‹ La poésie des troubadoursChapitre 7 sur 60 · ORIGINE · texte numérisé non relu

ORIGINE

Les commencements de l'histoire des troubadours se dérobent sous le voile qui recouvre les premiers temps historiques. Çà et là, dans un nébuleux lointain, se dessinent quejques profils..., vision trop indistincte pour en saisir l'ensemble.

D'une part, la littérature latine abaisse à peine un regard sur la poésie nationale, cette sœur trop indigne ; daignet-elle lui accorder mention, c'est d'une manière si géné-

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raie, si insouciante, qu'on n'en retire que bien peu d 'inductions fécondes. D'un autre côté, la poésie artistique au temps de son adolescence, et c'est l'ordinaire, n'a pas gardé souvenir de son berceau; et durant celte période où il lui est donné de s'étudier, elle-même se trouve avoir mis en oubli son origine, aussi bien qne les destinées de son enfance. L'histoire des Minncsinger, moins hypothétique, attendu les témoignages de nombreux écrits en moyen allemand, a donné carrière aux assertions les plus contradictoires. Ne sont-elles pas bien autrement imminentes là où il y a, pour ainsi dire, manque absolu de données et de documents? L'analogie est frappante entre les poésies de cour allemande et provençale; néanmoins ce rapprochement ne saurait nous venir en aide. Identiques de caractère, ces deux apparitions du passé , d'aussi loin que nous puissions en revoir, cheminent dans les mêmes voies, partagent les mômes destinées; mais il ne suit pas de là qu'elles aient eu le même point de départ.

Le plus sûr serait donc de prendre la question là où elle se laisse aborder par la critique, en d'autres termes, d'envisager la condition sociale des troubadours, leurs productions artistiques, ensemble les péripéties qu'éprouva la poésie provençale, à partir de la brillante période de sa floraison, jusqu'à celle que marque sa décadence. Sous ce point de vue, les œuvres de nos poètes offrent toutes les notions désirables. Combien ne doit-on % pas surtout apprécier ces enseignements didactiques qu'ils semblent formuler en faveur de ces auxiliaires de l'art dont le rôle se bornait au débit vocal de la poésie î

Mais l'histoire primitive de cette littérature est en

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somme trop importante, les jalons de reconnaissance, bien que rares et disséminés, sont trop significatifs pour ne pas tenter une exploration dans ce champ ouvert à la science.

La poésie populaire est partout la primitive : son caractère est la simplicité d'exposition sous la forme métrique (1). Indigène chez tous les peuples, son action est la plus intense durant celte période où la croyance au merveilleux, la propension aux gestes aventureux se joignent au sensualisme, à la joycuseté du caractère national. Aussi obtient-elle alors un culte ardent et passionné. Au sein de la société se forme une classe particulière de chanteurs ambulants, colporteurs de récits, de chansons anciennes et nouvelles, débités avec accompagnement musical. Il en était ainsi au moyen-âge, avant, pendant et après l'ère des troubadours. La poésie populaire était goûtée par la masse entière de la nation, et intelligible à tous, sans distinction de rang; car joueurs d'instruments et chanteurs de tréteaux s'exécutaient pour le prolétaire comme pour le grand seigneur. A dater du VIII e siècle, les historiens invectiventdurement contre ces misérables coureursdegrand'route, les traitant dejoculaiores, ministrales, rninistellœ, scurrœ, mirni, etautres noms injurieux, s'élevant à l'envi contre la générosité des grands et des

(1) Il est démontré maintenant, dit M. WolC (ùber die Lais S&iucien und Lcichc Heido berg ttti p. 14} Que partout et en tout temps la poésie popidairc se développe antérieurement a la poésie artistique, et conjointement avec elle. 2. 8 Que les lignes ou vers rhyiuuùquos (par opposition aux Ter* quantitatifs ou proprement métriques , aux vers Uomélritpjos mesurés par l'inflexion de la voix ou le nombre des syllabes' , constituent un des traits caractéristiques do la poésie popidairc la plus reculée. — Aussi les grammairiens ont-ils échoué a retrouver le schémo métrique, an et invariable du vers dit Saturnien. La philologie allemande de nos jours a éclairé la question. Nous recommandons a nos lecteurs un opuscule de MM. Duentzor cl Lersch, professeurs adjoints à l'université de Bonn. De va s i quan vocant Salurnion. tSonn, 183$.... Néanmoins l'opinion contraire compte encore des partisan-. (Trad }

princes envers des êtres aussi abjccls (I). Chanteurs et musiciens, ces derniers exerçaient également la vile profession de faiseur de tours. Où trouver meilleur accueil que chez ces populations allègres, impressionnables, de la côte méridionale de France? Us erraient donc par troupes, de ville en ville, de château en château où leur gai savoir récoltait de riches présents. C'est ce qui fait dire avec amertume à un poète français du XIII e siècle :

