GUIRAUT DE CALANSON
Né gascon, disent les manuscrits, il eut peu de succès en dépit de son savoir faire et du fini de ses œuvres. A tout prendre, son canson allégorique sur 'l'amour devait être en réputation , puisque Guiraut Riquier prit la peine de le commenter. Le poète suppose une trinité d'amour céleste , naturel et sensuel, mais ne s'occupe que de la troisième personne qu'il féminise et proclame toute puissante. A sa cour, le bon plaisir règne au lieu de l'équité. L'aérienne déité se dérobe au regard , sa poursuite est inévitable, ses blessures incurables, ses armes sont un épieu d'acier contre lequel ne peuvent maille ni haubert, et des flèches d'or. Cinq portes livrent accès dans son palais; qui parvient à ouvrir les deux premières , franchit aisément les trois autres , mais revient difficilement sur ses pas. Quatre degrés restent à gravir. Arrière les grossiers amants ; il leur faudra tenir compagnie aux infidèles dans cette première cour où se pressent la moitié et plus des enfants de la terre. Sur le lit de repos de la déesse se trouve un damier qui compte
mille pions et n'est pas fait pour les joueurs maladroits, car les pions sont de verre; qui en brise un perd la partie. — Tout cela est fort peu clair, mais G. Riquier nous vient en aide. Discrétion, supplications, servages, baisers, amoureuses étreintes, voila les cinq portes; honorer, se taire, servir et patienter, voilà les quatre degrés. Le lit de repos, c'est l'accord de deux cœurs; le damier, les faveurs; les pions, les douces causeries, les gentes manières, etc.
Nous possédons encore une complainte sur la mort (1211) du Gis d'Alphonse M, de Castille (IV,65).
RICHARD DE BARBEZIEUX. Diez, 531-536.
Chevalier deBarbezieux en Saintonge, peu fortuné, mais vaillant dans les armes; beau jeune homme, mais peu habile à se produire et surtout à parler en société. Plus* l'auditoire était imposant et plus il bredouillait, d'ordinaire , il s'enferrait complètement et force était que l'on parlât pour lui.
La soixante et unième nouvelle des Cent. Nov. Anliche. le fait héros d'une merveilleuse aventure; à en juger par le style, on concluerait à un original provençal; et il est présumable que l'imitateur italien avait par devers lui une de ces introductions dont s'accompagnent souvent les chansons énigmatiques des troubadours. On se sert ici du nom d'Alamanno, mais un canson du fait de Richard, intercallé dans le récit, dévoile la substitution.
GUILLEM DE BALAUN. Diez, 536-540.
Gentilhomme des environs de Montpellier, chevalier accompli et bon poète, Guillem était le servant favorisé d'une noble dame du Gévaudan, G ui llelmi ne, femme de Peire,
seigneur de Javiac; un sien ami, Peire de Barjac, se trouvait dans lesmêmes termes avec Bernetta, damedudil lieu. Or, entre cet autre couple survint une brouillerie sérieuse; et notre troubadour dut s'entremettre pour rétablir la paix; ce qui lui réussit à souhait. Aussi Peire afGrmait-il être maintenant plus heureux qu'au début même de son bonheur. Ceci fit réfléchir Guillem et lui suggéra finalement Tidée bizarre de se brouiller avec sa dame, pour goûter les douceurs du raccommodement. Aussitôt dit, aussitôt fait. Stupéfaction de la dame, envoi d'un discret parlementaire fort mal éconduit. La dame se tieul sur la défensive et s'abstient de toute démarche, ce qui ramène à Javiac le chevalier un peu soucieux. Toutefois il se garde bien de paraître à la cour, se donne pour un pèlerin et s'héberge chez un bourgeois. Instruite de son arrivée, Guillelmine, accompagnée d'uncsuivante,vient solliciter de nuit, le pardon d'uu méfait qu'elle proleste ignorer. Guillem l'écoute à peine et la repousse en la rudoyant; si bien que la dame se relire toute éplorée et juraut de ne plus le revoir. Réflexion faite, l'autre maudit sa sottise et court dès le point du jour au palais; mais porte close. Instances, messages suppliants, rien n'y fait. L'amant pleure, fait des vers; l'amante pleure de son côté, mais tient bon. Cela dura toute une année, et il ne fallut rien moins que l'intervention de Bernard d'Anduze, le plus illustre baron de la contrée. Après bien des pourparlers, la dame se rendit, mais à condition que le coupable se ferait extraire l'ongle du petit doigt et lui dédierait une chanson où lui-même ferait les honneurs de sa folie. La proposition fut acceptée avec joie. Un esculape exécuta l'opération, non sans douleurs, puis notre
troubadour vola près de sa dame, échangea contre an baiser l'ongle exigé, produisit sa chanson, el Ton s'aima de plus belle. Le manuscrit qui relate cette aventure donne également la chanson.
