BLACATZ
L'un de ces barons du midi, dont le talent poétique était assez ordinaire, mais dont la muniGcence faisait
résonner toutes les lyres contemporaines. Aussi, sa mort mit-etle les troubadours en grand émoi. Sordel entonna l'hymne funèbre, c'en était fait des vertus sur la terre, elles avaient rendu le dernier soupir avec Blacatz , il fallait couper ce cœur en menus morceaux et le partager entre les puissants de la chrétienté , aOn de les régénérer par celte vivifiante nourriture [l). Exagération à part, Blacatz devait être véritable fleur de prouesses et de galanterie, et Ton ne saurait s'étonner assez, que l'histoire l'ait pour ainsi dire passé sous silence. Ses poésies d'amour comprennent des chansons et des tensons; dans ces dernières, il se porte toujours défenseur de l'opinion, qui, sans assurer autre avantage, promet honneur ou renommée.
SAVARIC DE MAULEON (1200-1230), Diez, 402- 412,
Illustre baron français , seigneur de Mauléon , Footenai et autres lieux dans le nord du Poitou, Savaric se trouvait placé sur le théâtre des démêlés entre la France et l'Angleterre, et devait y jouer un rôle important. Ennemi de Jean-Sans-Terre, il devint son prisonnier à Mirebeau (1202), mais Jean sut le gagner à sa cause et le nomma grand sénéchal d'Aquitaine. En cette qualité Savaric aida le comte de Toulouse contre Simon de Montfort (1211). Plus tard, il tira l'épée en faveur d'Henri III d'Angleterre (1224) , défendit contre Louis VII, Niort et La Rochelle, et ne rendit ces deux places que faute de
(I) Dertran d'Alaruon o'it que c'est fulie que d'offrir tel met à des chevaliers auxquels 500 cœur* pareils n'inspireraient courage. Mieux vaut répartir les relique» entre Jei dames qui honorèrent Blacati de leur affection,
subsistance. Comme il n'espérait grande rémunération de ces bons services , et que d'ailleurs le Poitou lui semblait a tout jamais perdu pour les Anglais , il se jeta dans les bras de Louis, qui le réintégra dans ses possessions et le traita avec la plus haute distinction. Sous les drapeaux de ce prince, il fit la guerre aux Albigeois (1225) dont il avait jadis embrassé la défense; mais ses sympathies pour la France n'étaient que beaux semblants ; car à la mort de Louis, nous le voyons de nouveau prendre à cœur les intérêts de l'Angleterre , sans néanmoins aboutir à rien (!227). Ici nous perdons trace de sa carrière politique et sa fin nous reste également un mystère.
Les manuscrits s'étendent fort au long sur les éminentes qualités de Savaric, et les énumèrent avec une complaisance marquée. A part un fragment de chansons d'amour, son contingent poétique se résume en sa participation à deux tensons qui nous ont été conservées avec une introduction dont voici la substance :
Savaric en compagnie d'Elias Rudel , seigneur de Ber- „ gerac , et de Jaufre Rudel , prince de Blayes, s'en fut un jour visiter Guillelma de Benagues, dont tous trois étaient épris. Le trio prit place, à savoir : Jaufre Rudel en face de la dame , les deux autres à droite et à gauche, et Ton rivalisa de galanterie. Guillelma, experte coquette, tout en écoutant les doux propos, lançait des œillades à son vis-à-vis, pressait la mains d'Elias Rudel , et agaçait du pied Savaric de Mauléon. Ce manège ne fut découvert qu'à l'issue de la conférence, et notre troubadour proposa une tenson à Gaucelm Faidit et à Hugues de la Bachelerie, en leur demandant lequel de trois rivaux
avait été le mieux favorisé (II. 199). Mais il n'en continua pas moins à faire sa cour. A tout moment la malicieuse dame le faisait venir par terre et par eau de Poitiers en Gascogne et il en était pour ses frais de voyage. Ses amis eurent grand'peine à lui dessiller les yeux ; et pour faire diversion, ils lui vantaient incessamment la comtesse de Manchac. Savaric consentit enfin à la voir, s'enflamma soudain, si bien que les conventions furent réglées et jour fut pris pour un rendez-vous. A cette nouvellc,Guillelma sérieusement alarmée, envoie message sur message , et l'invite finalement à se rendre à Benaguez, le jour même assigné par sa rivale. Le cas devenait embarrassant; notre troubadour en fit le sujet d'une seconde tenson où il prononce en faveur de la dame première en date.
