SOCIÉTÉS POÉTIQUES
A la question précédente s'en rattache une autre; niais gardons-nous de les confondre. Y avait-il dans la patrie des troubadours des sociétés poétiques constituées, ouvrant à époques déterminées ou par circonstances une arène aux concurrents et décernant des prix ? Il ne s'agit point ici d'entretiens poétiques, de séances fortuites tenues dans les cours des nobles, eu grand ou petit cercle, sorte de récréation de la vie de société où les troubadours produisaient leurs chansons, se portaient défi, et entraient en lutte; mais bien de réunions régulièrement organisées, permanentes, qui, à l'instar de certaines académies, auraient eu pour objet le culte de l'art poétique.
La littérature du temps nenous offre riende semblable. De quelques vers de Folquet de Marseille, on a voulu déduire l'existence de certains jeux poétiques , où une fleur artificielle aurait été la récompense du vainqueur : « Ce n'est pas pour une fleur, dit Folquet, que l'on » m'entendra chanter; mais la prière de mon digne sei- » gneur, le bon roi d' Aragon, pourra seule me déter- » miner à le faire (1). » Fleur est pris ici collectivement
1 1 ) E ja ousan \n r llnr No-ju tiras cbauimlor
pour fleurs au pluriel, et il ne faut y voir que celles de la nature. En d'autres termes, le poète ne veut pas chanter en Thouneur de la nature ou du printemps. Comparez Temploi du même mot dans Rambau d'Orange : « Je ne » chante ni pour les oiseaux, ni pour les fleurs, ni pour » la neige, ni pour la gelée, mais pour ma dame qui m'en- » tend ( 1). » L'expression de Guillaume de Poitiers : « j en » remportai la fleur (2), » ne s'applique pas davantage à ces champs-clos littéraires, car elle est métaphorique comme partout ailleurs. Fleur, comme en d'autres langues, obtient préférence sur le mot prix, et ne doit pas se prendre plus à la lettre que dans ces vers de Peire Cardinal, surdeux combattants : « Le vainqueur en remporta » la fleur, et le vaincu fut mis dans le tombeau (3). »
Cependant nous sommes nantis d'un document implicite, il est vrai, sur une sorte de société poétique. On rapporte dans la vie du moine de Mon ta ud on qu'il fut élu seigneur de la cour du Puy-Sle. -Marie; qu'il y donna Tépenier, qu'il la présida long-temps et jusqu'à sa dissolution (4). Ces
Mas preedemonscingnor Del bon roi, cui dieus guit, D'Arrapon m*»n partit Dir'o du marrimen:
Pero eban loi forsadamen.
• Ben an mort mi e. lor. • Ms. ?>2f». 7U1 1.
Telle est la leçon correcte, il faut donc recttûer celle de Cazcucuvc. Voy. Origine do juu floraux.
(I) Non chant per auzel ni per flor Ni per ncu ni per golada. . . .
Mas per mi dons en cui m'ont en V. 401.
<"2" Qii'iimi port d'ayselh mestier la flor. V. lifi.
(3) yuar lo vencens porta la Cor
K'I vencut va y boni lebelir. 111. 130.
(â) E In laich soigner du la rort del Puoi Sainta Wuiia, c de dar l'esparvier. Uttc i<-mpN ac la seignona de la coï t del Pnoi, tro q<ic la corlz se perde». V. 364.
détails ne nous apprennent rien sur le but de ladite société, mais les ccnto nnçelle antiche lui accordent une mention des plus circonstanciées : « A la cour du Puy de » Notre-Dame, en Provence, s'ordonna une noble féte, » lorsque le fils du comte Raymond fut armé cbevalicr. » On y invita toute la noblesse , et au jour fixé , on plaça » un épervier sur uue percbe. Or vienne qui se connaît » avoir et courage suffisants ; qu'il prenne l'épervier sur » le poing et il lui conviendra subvenir l'année durant à » l'entretien de la cour. Gentils chevaliers et joyeux pour- » suivants faisaient des cansons en beaux vers, les di- » sant sur de belles mélodies. Nous étions quatre arbitres » chargés de tenir note de ce qui en était digne, et d'inviter » le poète à perfectionner le reste (f). » Cette nouvelle a pour texte une aventure arrivée au troubadour Richard de Barbesieux. Bien que nous ne prétendions pas garantir l'exactitude rigoureuse de tous les détails, le récit mérite confiance comme étant évidemment puisé à une ancienne source provençale. Richard, d'ailleurs, parle lui-même de la cour du Puy et de sa magnificence (2). C'est le seul titre qu'on puisse alléguer en faveur de l'existence de sociétés poétiques constituées, mais une considération assigne à cette réunion son importance réelle quant à la poésie.
