 , nouveau conflit , Raimon V de Toulouse auquel Richard avait enlevé dix-sept châteaux, avait invoqué le secours de la France, mais ce ne fut encore qu'une guerre d'escarmouches, de châteaux assiégés, de pillage sans bataille décisive ; aussi Bertrand épcronne-t-il à coups redoublés Philippe-Auguste ( IV. 174, -IV 177 ). « Qu'il lâche ses » faucons, sur moineaux et menus oiseaux alors que Ri- » chard prend des lions et des lièvres , et pense capturer » désormais l'aigle royal avec un tiercelet et l'autour avec » une buse ».
Durant les préliminaires de la troisième croisade, notre troubadour ne fut pas le dernier à se faire enten-
drc , mais ne considérant l'entreprise que sous le point «le vue temporel , comme une occasion à prouesses chevaleresques, il tombe dans le prosaïsme (IV. 100). Ailleurs ( IV. 93 ); il recommande les croisés à Notre-Seigneur : « Il y a plus d'un an que je serais parti , mais ducs , » comtes , princes et rois y mettent par trop de lenteur, » et ma belle blonde et mon cœur seraient marris de » mon départ ». Au fait, il avait quelque raison de rester en Europe , car l'absence de Richard pouvait rendre cœur aux mécontents d'Aquitaine et le patrimoine du partisan avoué d'un maître odieux ne serait pas méuagé. Ils relevèrent effectivement leur bannière et enhardis par la captivité du prince, se portèrent aux derniers excès, mais le lion déchaîné reparut, et Berlrand^ne négligea rien pour attiser sa colère ( IV. 179).
C'est vers cette époque que semble se terminer la carrière poétique du troubadour ( 1 180-1 194 ) ; les manuscrits se bornent à nous apprendre qu'il atteignit à une haute vieillesse et finit même par entrer dans Tordre de Cîteaux. Eu égard à la première assertion , nous possédons une pièce nécessairement composée vers 1230 , puisqu'il y est question de la vicomté de Milhaud , recooquise par Raimond ( VIII ) de Toulouse ( 1229 ) ; et à ce compte la pièce serait l'œuvre d'un octogénaire, reprenant intérêt aux événements politiques après un silence de quatorze ans. Nous croyons que l'on a confondu le père et le fils , Bertrand de Born le jeune étant égaîemeut connu comme troubadour.
FOLQUET DE MARSEILLE (poétisa de 1 180-1 195f 1231). Diez23*~252.
Ce troubadour , qui devait porter un jour la mîtrc épiscopale , était le fils d'un marchand de Gènes établi à Marseille (Dante, Pftr. IX. 88). Héritier d'un riche avoir, Folquet semble avoir continué quelque temps le négoce paternel; mai; le contact du grand monde, celte vie de château si féconde en aventures avaient pour lui un irrésistible attrait. Heureusement doté d'ailleurs au physique et au moral, il était fait pour se produire en cour.
Honoré de la faveur des comtes Richard de Poitiers et Raimon V, de Toulouse, Folquet se concilia plus particulièrement les bonnes grâces de Barrai, vicomte de Marseille; et la vicomtesse Adalasie devint sa muse inspiratrice. Il la célébrait sous le nom de ]\1agnct, joint par fois à celui de totz lemps; mais ses chansons, bien que respirant le plus ardent amour, ne sauraient projeter l'ombre la plus légère sur la vertu de sa dame. Ce n'étaieut pourtant pas ses premières amours. Car une pièce (III, 159) fait allusion à une passion antérieure, et nous révèle déjà la nature d'un talent riche enfuies tournures, en images frappantes, en allégories habilement développées, entaché néanmoins de subtilités et d'exagérations.