UC DE SAINT-CYR (env. 1200-1240).
Annan , gentilhomme peu fortuné du Quercy et possesseur du château de Sl-Cyr , au pied de Roquemadour, fut contraint, après le sac de son manoir, de se retirer à Tegra, bourg des environs. Là naquit son fils Uc. Après la mort du père , le frère aîné destina son cadet à l'état ecclésiastique et l'envoya à l'école de Montpellier , dès-lors en renom. Le candidat goûtait fort peu la vocation et tandis qu'on le croyait plongé dans la théologie , il s'occupait, comme le disent les manuscrits, de causons, vers, sirventes et tensons, étudiait les faits et gestes des hommes et femmes illustres. Bref, il devint poète de cour ; et son talent lui procura d'honorables relations et de puissants protecteurs tant en France et en Espagne qu'en Italie.
Mais un poète ne faisait pas fortune de prime-abord.
Les exigences de l'époque , période culminante de l'art, l'abondance numérique de poètes exercés , taillaient de la besogne au débutant ; c'est ce que le troubadour eut tout loisir de vérifier. Chétivement équipé , tantôt à cheval, plus souvent à pied , il parcourut la Gascogne et les pays circonvoisins , sans trouver où planter définitivement sa tente. Enfin il réussit à gagner les bonnes grâces de Guillelma de Benaguez et partant celles de Savarie de Mauléon ; aussi séjourna-t-il longtemps près d'elle ; Savaric le prit avec lui en Poitou et le combla de bienfaits. Un comte de Rhodez, vraisemblablement Hugo IV(1227?-J274), poète lui-môme, le traita fort généreusement; ce que nous apprenons par une tenson, laquelle prouve que Uc de St.-Cyr, devenu riche et considéré , pratiquait fort mal la reconnaissance. L'altercation dégénéra en guerre ouverte. La môme chose lui arriva avec un vicomte de Turenne (Raimon IV).
Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense.
En ce temps-là vivait Clara d'Andusc, la plus belle et la plus spirituelle entre toutes. Insatiable de renommée et peu satisfaite de sa gloire poétique, elle sut inspirer une véhémente passion à messire Uc et le traita de manière à lui donner occasion de célébrer tout- à-la-fois son mérite et ses rigueurs. Le poète l'encensait humblement sous le voile de l'anonyme , mais ses chansons faisaient bruit , car une noble dame du nom de Pansa , résolut de damer le pion à la belle Clara , et de lui ravir son chanteur. Elle y réussit d'abord, mais Uc ne tarda pas à démêler le motif de sa conduite et retourna à sa dame que son repentir trouva compatissante. On se lasse de tout, même du
bonheur , le troubadour s'en fut eu Italie, cl séjourna dans la marche de Trévise. Ses chansons satiriques prouvent que ses sympathies furent acquises au parti Guelf. Gibellinisme et impiété sont pour lui synonymes. Environ trente-six pièces portent le nom d'Uc de St.-Cyr, qui avait le mérite d'être versé dans la connaissance des hommes et des choses passées et contemporaines.
AIMER1C DE PEGUILAIN (l205-1270).Diez,423-446.
Fils d'un marchand de drap, nul troubadour ne s'éleva plus haut dans la faveur des grands ; nul n'eut à s'enorgueillir de plus illustres protecteurs : Guillaume IV, marquis de Montferrat (rég. fin du XII S.-1230); Guillaume , marquis de Malespine cl Massa ; Azzo VI, d'Est et autres , (1196-1212). Bref, sa vie est le type de cette existence heureuse , considérée, opulente, couronne des poètes de cour. Eléonore , femme de Raimon VI de Toulouse , aura pris soin de son enfance; car il lui prodigue les éloges , et se montre constamment dévoué de cœur aux intérêts de l'infortuné comte : « dont le mérite suffirait à un empereur. » Ses louanges s'étendent aux membres de cette maison comme à ses alliés. Peire II , frère d'Éléonore : a fleur de courtoisie, feuille de joie, fruit de nobles actions » ; le comte de Gomminge (Bernard IV) ; Gaston VI, vicomte de Béarn : « qui préserve la Gascogne de corruption comme le sel préserve le poisson. »
L'amour fut son initiateur en l'art de trouver. Jeune encore il s'était épris d une femme de sa condition ; et ce sentiment lui avait révélé la poésie. Plus tard , un coup d'épée appliqué sur le chef du mari , l avait contraint de
passer en Catalogne , où il vivait comblé de bienfaits par Guillaume de Berguédan et Alphonse III de Castille. Mais le mari félé ayant entrepris un pèlerinage à St-Jacques de Couipostelle, il résolut de mettre l'occasion à profit. Soi-disant pèlerin, soi-disant cousin du roi de Castille et soi-disant malade, il vint de nuit solliciter l'hospitalité de sa belle bourgeoise et uue fois entré céans , n'en sortit de huit jours.