GUI DUISEL. Diez, 540-541.
Il était au pays de Limoges, trois frères el un cousin, seigneurs d'Uisel et de maint autres lieux , et tous quatre poètes. Elias faisait les tensons débonnaires; Ebles les tensons satiriques et Peirc chantait le tout. Le frére Gui , chanoine de Brioude , papillonna longtemps autour de Marguerite d'Aubusson et de la comtesse de Monlferrand , qui lui inspirèrent de beaux causons ; il produisit également de charmantes pastourelles, mais le légat du Pape vint interposer son véto et notre chanoine dut prêter serment de s'abstenir à tout jamais de poésie. Quant au cousin Elias, il était seigneur du château de Caslulz , mal approvisionné en vins et victuailles , ce qu'il compensait par un bon accueil et des chansons. Daudes de Prades, néanmoins* vante la cour de Caslutz.
ÉLIAS DE BARJOLS. Diez, 541-542.
Natif du bourg de Pérol en Agénois, et (ils d'un marchand, Élias fut un des meilleurs chanteurs de son temps. Associé à un confrère en jonglerie du nom d'Olivier, il mena la vie nomade et joyeuse jusqu'à ce que le comte Alphonse II de Provence eût Gxé nos deux pèlerins à Barjols, en leur donnant à chacun une femme et une dot, ce pourquoi on les appelait Élias et Olivier de Barjols. A la mort de son protecteur (1209), Élias s'éprit de l'auguste veuve GarseuJc de Sabran, et tant qu'elle
vécut ne cessa de rimer en son honneur, mais avec convenance et retenue, de tendres cansons. Enfin sonna l'heure du repentir et des pieuses méditations , Élias se retira à l'hôpital des Bénédictins, à Avignon, et y termina ses jours.
CADENET. Diez, 542-545.
Il n'était encore qu'un enfant lorsque le manoir paternel, situé aux bords de la Durance, et qui relevait du comté de Forcalquier, fut mis à sac par les troupes du comte de Toulouse. Mais un chevalier, Guillem de Lantar, sauva l'orphelin et le fit élever avec soin à Toulouse. Cadenet adolescent était brave et gentil compagnon , expert en l'art de poétiser, de chanter et de raconter. II quitta son bienfaiteur et sous le nom de Baguas voyagea pédeslrement de cour en cour. Après mille vicissitudes, il revint en Provence où personne ne le reconnut, reprit son nom de Cadenet, composa des cansons, et grâce à de nobles protecteurs, mena une existence paisible et honorée qui se termina dans l'ordre des Hospitaliers.
Cadenet semblerait avoir eu le don de plaire au dames; il se loue en maint endroit de la reine Éléonore, femme de Raimon VI, de Toulouse, dame patronesse de maint autre poète. La plupart de ses chansons sont adressées à Malhilde, comtesse d'Angoulôrae, également en possession du comté de la Marche (f 1208) et à une comtesse d'Auvergne.
En dernier lieu il fait ses adieux au monde dans une sorte d'amende honorable (IV, 418), et exhorte Blacatz (V, III.) à suivre son exemple en vue d'échapper aux peines de l'enfer.
PERDÏGON. Diez, 545-548.