À la cour de Barrai habitaient deux sœurs, Mabile de Pontevez et Laure de Sainl-Jorlan. toutes deux dans les meilleurs termes avec notre troubadour. II en advint qu'Adalasie, croyant surprendre un amour partagé entre Laure et Folquet , expulsa ce dernier de sa présence. C'était méprise, et l'amant déclara pour sa justification
n'avoir affecté semblant d'amour que pour mieux donner le change à la jalousie et à la médisance (1). Mais si vive était sa douleur qu'il dit adieu à la poésie et se relira à Montpellier (1187) auprès de cette fille d'Alexis Comnène, de cette Eudoxie (femme de Guillaume VIII. ), prédestinée aux tribulations et au cloître, refuge des longues douleurs. L'impératrice le consolait de son mieux, l'exhortait même à reprendre la Ivre ; il céda, mais les vers qu'il lui adresse (P. 0. 62), trahissent l'espoir secret d'être rappelé par Adalasic : L'heure fortunée sonna, Folquet s'en alla à Marseille reprendre une chaîne que la moindre faveur illicite ne venait alléger. Barrai ayant répudié sa femme (1192), le poète sut concilier son inaltérable ûdélité pour sa dame, et sa reconnaissance pour son protecteur, et déplora la mort du comte (1192) par une complainte dont peu de troubadours étaient capables (IV, 51.). Sa douleur n'était pas feinte; il y revient dans d'autres pièces : « L'amour » et la poésie n'excitent plus en lui qu'indifférence, car » il lui souvient de Barrai. II voudrait s'abstenir de » chanter , mais ses amis l'y convient; il saisit le fer » brûlant du sirventes pour stigmatiser l'égoïsme du » monde. (2) »
Sur ces entrefaites, la nouvelle de la victoire d'Àlarcos (1195) remportée par le Mirumolin d'Afrique, vint mettre la chrétienté en émoi ; belle occasion de faire montre de zèle et de talent ! Nos troubadours pouvaient compter sur des sympathies acquises. Folquet, comblé des
(t) « McratU me corn pod. • M$.
(S) Vojei les ver» à Richard captif, p. 172 de cet nurrape.
faveurs du roi d'Aragon, plus menacé que tout autre, embouche le clairon avec ardeur; mais esthétiquement parlant, cet appel n'est au fond qu'une reprise des prédications et des chansons de croisade. Il fit effet cependant tout an moins sur le poète, car soudain nous le voyons dépouiller le vieil homme, rompre ce servage hors duquel il ne semblait pouvoir vivre, ouvrir en un mot les yeux aux vaines illusions de l'amour terrestre; et voici que la mort lui enlève celle qu'il avait tant aimée, et ses chers protecteurs Raimon V, de Toulouse, Alphonse II, d'Aragon, et Richard d'Angleterre. C'en était trop; Folquet prit la robe de Cîteaux; quelques années après il était abbé de Torronet (diocèse de Toulon), en 1205 évêque de Toulouse , évêque célèbre par son zèle fougueux contre les Albigeois.
Nous avons de lui 25 pièces qui appartiennent à la période mondaine de sa carrière, lune portant (IV, 394), en quelque sorte le cri d'angoisse d'un cœur agité des craintes de l'éternité, semble se réclamer de sa vie claustrale.
PONS DE CAPDUEIL (1180-1190). Diez, 252-263.
Les chansons de ce troubadour, révélant tout à-Ia-fois un poète habile, plein de sentiment et surtout de convenance, roulent toutes sur une intrigue amoureuse assez bizarre, dont les manuscrits ont soigneusement transmis les détails.
Issu d'une famille noble du diocèse de Puy-Sainte- Marie en Velay, chevalier et troubadour accompli, Pons de Capdueil s'était attaché au char d'Adalasie, fille de Bernard d'Anduse, un comte provençal, et femme d'Odilo
de Merc<Bur,dont la seigneurie était située aux frontières du Gévaudan.Elle répondait à son amour, en tout bien tout honneur, et soit aux fêtes de cour ou aux tournois, lui prodiguait les marques de distinction les plus flatteuses. Si bien que notre amant enflé d'un si beau succès, eut la malheureuse inspiration de mettre sa dame à l'épreuve. Il s'en fut donc à Marseille papillonner autour de la comtesse de céans (Audiart), et bientôt célébra ses attraits (V. 355), sans garder le motndre ménagement à l'égard de celle qu'il croyait victimer. Mais la vicomtesse parut se soucier médiocrement du rôle que Pons lui assignait dans son roman. Il eut beau s'y prendre avec toute l'adresse imaginable (III, 182 \ se prévaloir du sacrifice qu'il avait fait à ses charmes (III, 171); rien n'y fit. Il songea alors à revenir sur ses pas ; mais justement indignée de ses procédés, Adalasie se refusa à tout accommodement. Muette dès qu'on lui parlait de son infidèle, elle s'abstenait de prononcer son nom et parut enfin l'avoir rayé de son cœur et de sa mémoire. Fort peineux, le troubadour s'en revint dans sa patrie, élaborer les plus humbles causons (III, 183, 185, 187), mais en pure perte. Restait à employer les grands moyens; il sollicita donc la médiation de trois nobles dames, Marie de Ventadour, la comtesse de Mont ferrant et la vicomtesse d'Aubusson; cette fois le pardon fut octroyé, et nous laissons à penser si cet acte de merci donna matière à chansons. Hélas ! trop courte félicité. La comtesse de Mercœur mourut; et, il faut le dire, la complainte du poète exprima la plus sincère et la plus profonde douleur [III, 189\
Acetteépoque, la causedes chrétiens périclitait enOrient;
Saladtn (1187) avait reconquis Tiberias, Plolemaïs, Ascalon, Nazareth; la ville sainte môme avait dû lui ouvrir ses portes. Ko Europe, les deux grands potentats, Henri II et Philippe-Auguste, absorbés par les intérêts temporels et fermant l'oreille aux exhortations pressantes de Grégoire VIHet de Clément III, neutralisaient par leurs dissensions le bon vouloir des vrais croyants. Pons de Capdueil, embrasé soudain du zèle le plus ardent, se crut appelé à être l'organe de la volonté céleste et à proclamer le Dieu le veut! De poète langoureux, il devint éloquent et chaleureux prédicateur. Nous possédons trois chansons de croisade (1) qui l'emportent incontestablement sur ses chansons d'amour, car elles sont le langage de l'âme chrétienne et respirent l'enthousiasme le plus vrai. Il ne fut pas le dernier à donner l'exemple, et les manuscrits assurent qu'il cueillit en terre sainte la palme du chevalier martyr.