Quar quant li buens rois Cailcmaine , Or loulc mise a son demaine , Provence qui mult est pleulive De vins, .le bois, d'argué de rive , \g hveours , as inenestreux , ()ui sont anques luxurieux , Le donna touie e départi.

(Philip. Muuskcs.)

Somma toute, le chant de tréteaux constituait la poésie nationale du moyen-âge primitif; ne devait-elle pas dèslors reproduire l'esprit grossier de l'époque ?

Avec le temps, un fait inaperçu d'abord vient fonder une période nouvelle dans l'histoire du moyen-âge. Cette rudesse inculte qui caractérise la noblesse jusqu'au XI e

(I) Voyc* du Kresnc aux mots jociUa. jocularix, jocuUUor, ministrlli. — Le traité de M tira tori dans ses Antiquitat, * Uà&om. T. II, p. 832, de tpeclucul * rt ludi$ tmblicis medii avi. Entre les témoignages rapportés, nous remarquons, anno TOI : ÎSescit hotno, qui histriones cl mimos et saltatorcs introducit in domum suam, quara magna eos immundomm sequitur turba spiriluum. Alcuinns Albinos ep.!07-W6 : inebriat histriones, mimos, turpissimosque cl vanissimos joculalores. Agobardus, Lugd. episcop.— 1059; Bonifacc, marquis de Toscane, s étant uni à Déatricc de Lorraine, le moine Donixo écrit à celte occasion, Vita Mathildis, 1. !).

Timpana cum cilharis, stirisque lyrisqne sonant heic, Ac dédit insignis dux promia maxima mirais.

L'annaliste Saxo rapporte, à propos des noces de l'empereur Henri III et d'Agnes de Poitou: . lullnitam multiludinem histrionum et joculalorutn sine cibo et muncribus vacuaiu et nurren » lem abire peruiisil. »

siècle, s'humanise, s'adoucit peu à peu pour faire place à une manière de vivre plus raffinée, moins matérielle, intronisée maintenant dans la demeure des princes et des grands. L'histoire l'affirme; ce raffinement connu sous le nom d'esprit chevaleresque, propagé par l'institution même de Tordre de la chevalerie, vers le milieu du XI e siècle, atteignit à son entier développement sous l'influence des croisades. •

Un fait comportant une ère nouvelle ne pouvait s'accomplir sans susciter un nouvel esprit dans la poésie. Le chant de tréteaux était désormais inhabile à satisfaire les exigences d'une noblesse qyi aspirait à des jouissances poétiques plus délicates; et voici qu'une poésie mieux élevée, plus savante, plus riche de forme surgit du sein même de la pensée chevaleresque pour réagir à son tour puissamment sur elle.

La France méridionale fut sa première patrie; celle belle contrée, dotée de tous les charmes d'un ciel estival, et l'emportant pour ainsi dire sur le reste de l'Europe en civilisation, en bien-être, en félicité intérieure, fut le berceau de l'esprit chevaleresque qui devait s'allier là plus tôt et plus intimement qu'ailleurs aux jouissances de la vie, à l'amour de la gloire, au culte des femmes, triple élément de la poésie artistique. A peine la croisade avait-elle donné le branle à l'Europe chrétienne, que déjà l'esprit chevaleresque était parvenu en Provence à sa pleine maturité; et la poésie chevaleresque marquait de son empreinte les productions de Pcirc Ilogier et de ses contemporains. L'année 11 40 peut nous représenter l'époque de développement. Toutefois nous remonterons maintes autres décades. Les chansons du célèbre comlede

Poitiers, l'un des premiers croisés, nous font assister en quelque sorlc à la naissance d'une poésie dont l'effort visible el avoué vers l'art n'exclut point encore la haute simplicité. Notre poète ne connaît que bien peu de mètres divers; la structure de sa strophe, essentiellement bornée, se reproduit la même dans la plupart de ses chansons. Il ne se glorifie pas moins de son habileté, et nous vante le laboratoire où se fabriquent ses poésies : « belles en couleur et fleur du métier. » (1) Evidemment les dernières n'ont point encore fait scission avec le méplat du chant populaire ; elles accusent l'esprit maternel et peuvent ainsi servir^ marquer la transition d'un genre à l'autre.