Ce n'était toutefois que réminiscence des premières amours ; car selon l'us invariable de nos poètes , Aimeric avait encensé et courlisé maintes dames , tel que la châtelaine de Soubeiras (dioc. de Montpellier), Béatrix d'Est. Il avait blanchi sous le harnais et cela de bonne heure ; car dans une chanson , dont nous pouvons apprécier l'époque , attendu qu'il y est question de l'infant de Castille, il conjure les dédains que pourraient lui attirer ses cheveux gris , en observant qu'il a « le corps frais et le cœur jeune ». Telle précoce caducité était selon l'érotique du temps , un des effets délétères de l'amour.
Le legs poétique comprend cinquante chansons où l'on remarque l'emploi fréquent mais non abusif de la comparaison, choisie avec tact et appliquée avec justesse. Il faut distinguer un canson dialogué vers par vers (III, 425.), d'une naïveté charmante. Une remarquable tenson ou Élias d'Uisel, consulté sur la question de savoir si l'on doit tenir une promesse jurée , conseille d'y manquer, attendu que parjure se rachète par un pèlerinage. Nombre de complaintes historiques , dont la dernière se rapporte à l'année 1269; enfin un chaleureux sirventes (IV, 102) qui prouve que notre poète s'était ému tout de bon , alors
qu'Innocent III prêchait la croisade (1) au concile de Latran; et néanmoins, au dire des manuscrits, il serait mort hérétique en Italie.
PEIRE CARDINAL (1210 env. 1230). Diez, UC-
Fils d'un chevalier considéré de Puy Notre-Dame en Velay ,Pcire fut dès son enfance destiné à un canonicat et on lui apprit à lire et à chanter ; mais en grandissant il se laissa gagner aux vanités mondaines , s'adonna à la poésie, et en compagnie d'un jongleur se mit à errer de cour en cour. Jacques I d'Aragon fut plus que tout autre son protecteur. Il mourut presque centenaire. Voilà ce que nous apprend un biographe, lequel appuie ses dires de sa signature.
Peire Cardinal est le maître du sirventes moral , comme Bertrand de Born du sirventes politique. Le zèle , t'iudêpendance avec lesquels il stigmatisa la décadence des mœurs, l'originalité de sa manière, l'énergie de son expression sont autant de fleurons à sa couronne, mais ses peintures pèchent toutes par un même défaut. Il traite constamment son sujet d'un point de vue général et abstraction faite des individualités, ce qui réduit à peu de chose l'intérêt historique de ses compositions. Ses chansons satiriques sont principalement dirigées contre deux classes de la société , le clergé et la haute noblesse ; et l'on peut dire qu'il s'attaque aux vices de l'orgueil et de la corruption avec un courage véritablement infatigable. Alors même qu'il sort de rctte arène, il finit presque toujours par ramener son thème favori.
(J) Piipon dit Innorcnt IV. qui pi\Vli:iil en Hi">. M:iis la mention <!u msrquia de BtiilospilMi qi:i ne «un iVut p;is a ceitn nnnt*\ .i. mniitre *ou erre.jr.
Ud pelit nombre de chansons se rattachent aux événements contemporains, mais à vrai dire, elles ne font que fournir un texte à ses mercuriales sur l'état gangréné de l'ordre social. Dans l'une, il parle d'un grand traître sans le désigner ; ce ne peut être que Baudouin de Toulouse, qui passaàSitnon de Montfort, fit une guerre acharnée à son propre frère , le comte Raimon , mais tomba en son pouvoir et reçut de la main des barons ( 1214 ) le châtiment qu'il méritait. Nous possédons encore quelques sirventcs personnels. Un noble , Estève de Belmont, avait assassiné dans un festin son parrain et le jeune fils de ce dernier. Le coupable pouvait espérer l'impunité, mais non se soustraire à la flétrissure dont le poète marquait ses pareils : a S'il existe une lignée de » Caïn , ce sang maudit coule dans les veines d'Estève , » plus traître que Judas et Ganelon. Qu'il aille à confesse, » mais qu'il récite au chapelain le sirventes du poète , » cela lui servira peut-être d'expiation ».