RAMBAUT DE VAQUEIRAS (1180-1207). Diez, 263-500.
Nous avons abondance de renseignements sur cet éminent troubadour; la notice provençale, à l'ordinaire, passe légèrement sur ce qui nous intéresserait le plus et insiste sur les accessoires romanesques; heureusement vingt-huit lettres ou chansons nous viennent en aide et d'autant plus, que nul troubadour ne s'entend mieux à discourir longuement sur sa propre personne.
Rambaut, né au château de Vaqueiras dans le comté d'Orange, était fils d'un chevalier qui perdit la raison. Il entra en qualité de poète de cour au service du prince
Guillaume IV d'Orange, ce qui lui donna l'occasion de se former et de se frotter au grand monde. Ses rapports avec son seigneur étaient ceux d'un ami; ils échangeaient des tensons où le prince était désigné sous le nom d'Engles.
La maison de Baux, naguère assez puissante pour revendiquer les armes à la main , des comtes de Barcelonne, une partie de la Provence, était alors dans un état fort précaire. Hugues, le chef de la famille, dans une nouvelle guerre contre Barcelonne (1159-1160), ayant perdu son domaine patrimonial et trente châteaux, se résigna à subir sa destinée, et lorsqu* Alphonse II, son ennemi , eut levé l'étendard contre le comte de Toulouse, il alla même jusqu'à se joindre à lui. Cette démarche inconsidérée mit ses affaires au pis, car Alphonse ou son frère Sancho retenaient encore ses châteaux; et d'autre part ses possessions dans le territoire de Toulouse se trouvèrent dans le plus grand danger. Rambaut, dévoué de cœur à la maison de Baux, se porta en maintes occasions champion de ses intérêts (V 422, IV 186); et nous voyons par un tenson qu'il séjourna à Orange, jusqu'en 1 189. Un canson , où il menace une dédaigneuse beauté de quitter le Gapençois et de chercher fortune à Torlona , prouve qu'il avait des relations ailleurs qu'à Orange, et marque une nouvelle époque dans sa carrière.
La joyeuse vie que menaient les chanteurs errant dans la haute Italie , où Ton prisait également l'art et la langue des troubadours, lui souriait, et bientôt le voyonsnous monté sur un roussin , l'instrument sur le dos, cheminer en vrai jongleur à travers la Lombardie. Ce genre de pérégrinations était nécessairement fécond en aventures ; et il lui arriva de rencontrer sur le territoire de
Gènes, une belle marchande génoise à laquelle il fit de prime-abord une déclaration , fort mal reçue à ce qu'il parait. L'épisode nous est énarré sous forme de dialogue ( P. O. 75 ) et d'une manière fort humoristique; le troubadour laisse jargonner et maugréer la dame en prose , dans un patois natal des plus barbare , sème au contraire ses répliques de toutes les fleurs et perles de la poésie. Rambaut atteignit enfin au port désiré, la cour de l'illustre prince italien , Boniface , marquis de Monlferrat , dont il devint le chevalier, l'ami et le frère d'armes (1).