Nul témoignage n'autorise à admettre une ancienneté plus reculée; et les troubadours eux-mêmes, qui en réfèrent si sauvent à leurs devanciers, ne donnent pas de précurseur au poète qui nous est connu.

On ne peut nier, il est vrai, que bien avant Guillaume, voire de temps immémorial, cette poésie populaire, dont l'existence est incontestable, n'ait eu dans le midi de la France une contemporaine, poésie artistique si l'on veut, mais qui n'a rien de commun avec celle des troubadours et n'offre que l'importance d'une mise en rime de la langue, d'une préparation à la vraie poésie. Nous en suivrons la trace jusqu'à ce qu'elle se perde dans la nuit des temps. Raimbau d'Orange, qui florissait au milieu du XII. 8 siècle et mourut vers 1173, dit au sujet d'une de ses propres compositions : « sachez qu'on n'avait

[\) Bonvnclli qw snprhon li phisor DVsi vit* si's île bnna color .

QtiVu ni ira:; île mon olirador.

Vu'mij j»or» «Pay -«•Ihim-slier la flor V. ||G.

j> jamais vu homme ou femme écrire rien de semblable, » ni dans notre siècle, ni dans les précédents. » (1) Au XI. e siècle on peut citer des poésies ascétiques parvenues jusqua nous. Les monuments de la poésie provençale remontent eux-mêmes jusqu'à la moitié du X." siècle : et le poème moral sur Boéce, bien qu'incomplet, est eucore un spécimen remarquable de la poétique de cet âge si reculé. Un passage curieux constate l'emploi du roman en poésie , à dater du IX. 0 siècle. Paschaso Ralbert (865), rapporte une égloguc latine dans laquelle les poètes latins et romans sont conviés aux funérailles du vénérable Adbalard, abbé de Corbie, décédé en 82G.

Iluilica coneelebrrl romnnn laiiniqne linpn*

Saxo, qui pariter planons pro cannino dirai :

Vertile line cuneli cednil quam maiimos iUo ,

El tuimtlnm facile, pi lumulo super additc rarmen (2).

Partant, l'application du langage occitan ion à une poésie régulière se laisserait ramener au temps de Charlemagne. Mais l'âge d'or de cette littérature ne devait se lever que 300 ans plus tard, à l'apparition des troubadours. Inutile d'ajouter qu'ils trouvèrent la langue préparée par ces faibles essais à recevoir cette élocution de haut style qu'ils devaient lui conférer.

Maintenant un autre problème. De quelle condition sociale est sortie la poésie artistique? Ce fut évidemment la noblesse qui lui ouvrit la carrière; son influences'exerça par une action tout à la fois médiate et immédiate ; d'une part, l'esprit de la haute classe suscita la poésie; de

(1) Que Ja hom mais no vis lach ail al por lion™ ni per lemna , en esl se^le ni on l'autre, qu'es passatz. I\ayn. 11. p. LXXXIV.

('2) Art. 5. i\ ord. S. Bcned. Suer. IV par$l p. ."«». OU par Rapooard 11 p. f.XXIV.

l'autre, la noblesse elle-même frappa le premier aecord (I). D'ailleurs l'histoire prononce. Quelssont en effet le9 premiers troubadours? Le comte de Poitiers et son ami et contemporain, le vicomte Ebles de Ventadour. Mais les gens au service des nobles et qui vivaient à leurs cours, s'emparèrent bientôt de ce nouveau mode poétique pour chanter les louanges de leur maître ou maîtresse et monter en faveur. Ce sont eux qui firent de la poésie un art , ensemble un moyen d'existence. Ils apparaissent à leur temps , mais ne sont pas moins les successeurs immé~ diats de Guillaume de Poitiers. Les uns prenaient rang parmi les chevaliers servants, d'autres appartenaient à l'une des classes infimes de la société, tel que Bernard de Ventadour, la fleur des anciens poètes de cour.