P.Vidal nous a laissé une fable, autre manifeste contre la société et qui strictement parlant est l'unique spécimen du genre dans la littérature occitanienne. On comprend qu'entre lui et l'amour, il n'y avait rien de commun. Ses quelques causons rompent en visière avec le petit dieu : « Il a retiré son dé du jeu de l'amour et s'est créé d'autres passe-temps ». Ce qui doit s'entendre sans doute de ce genre satirique et moraliseur, sa véritable vocation.
SORDEL ( 1229-1250) Diez, 405-482.
Nous possédons sur ce troubadour deux notices biographiques qui ne s'accordent pas en tout point. L'une nous apprend qu'il était né au château de Goito , à deux
milles au nord de Mantoue; qu'il rima Cunizza. femme du comte de San Bonifacio et sœur d'Ezzclin et d'Alberico de Romano , si connus comme chefs et boule-feux du parti Gibelin ; enfin qu'il enleva la belle sur la proposition d'Ezzelin. Peu de temps après, il épousa en secret leur autre sœur Otla; craignant la vengeance fraternelle et coujugale , il ne sortait que bien accompagné et parait même avoir fini par se retirer chez le comte de Provenre. L'autre notice, qui le fait naître d'un pauvre chevalier, à Sirier (?) dans le pays de Mantoue , rapporte l'enlèvement de Cunizza , mais ne dit mot de son mariage avec Olta ; lors de son séjour en Provence , le comte et la comtesse l'auraient comblé de faveurs et notamment pourvu d'un château et d'une femme charmante.
L'aventure est également rapportée par Rolandin ( né en 1200) , chroniqueur digne de foi, mais selon lui, Ezzclin, le père ( Ezzelin II, seigneur d'Onara , aurait été l'instigateur de l'enlèvement, puis s'apercevanl de l'intelligence trop intime entre sa bile et le poète , il l'expulsa de son palais.
Lorsque le Dante, dans sa visite en purgatoire, s'approche des âmes de ceux qui ont péri de mort violente ♦ mais dont le dernier souffle aspirait au repentir, Virgile lui fait remarquer l'âme de Sordel qui se tient à l'écart (ch. VI.). Cet isolement silencieux, ce maintien fier et sérieux , la comparaison avec le lion , la manière dont Virgile se fait reconnaître , tout cela donne beaucoup à penser à qui connaît les allures du poète. Certes , il ne s'agit point ici d'un frivole chanteur, d'un séducteur de femmes , mais bien d'un homme recommandable. Nous ne saurions comment résoudre l'énigme, si Dante ne di-
» sait dans son livre de vulgari eloquio : * UtSordellus de » Mantua sua ostendit.... qui tanlus éloquent ire vir exis- » tens non solum in poelandosed quomodolibet loquendo » palrium vulgare deseruit. » (lib. 1. cap. 15). Nul doute après cela que Sordel n'ait produit aulre chose que des causons. En effet , Benvenuto d'Imola, qui vivait dans la seconde moilié du XIV e siècle, lui attribue, mais sans le garantir, un Thésaurus ihesaurorum; el postérieurement Landi no confirme le fait. Ya-t-il identité entre le docte écrivain et le troubadour? c'est ce qui n'est pas pleinement démontré, mais néanmoins fort probable, attendu que Benvenuto reconnaît dans le Sordel du Dante, l'amant de Cunizza. Nous pourrions citer à ce propos une anecdote dans le goût d'Eginhard et d'Emma; mais eu égard aux prouesses guerrières du troubadour et à son union avec Béatrix, sœur de Cunizza, nous ne prendrons pas la peine de relever l'absurdité du conte produit parle chroniqueur Aliprand, el Platina son imitateur.
Sordel, à en jug^r par ses chansons, était un véritable Joconde; il fut entr'aulres l'aman l de la comtesse de Hho dez (évidemment Guida, fille de Henri I, celte beauté pour laquelle les chevaliers se faisaient tondre ). Hors de là, il tait le nom des victimes, d'autant plus nombreuses que ses amoureuses supplications sont « suaves et séduisantes.» Ceci est assez vrai de quelques chansons, bien que leur individualité soit à-peu-près nulle. Son talent consiste à tourner agréablement ce qui est connu et archi-connu, non sans tomber dans les niaiseries. Et quand il dit que sa dame « possède, en un jeunecorps,lejiigcment de la vieillesse , » c'est peut-être dans toutes ses chansons la seule pensée qui n'ait pas été employée ailleurs.