Fils d'un pêcheur d'Espéron eu Gévaudan, grâce à ses chansons et à sa bonne conduite, ilobtintsuccessivement la faveur du Dauphin d'Auvergne, de Peire II d'Aragon, de Guillaume IV d'Orange , de Hugues de Baux , gendre du célèbre Barrai de Marseille. Lorsqu'éclata la guerre contre les Albigeois, il embrassa avec ardeur la cause des ennemis du comte de Toulouse, suivit avec le prince d'Orange le fougueux évêque de Marseille, lors de son ambassade à Rome , puis revint attiser par ses chants le fanatisme des croisés et prendre une part active à toutes les péripéties du drame. Après la bataille de Muret, où succomba Peire d'Aragon , le troubadour salue le trépas de son bienfaiteur par un chant de victoire. Cette noire ingratitude souleva l'indignation de ses contemporains; à l'exception de Simon de Monfort et de Guill de Baux, ses protecteurs le renièrent, mais la mort ne tarda pas à frapper les deux champions. Privé de tout appui, il ne lui restait plus qu'à dérober sa honte à tous les regards; il se relira à Silvebelle, maison de Cîteaux, où il trépassa.
Ses chansons politiques ne nous sont pas parvenues; celles que nous possédons ont exclusivement trait à l'amour; lui-même les mettait en musique. Un contemporain prise leur exécution ardue (V, 220), d'autres les voudraient plus faciles et plus agréables; ce à quoi il répond que l'air doit s'accorder avec le contenu (V, 273).
BERNART-ARNAUT DE MONCUC. Diez, 548-559.
Vraisemblablement chevalier du manoir de Montcuc (Quercy), il nous a laissé unsirventes de combinaison nou-
velle, la première moitié de chaque strophe exhale l'ardeur guerrière du chevalier, la seconde célèbre la dame de ses pensées en sollicitant ses bonnes grâces II, 216). Cette pièce se rapportant à la croisade contre les Albigeois, a pu être composée vers le printemps de 1213.
GUY DE CAVAILLON. Dicz, 550-553.
Gentilhomme provençal , seigneur de Cavaillon , est désigné comme l'adorateur de celte comtesse deGarsendes fêtée par Elias de Barjols. C'était au surplus un fidèle vassal du comte Raimon VI de Toulouse , qui lui confia plusieurs missionsdiplomatiques en France et à Rome (1222- 1224). Guillaume IV de Baux, prince d'Orange, et depuis 1214 roi d'Arles par la grâce de l'empereur Frédéric, ayant fait alliance avec les Français contre les Albigeois et le comte de Toulouse, le poète prit la défense de son suzerain dans nn sirvcntes (IV, 208 j, auquel le prince d'Orange crnt devoir répondre (P. O. 272). Bloqué par les Français dans le château de Castelnon, il appelle à son secours son frèred'armes, Bertrand Folco d'Avignon (IV, 20). « Tout le » jour , dit-il, nous sommes armés et à cheval. Le soir, dès » que nous avons soupé, nous faisons garde entre les rem- » parts et le fossé. Nous n'avons pas encore parlementé, » mais voilà trois mois que cela dure, et Bertrand Folco » repose mollement depuis qu'il nous a quittés, sans » congé. » Bertrand dans sa réplique, met en doute les prouesses de Guy, se fondant sur certaines aventures antérieures où il n'a fait preuve de grand courage.
AIMERIC DE BELENOI (Bellinoi). Diez, 556-558. Ce troubadour obtint l'honneur d'être cilé par le Dante. Natif du bourg de Lespare, en Bordelais , neveu
du poète Peire de Corbian , d'abord ecclésiastique, enfin poète, il adressa ses hommages à Gentille de Ruis , dame gasconne, résida longtemps auprès d'elle, puis se relira en Catalogne, où il mourut. Les agressions d'Albertct, contre le beau-sexe, trouvèrent en lui un champion déterminé : « Les mérites de la mère de Dieu, dit-il, com- » pensent bien la faute de la mère des hommes. » La mort de son protecteur, Nugno Sanchcz( 1240 ou 1241 ), lui inspira une touchante complainte. L'appel à la croisade trouva également écho dans ses vers. Mais précha-lil d'exemple? on l'ignore.
GUILLEM FIGUEIRA. Diez , 563-568.