Une assertion de ce dernier constate l'initiative delà noblesse dans la pratique de l'art « Jamais plus ne serai-jc » chanteur, voire de l'école de Messire Ebles de Ven- » tadour, car mon chant ne me rapporte guère» n'était-ce pas donner à entendre que son patron avait été son maître en poésie? (2)

(1) Et la noblesse du nord de la France, ces chevaliers d'Artois, de Flandre, de Haiitaut, patrons de* trouvères et trouvères eux-mêmes, ne |>ctireM-ils revendiquer le même honneur? «appelons les paroles d'un juge tort compétent , notre savant ami M. Arthur Dinaux : » Il est à remarquer que tous les trouvères issus de lamilles nobles ont une grande supériorité sur les rimeurs plébéiens, etc. » (7'roi/r. crU. p. -4 4 j . — Quand on trouve une chanson dont le nom de l'auteur est précédé du titre de. Messiic, on esi presque toujours sûr d'y rencontrer de la llnessc, du sentiment et du goù{ (Troue, de la Flandre, p. 36). (Trad.)

(2) Jamais no serai rhantaire Ni de l'escola \N Eblon :

Que mos chantars no val gaire Ni mas voûtas ni uiici son.

Le temps vai c ven e vire. » Ms. 2701 7223.

Un autre texte tranche la question : • Ventadour ne manquera jamais de chanteurs; car le plus courtois, celui qui se connoit le mieux en amour m'en a enseigné ce que j'en sais »

L'avénemcnt de la poésie artistique n'était nullement un arrêt d'exil pour les chanteurs populaires; loin de là: la nature de leur talent devaitamener conlact et solidarité , bien que les poètes de cour , dont un bon nombre sortait indubitablement de la modeste tribu , eussent à cœur de s'attribuer une suprématiede profession, tout en s'en rapprochant par leur genre dévie et la pratique de l'art. Les grands, les indépendants du siècle poétisaient de leur côté , mais dans l'esprit d une poésie cultivée par une caste sociale, et qui devait atteindre au plus haut degré de caractère artistique.

Les troubadours gardent le silence sur l'origine de leur poésie, à l'exception du seul Guiraut Riquier. Dans une sorte de requête en vers adressée en l'an 1275 au roi de Castille Alphonse X , à propos de certaines prérogatives des poêles, il envient à traiter de rétablissement de l'art; malheureusement, il accorde trop peu à ce thème intéressant. La voix d'un maître n'en est>. pas moins d'une grande autorité et nous fournit réellement, en quelques mots, un document précieux. « La jonglerie, dit-il, fut » inventée par des hommes de sens et par des serfs de » quelque savoir , pour divertir et honorer la noblesse » par le jeu des instruments. Aussi les plus dignes sei-

Ventadorn cr greu mais ses ohantador,

Que'l plus cortes c que mais sap d'ainor

M'en csscnhels aitan cum yeu n'apren.

• Ben eugei de chantar snrrir. » Ms.

I.e maître était digne d'avnir un tel élève. . F.bolus de YVntadour Ttcnuil F.l><»

Iran, qui iwque ad senectam alacrilatis earmina diWit.. . F.bolus erat valde gratiosiu in cantilena, qua de re apud tiuillelimim, tilium Gtiidonis, est nsserutus maximum favorem.. Ebolm Venioilorensis, lilius Eboh cantatoris. Voy. Chron. tiaufredi Vosiensis ap. Bouquet ; srriplrer. franc, t. XII. p. 42i. comp. hist. lit. de la France t. VII. p. XI.IX. et I.TO. voyez Dùz. Leben.etc p. 17. (Trad.j

» gncurs voulurenl-ils avoir des jongleurs à leur service, » et ceux d'aujourd'hui en gardent encore par décorum. » Puis vinrent les troubadours pour raconter les beaux » gestes, louer les preux et les encourager à bien faire, » car qui ne parfait ces gestes sait néanmoins les appré- )> cier; qui les enseigne n'est tenu de les accomplir. » Ainsi commença selon moi la jonglerie et chacun vivait » à sa plaisance parmi les nobles (1 ). »

Que conclure de ce texte? 1° que les jongleurs , c'està-dire les joueurs d'instruments sont antérieurs aux troubadours et résidaient comme eux dans les cours; 2° que la poésie de cour, eu égard à son caractère intrinsèque, dut émaner de certains maîtres et non des grands seigneurs qui lui servaient de thrme, double conclusio» corroborée à souhait par nos prémisses.

(1) Car per homes senau.

Serti île calque Sabt^, To IrobAtta fff *<?^ Do priinier joglaria Per metr'eU bos en fia D'alefjriet » d'onor.

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