Blacatz, rival du poète à l'endroit de la comtesse de Rhodez t était sod protecteur et son ami ; ce dont témoigne l'étrange complainte consacrée à sa mémoire. Nous possédons également plusieurs sirventes personnels, imprégnés de cette acrimonie inhérente au genre. Il eut une querelle en règle avec Peire Brémont. Après avoir échangé des injures à trois ou quatre reprises (V.299P. 0. 216 ), l'argumentation de Sordel se résume à dire : «Ne m'approchez pas , je vous couperai les oreilles. » Brémont se gausse de la menace (V. 300); et de fait , la valeur du troubadour paraît un peu sujette à caution , alors qu'on l'entend supplier le comte de Provence de le dispenser d aller à la croisade, méthode de gagner le ciel par trop cxpéditive et dangereuse. Il ne peut s'agir ici que de Charles d'Anjou ; et nous en concluerons qu'en 1248, Sordel résidait encore en Provence. Les biographies disent en effet qu'il y mourut.
BONIFACI t CALVO (1250-1270), Diez, 482-483.
Gènes, incessamment agitée par des factions et entraînée à des guerres de rivalité maritime , n'était pas un théâtre favorable aux poètes; Bonifaci Calvo, de noble extraction, chercha fortune ailleurs. L'amour de l'art poétique s'était considérablement refroidi chez les grands, mais Alphonse X de Castille, tradition vivante de l'antique libéralité, accueillit notre troubadour. Voulant faire valoir ses droits sur la Gascogne, ce monarque prépara une expédition enNavarre, alors gouvernée par Marguerite, veuve de Théobald I 1253) Bonifaci se chargea de lancer la déclaration de guerre (IV, 228), mais la prudente Marguerite avait conjuré l'orage par une alliance avec l'Ara-
gon. A peine entré en campagne , il fallut sonner la re«* traite.
Bien qu'ayant à se louer île son séjour en Caslillc, le poète ne se jugeait pas rémunéré au taux de ses mérites; maintes fois, d'ailleurs, les généreuses intentionsdumonarque avaient été déjouées par les intrigues courtisanesques. Calvo s'en explique dans une chanson satirique (IV, 380) avec d'autant moins de ménagements que les travers de la noblesse trouvaient en lui un redresseur qui n'hésitait pas à frapper en visière (IV , 376). Enfin , il lui souvint de la patrie. Gènes et Venise accomplissaient alors le drame sanglant de Sancta-Saba: la balance penchait pour la reine des lagunes, et le troubadour reprocha amèrement (IV, 226; à ses compatriotes la discorde qui avait amassé tant de calamités sur leurs téles.
Bonifaci Calvo eut des succès divers auprès du beau sexe; ses poésies d'amour n'offrent rien de bien saillanl
nt ne se distinguent que par un effort visible vers les idées nouvel les > Dix-sept chansons.
B R R TUOLEM fr-ZQRGI (1250-1270). Diez, 492 505.
Ce troubadour, noble Vénitien , cul le malheur, durant une traversée, de tomber entre les mains des Génois, alors en guerre avec ses compatriotes, ce qui lui valut une longue captivité. Ayant eu connaissance du sirvcnles que Bonifaci Calvo avait adressé aux Génois, le généreux captif prit la défense des siens (IV, 232), et cette lutte eut pour résultat peu ordinaire de lier intimement les deux troubadours. L'exécution sanguinaire de Conradin et de Frédéric de Baden (1268) inspira une profonde indigna-
lion à notre Zorgi; son éloquente voix plaignit ces noble* infortunées, appela les Allemands à la vengeance et somma le roi de Castille de délivrer son frère Henri.
Sur ces entrefaites , saint Louis organisait sa seconde croisade et voulant s'assurer des vaisseaux de Gènes et de Venise, se portait médiateur entre les deux rivales. Croyant saluer l'aurore de sa délivrance t le poète applaudit (V, 59) au saint enthousiasme des rois de France et de Navarre , et raille la nonchalance du roi d'Angleterre. Mais l'échange des prisonniers n'avait pas été stipulé; nouveau désappointement, nouveau sirventes (IV, 231), s'élevant avec énergie contre la cruauté mutuelle des belligérants. Philippe-le-Hardi parvint à amener une nouvelle trêve entre les deux républiques ; et le troubadour, après sept années de détention , put enfin rentrer dans sa patrie. Il fut nommé châtelain de Coron en Morée et y termina sa carrière.