(\) Alla corle del Po <li Nostra Donna in Proonza s'ordinô una nobile corCc, quando il
fiçliuolo 'kl conte Kaimondo si i cavalière, ed invité tulla buona pente. . . In quello giorno
orilinaro la fesla e poneasiuno sparviere di muda insu un'nsta. Or Tenla, cbi si sentia podero«o d'avere e di toraggio e bvavasi il detto sparaviere in pugno, eonrenia clie quel cotale fortune la corte in quello anno. I caTalicri c donielli ebe erano piulivi e gai, si faceano dl liclle camoni e'I «mono el motlo, e quatro approvatori erano stabilili, chc quelle, clie aveano valore, raceano metterc in conio, c l'altre a chi l avea fatle, diceano ebe le uiigliorasse. Wot.W ^\
(2) F. h la corizdel Pue» el rie bobaus. V, «|.
Il lui manque le caractère d'une institution fondée pour le culte de l'art poétique. La suite de la nouvelle le fait voir; l'objet principal consistait en exercices chevaleresques, comme l'indique déjà l'épervier. Un épervier d'or était le prix du vainqueurdans les fêtes françaises de l'Epinette, solennités à la fois chevaleresques et guerrières. Qu'on y ait ajouté des exercices poétiques pour en rehausser l'éclat, c'est une supposition qui s'autorise d'elle-même; mais l'âge d'or delà poésie n'a que faire de sociétés d'encouragement. Ces académies, témoins les yeux floraux de Toulouse, signalent au contraire sa décadence.
On assimile également aux sociétés poétiques constituées ces réunions imaginaires, communément appelées cours d amour (1), où les dames auraient donné solution sur les points litigieux en matière d'amour et débattus dans les tensons. Toute l'hypothèse repose sur les biographies de Nostradamus; et le système de défense, loin de mettre hors de doute le fait de leur existence, n'est pas même assez concluant pour le rendre vraisemblable. Le témoignage de Jehan de Notre-Dame n'est en soi d'aucune valeur. C'est ce que comprennent eux-mêmes les partisans des cours d'amour, alors qu'ils appellent à leur aide un texte provençal où il est fait mention d'un tribunal (cort) choisi pour arbitre dans une tenson. Mais le mot cort est si vague qu'on ne saurait dire s'il s'agit d'une société établie dans un but poétique, ou mieux, si les poètes n'entendent déférer qu'à la décision d'une seule et même personne. La littérature des tensons milite en masse pour cette dernière opiuion; car les poètes rivaux, après avoir
(I) Voyez VEsêiti fur h* cvurs d Wmuur.
alterné la discussion, n'en réfèrent jamais à une cour connue, mais bien à un seul juge ou à un petit tribunal composé de deux à trois personnes, et érigé pour la circonstance.
On attribue encore à ces prétendues cours d'amour, l'intervention dans les querelles d'amants. Eh bien! les troubadours ne connaissent pas davantage cette compétence judiciaire : et leurs œuvres abondent en exemples prouvant qu'en fait de discussions théoriques , comme de différends amoureux, ils en appelaient non pas à des cours d'amour, mais à la sentence d'un arbitre élu par les intéressés.
Le plus fort argument contre l'identité des sociétés poétiques et des cours d'amour, c'est qu'il n'en est question nulle part. De semblables institutions doivent influer sur l'esprit, et môme sur les destinées de l'art. Dès-lors, nos troubadours, si prompts à s'immiscer à tout, devaient en parler, n'importe de quelle manière. Le nord de la France possédait des sociétés poétiques, et les trouvères se sont bien gardés de les passer sous silence.