Un troubadour non amoureux , c'était une anomalie; et comme il lavait dit, ce fut à Tortona que le poète chercha fortune; mais cette belle, qui nous reste inconnue , se laissa chanter fort à Taise sans s'inquiéter de rémunérer les chansons. Rambaut poussé à bout et s'estimant à sa propre valeur, lui mit le marché à la main (2); et cependant il hésitait, mais la rupture devint un devoir , la perfide le trompait au profit du marquis Albert de Malespine , pour le dire en passant , l'une des têtes chaudes de l'époque , toujours en guerre avec les villes de Lombardie , sioon courant prêter main-forte là où il y avait horions à donner et à recevoir; car il était cadet de famille et devait s'aider de son épée. Ce dernier, non content de son triomphe, eut l'inhumanité de railler le vaincu dans une tenson ; il s'attaquait à forte partie ; le troubadour sut tout à-la-fois parer et toucher son antagoniste (IV, 9. ).
Jusqu'à présent nous avons reconstruit la biographie de Rambaut à l'aide de ses chansons ; elles ne confirment ni
(I) V. p. 51 de cet ouvrage.
Cï) V. p. UM «le cet ourrago «t l appendice.
ne contredisent positivement une autre intrigue rapportée par les biographies et que nous donnons par conséquent comme un incident vrai quant au fond, mais énarré en forme de nouvelles, avec embellissements de rigueurs.
Rambaut se passionna pour la sœur de son protecteur, Béatrix, femme de Henri de Carret. Craignant qu'un aveu ne fût traité d'offense , l'idée lui vint de s'ouvrir à sa dame , bien entendu sans spécifier l'objet aimé. Il dépeignit donc fort pathétiquement et l'état de son cœur et ses appréhensions. Béatrix, comprenant à demi-mot, encouragea le soupirant trop timide (III. 297); il n'y avait plus qu'à tomber à genoux, prêter serment et composer le canson de circonstance. Là comme ailleurs il désigne sa dame par le nom de Belhs cavaliers. C'est qu'un jour le marquis avait oublié son épée dans la chambre de sa sœur, et Béatrix de se débarrasser de sa mante, de boucler le ceinturon et de faire des passes , velléités d'amazone que le troubadour contemplait à travers les fentes de la porte. On s'entendait donc à merveille, mais les officieux brodant sur le théine du qu'en dira-l-oo, Béatrix intima Tordre du départ. Le marquis que cet arrangement allait priver de chansons qu'il goûtait fort, s'entremit, la paix fut conclue et, semblerait-il, le troubadour obtint mieux que compensation. Un jour, estil dit, les coupables se trouvèrent à leur réveil recouverts du manteau fraternel ; Rambaut éperdu courut se jeter aux pieds de son seigneur; et celui-ci, eu égard à Tauditoire présent, se contenta de lui dire : « Je vous pardonne d'avoir pris mon manteau au lieu du vôtre, mais que cela n'arrive plus; » et voilà comme finit l'histoire. Nous n'analyserons point les nombreuses chansons adres-
fiées à Béa tr i x , en elle môme digne de noire attention ; elles prouvent tout au moins que la noble dame compatissait à ses soupirs.
PEIROL (1180-1225). Diez, 306-321.
Ainsi nommé parce qu'il naquit au bourg de ce nom , situé dans les états du dauphin d'Auvergne, Peirol , fils d'un chevalier sans fortune, ne vit rien de mieux que d'entrer au service de son seigneur Robert , dont ses éminentes qualités lui assuraient la faveur. Pour dame de ses pensées, il fit choix de la sœur du Dauphin, Assalide de Claustra, femme de Bérant de Mercœur; mais il évitait soigneusement de la nommer dans les causons qu'il lui adressait et nous aurions quelque peine à les reconnaître si plusieurs n'étaient dédiés au Dauphin. Dès le début de leurs relations, Assalide lui témoigna une amitié sans bornes; c'était tout à-la-fois pour Peirol un su jet de béatitude et d'angoisse, car il avait la certitude qu'un aveu lui ravirait les bonnes grâces de sa dame, et comme il le dit, son chant était celui du cygne qui entrevoit le trépas (III, 271-273). A la vérité, le temps pouvait amener l'heure propice où l'aveu serait entendu sans colère. En tout cas , la durée du noviciat dépendait du bon plaisir de l'objet aimé, et bien que l'épreuve eût été des plus longues, le troubadour n'osait se déclarer. Pourtant il laissa échapper une plainte. On lui répondit par une raillerie. Dans son dépit, Peirol jura de rompre ses fers; le tout était de s'y résoudre, et réellement il avait quelque raison de se comparer au tournesol incessamment tourné vers le soleil (....) à l'insensé Narcisse, épris de son ombre ; mais tout vient à pointa qui sait attendre; voici qu'il chante son bonheur
dans un canson (111. 275). Le Dauphin avait plaidé sa cause et réussi, ce semble, plus qu'il ne voulait , car au dire des manuscrits, l'intimité du couple lui donna de l'ombrage , mais entre le triomphe et l'exil , le troubadour assuma un rôle important que les biographies ont eu le tort de passer sous silence.