Bertholeme Zorgi nous a laissé une vingtaine de chansons d'amour, de ce nombre une romance (I ) et une sixtine. II avait la plus haute idée de son mérite; les contemporains pensaient différemment; à vrai dire, l'époque semblait peu soucieuse de poésie, double sujet de mécontentement pour notre poète , qui s'en exprime dans un sirventes.
GUIRAUT RIQUIER (1250-1294), Diez 505-524.
Ce troubadour naquit à Narbonne, nous ignorons dans quelle condition; le début de sa carrière poétique semblerait remonter à 1254, puisque la pièce la plus ancienne
(ij V. l'app«ndtc« Jm tour» d'amour.
porte cette date; la dernière répond à 1294. Bien que haut en faveur auprès des vicomtes de Narbonne , Amalric IV et Amalric V, du roi Alphonse X, de Castille et de maint autre potentat, il ne fut pas toujours à l'abri du besoin. Les rigueurs d'une belle qui ne nous est connue que par l'allégorique surnom de bel déport, le rangent parmi les amants malheureux, mais sa constance lui fit supporter et chérir ce servage longues années durant. Il mourut vers la fin du XIII e siècle. Guiraut Riquier est d'autant plus digne de notre attention qu'il vient clore ce cortège de poètes qui pendant l'espace de deux siècles exploitèrent le dilettantisme des grands et influèrent puissamment sur le développement social. Ses nombreuses productions démontrent à l'évidence que tout ses efforts tendaient * à conjurer le naufrage qui menaçait la littérature occilanienne, alors que le nombre des adeptes et des appréciateursde l'art allait diminuant de jour en jour, commeà fonder pour son culte une ère nouvelle. II croyait en saisir le moyen dans une poésie savante et riche d'enseignements; en d'autres termes, le troubadour, poète dans la haute acception du mot, devait cumuler le savant, revêtir de la forme poétique les préceptes de la philosophie et de la morale, et mériter enfin , dans l'exercice de cette noble vocation, le titre de docteur. Prêchant d'exemple par ses lettres et ses poésies didactiques; il était loin toutefois de dédaigner le genre lyrique > comme le témoignent ses heureux essais dans le sirventes et ses naïves pastourelles (P. 0. 369, R. III. 462), notamment remarquables en ce qu'elles forment nn ensemble et tiennent l'une à l'autre par le fil d'une amourette. Conformément a l'esprit du genre, il «mploie de
pelils vers qu'il enchaîne en longues strophes , en reprenant fréquemment la même forme de rimes. Une fois seulement il se sert du vers dyssillabique. Ce sont vraiment de délicieuses bagatelles et qu'il nous coûte beaucoup de ne pas traduire. Une retroensa est consacrée à l'éloge des Catalans, nation réputée fine fleur de galante courtoisie. Ne réussissant point à gagner les bonues grâces de sa dame, le poète veut se remettre à l'école, et compléter par un voyage en Catalogne , son apprentissage en amour (III, 4b6).
Eu égard à ses plus chers intérêts, à cette régénération de l'art poétique qu'il rêvait sans cesse , nous avons fait connaître ses chaleureuses manifestations (1). Nous le répétons, Guiraul Riquier voyait dans le poète l'apôtre de la morale et des bonnes mœurs, exerçant un saint ministère, dispensant le blâme et l'éloge avec une rigide impartialité. Personne ne révérait plus Alphonse de Cast.IIe, ne le célébrait avec plus d'enthousiasme; mais il lui sembla que ce prince se laissait humilier par ses ennemis : « Quiconque m'eût dit, s'écrie-t-il (IV, 387), il y a » moins de deux ans, que l'éloge du plus illustre domina- » leur aurait à modérer son élan, m'eût profondément » affl,gé. Il est maintenant si déprécié , si honni que je » n oserais le justifier, et me sens prêt de renoncer au " chant Jamais je ne ferai effort à relever dans l'opi- » mon le roi de Castillc ou tout autre, alors que leur » renommée vient à s'obscurcir; ce serait ma propre » honte. » r r
(tj Voir b requête au roi do CastiHè.
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