Fils d un tailleur toulousain , Guillem continua à manier l'aiguille paternelle , et les Français s'étanl emparés desa ville natale, il se retira on Lombardic. Bon poêle cl bon chanteur , jamais il ne lui arriva de se produire en cour; les tavernes, les compagnons mal famés étaient son fait. S'agissail-il àtbéhourdcr avec telle accointance, il ne se faisait prier. Survenait-il un noble, on le voyait mécontent, soucieux et ses efforts ne tendaient qu'à l'humilier. Partisan déclaré de l'empereur Frédéric et ennemi juré du pape , il nous a laissé une diatribe furibonde contre Rome (IV, 309) et un manifeste contre le clergé qui ne le lui cède guère (IV, 307).
BONIFACI DE CASTELLANE. Diez, 573-575.
Possesseur de la seigneurie de Caslellane en Provence, Ronifaci figure parmi ces nobles fiers et turbulents qui supportaient impatiemment la domination de Charles d'Anjou; et de fait, ses chansons respirent la haine des
Français. Bientôt nous le voyons en guerre ouverte avec les avoués de son suzerain (V, 109) ; plus tard il déploie à Marseille l'étendard de la révolte et se porte chef des mécontents , mais à l'approche du redouté Charles d'Anjou, tout rentra dans l'ordre et le fauteur de ces désordres n'eut que la consolation de reprocher à ses complices leur couardise et leur félonie. On a prétendu que le baron de Castellane fut décapité , d'autres parlent d'exil , de confiscation de biens; mais plusieurs années après, il poétisait encore et faisait montre de son savoir. Au surplus, c'est toujours le même pêcheur en eau trouble ; raillant Asti de la paix qu'elle a dû accepter , raillant les Provençaux de leur abjecte servitude , raillant Gènes d'avoir abandonné le comté de Vintimille : « Car moi, dit-il, j'aimerais mieux porter le sac que de ne pas venir en aide aux miens avec mes chevaliers et mes varlcts (IV, 214).
Nous citerons encore : Gavaudan dit le vieux , non à cause de son âge, mais parce que la perte de sa bien-aimée avait blanchi ses cheveux. Il florissait vers 1195 et nous a laissé un appel à la croisade contre le Marocain Almansor, qui avait envahi l'Espagne, 1195 (IV, 85). — Albert de Sistebon, aussi Albebtbt, fils d'un jongleur , résida longtemps à Orange , puis à Sisteron où il mourut , et semblerait aussi avoir habité l'Italie. Amant rebuté , il crut se venger par un sirventes , dirigé contre d'illustres contemporaines , dont trois du nom de Béatrix , c'est-àdire la comtesse de Provence, unie au dernier Bérenger, 1220, celle de Viennois , chantée par Pcirol, celle de Caret, aimée par R. de Vaqueiras. Une tenson avec un moine, traite de la prééminence de mérite entre Français et Catalans (IV, 38).
Folqitet de Romans , du Viennois , résida en Italie. II invective contre la parcimonie de Frédéric II et le marquis de Montferrat dont il n'est guère mieux satisfait. — Lanfranc Cigala , noble Génois , exerçait les fonctions de juge dans sa ville natale ; les annales de Gênes citent un juge de ce nom (1243-1248), élevé au consulat. Un sirventes reproche à Boniface III de Montferrat , naguère partisan de Frédéric II , de s'être vendu à Milan (1242). D autres pièces ont trait aux croisades, à la poésie obscure , l'une fait l'éloge de Louis IX.— Bernard de Rovenac, du pays de Toulouse, a laissé trois sirventes satiriques dont l'un se rapporte à des événements advenus de
1250 h 1254. GuiLLBM DE MONTAGNAGODT, OU de MoN-
taniiagol, de Toulouse , nous a légué quatre sirventes , sur la levée de boucliers que fit Raimon VII (1242), dans le but de reconquérir le* possessions que lui avait enlevées la France; sur l'inquisition établie en 1229 (IV,335); sur le mariage deBéatrix, asservissant la Provence au joug français, enfin sur les progrès menaçants des Mongoles. (IV,333) — Bertran dAlamon, baron provençal, seigneur du fief d'Alamanon (la Manon), vivait sous Raimon Bérenger IV et Charles I. Ses sirventes s'attaquent au comte d'Anjou et à Innocent IV. Reste à mentionner Granet , Paolet de Marseille, Bertrand Carbonel, le Templier, Folqcet de Lunel , que leurs quelques productions rattachent à la seconde moilé du XIII e siècle ; enfin Peire III, d'Aragon, que mettaient en émoi les lys de France.