L'idée de reconquérir le Saint - Sépulcre enflamma Peirol plus que tout autre , il brûlait de tirer l'épée et Ton conçoit que les lenteurs de Philippe-Auguste et de Henri II excitassent l'indignation de celui qui sacrifiait son bonheur en quittant Assalide (III. 379). A la vérité aucune de ses chansons ne fournit la preuve qu'il ait luimême accompli sa généreuse résolution. Dans une pièce composée ultérieurement, il se félicite d'avoir contemplé Jérusalem ; mais il faut se rappeler que les pèlerins de cette croisade séjournèrent en Syrie jusqu'à la trêve (1192) qui leur ouvrit l'accès du tombeau du Christ, et Peirol pouvait être du nombre. Quoi qu'il en soit, nous voyons qu'à son retour il était au mieux avec Assalide, que le Dauphin s'en formalisa ; ses indiscrétions firent le reste. Bref il ne lui resta d'autre alternative que de reprendre la vie nomade où tout ne lui fit pas bonne aubaine; car lemoinedeMontaudon lui reproche d'avoir porté trente ans le même habit et d'être devenu plus sec que bois à brûler. Longtemps il se flatta du retour (1); enfin il rompit définitivement et pour tout dire il avait trouvé consolation.
Peirol dut séjourner à Montferrat , car il déplore (V. 289) ce que lui a fait perdre le départ de la Marquise,
(!) V. p. 1S6 'le cet ouvrage, note S.
c'est-à-dire de Beatrix , fille du marquis Guillaume IV, mariée (1210) à Guiyo VI, Dauphin du Viennois.
GUILLEM DE SAINT-DIDIER (1 180-1200). Diez , 321-322.
L'histoire du Languedoc cite un Guillem de Saint-Didier, vassal de l'église du Puy-Notre-Dame , qui pourrait bien ne faire qu'un avec notre troubadour; plusieurs localités du midi portent le nom de Saint-Didier (aussi Saint-Leidier). Nous croyons que le berceau de la famille de Guillem est un bourg de Velay, au nord du Puy. Les biographies le disent vaillant et généreux chevalier, expert en amour et notamment grand amateur de ce genre d'aventures où il s'agissait de duper les maris jaloux.
Nous avons vu comment Àssalide de Claustra , sœur du Dauphin d'Auvergne , déclara ne pouvoir agréer ses hommages qu'autant que son époux l'y engagerait lui-même, et comment le troubadour parvint à satisfaire à cette exigence (1). Ce commerce dura long-temps à l'ombre d'un incognito qui, pour beaucoup de gens, était le secret de la comédie; mais nul n'y trouvait à redire, parce qu'il en résultait de beaux et bons vers.
A cette époque résidait en Viennois une comtesse de Roussi lion (bourg à deux lieues de Vienne), qui n'appartenait qu'à la noblesse secondaire, mais que les chevaliers s'époumonaient à exalter. Guillem, qui ne perdait jamais les bonnes occasions, était des plus* assidus; et sans être positivement refroidi à l'égard de sa dame, il la négligea. La vengeance ne se fit pas attendre; Assalide , soi-disant en pèlerinage , s'en fut loger à St. -Didier en l'absence du
11) V. p. m «le celom rage.
troubadour , accompagnée d'un certain Hugo Marschal , jusque là simple confident , et désormais, nanti de- droits irrécusables au titre d'amant. Au retour de Guillem, le couple s'était éclipsé : grande fut la mortification , mais il eut la sagesse de faire bonne mine à mauvais jeu , et se consacra sans partage à la comtesse de Roussillon.
Les chansons de Guillem, au nombre de 17, ne nous fournissent pas le moindre indice sur ses destinées, elles ont trait à ses amours , mais sans en spécifier l'objet autrement que par des noms d'emprunt et sans relater d'incident particulier ; quelques-unes sont plus qu'insignifiantes , d'autres nous attachent par l'animation de sentiment. Somme toute, elles n'abondent pas en traits saillants , mais savent se garder de ces efforts vers l'originalité, qui déparent les productions d'autres poètes.
On lui attribue un sirventes qui se rapporterait à la seconde moitié du XIII. 6 siècle ; mais Guillem , contemporain d'Héraclius de Polignac et de Peire Uaimon de Toulouse, appartient évidemment aux dernières décades du XII. e siècle. Il y a confusion d«e mJûTî et le véritable auteur doit être Gauceran de St. -Didier , fils ou petit-fils du poète.