I.MLA
« Non.
NITOCRIS.
« Dieux du ciel ! Notre sort est égal ; le calice amer que nous avons présenté à d'autres lèvres, vous nous le faites boire jusqu'à la lie. Balthasar, je ne te verrai donc plus ! Ton corps ne sera pas enseveli ; je ne parfumerai pas d'huile tes membres inanimés. Hélas ! que fait la fille de Nabonassar dans ces rues obscures? Au moins, si je ralliais les guerriers, si je disposais des armes, si ma voix, mon regard, cette héréditaire terreur qui, dit-on, réside sur mon front impérial, avait répandu le désordre et la fuite sur le Mède conquérant ! Sémiramis, pour sauver son empire, oublia qu'elle était femme et revêtit les armes d'airain ; que ne puis-je m' armer pour mon fils ! Mais mes jambes tremblent sous moi ; et sur mon front découronné (que ferait-il d'une couronne) les éléments se déchaînent et mes vêtements m'en défendent mal ; ils suffiront du moins pour couvrir ton
cadavre et ta nudité, mon fils, mon cher fils ! ah ! les cruels t'auront dépouillé.
IMLA.
« Pardonnez-moi, grand Dieu ! d'avoir raillé sa détresse ! Reine, repose ici. Dans cette humble demeure tu sauveras ta vie. La guerre, qui s'attaque aux palais dorés, épargne les cabanes. Dans cet asile tu trouveras une mère aussi triste que toi et le sommeil sera bienfaisant pour toi comme pour elle.
NITOCRIS.
« Le sommeil, le sommeil ! Quand Babylone m'entoure de ses flammes, quand le royaume de Nabonassar, quand la ville souveraine de la terre croule de toute part, la ville élevée si haut par la génération des rois triomphants, l'orgueil, la gloire de siècles innombrables, le lieu de naissance de mon maître, de mon époux, de mon fils, le mien... le sommeil? quand les jardins magnifiques, la chambre d'ivoire, théâtre de ma grandeur, le palais oii je voyais régner mon fils, sont ravagés par des étrangers ! J'y retourne, j'y trouverai la mort ou mon fils, peut-être tous les deux, glorieuse cité, trône de mes ancêtres, tu me fourniras peut-être un bûcher funéraire. J'ai vécu en Reine, en fille, en femme, en mère de Rois ; je mourrai en Reine et Babylone en cendres sera mon tombeau. (1) »
(1) Traduction inédite.
— ;J60 — Nous avons dit que l'action était double; le lu\e de Balthasar, son festin sacrilège, sa condamnation, n'occupent qu'une partie du drame ; l'autre est remplie par les projets de séduction de Kalassan, grandprêtre de Bel, contre Bénina, jeune Juive qui vit dans la captivité. Bénina aime Adonijah, son compagnon d'esclavage. Leurs amours ont de la grâce et de la naïveté.
BÉNINA.
c Voudrais-tu , cher Adonijah, aller chercher la guerre, la guerre cruelle qui ne connaît que le meurtre et la destruction ?
ADONIJAH.
« Quoi ! Bénina m'aimerait moins pour avoir apporté au Temple du Seigneur les dépouilles de ses ennemis !
BÉNINA.
« Reviens sans armes et avec le même cœur. Bénina sera contente.
ADONIJAH.
* Que Dieu bénisse ton courage !
imla (père de Bénina) .
« Écoute-moi, jeune Adonijah, tu aimes mon enenfant. Bénina, dois~je dire ou laisser à ta bouche éloquente, à tes yeux plus éloquents encore, le soin de l'exprimer ? tu aimes le noble Adonijah. Ce n'est pas la prudence du vieil âge, d'un âge qui ne connaît
plus les impatiences de la jeunesse, ce n'est pas ma vieillesse qui m engage à différer votre bonheur ; je comprends combien sont douces des heures comme celles-ci, mais je ne voudrais pas doter ma fille avec les chaînes de l'esclavage ; je ne voudrais pas, s'il doit naître des enfants de votre union, que l'insolent payen se réjouît de vous voir élever une race dont le seul héritage sera la tache pénible et la servitude cruelle de leurs parents. Notre père Jacob a servi pendant sept longues années pour la belle Rachel; je ne vous demande pas un si long sacrifice.
ADONIJAH.
« Les âges peuvent s'écouler et la vie qui bat dans ce cœur m'abandonner, mon amour est immortel. »
Cependant Kalassan, qui joue le rôle du dieu Bel incarné, s'est fait amener Bénina dans les étages supérieurs du Temple. D'abord il la flatte, il exalte sa beauté ; bientôt il veut avoir recours à la violence, alors elle appellcdu secours. Tes cris sont inutiles, dit Kalassan ; la terre est loin de toi. — Mais je suis près du ciel, répond la jeune vierge. Kalassan, appelé en toute hâte pour expliquer les fameuses paroles écrites sur la muraille, est obligé de quitter Bénina; celle-ci se croit sauvée par l'incendie de Babylone, mais Kalassan ne renonce pas à ses projets même au milieu de cette ruine terrible.
« Les veuves indiennes, dit-il à Bénina, moulent sur le bûcher pleines de joie et d'orgueil; mais toi, plus dévouée encore qu'elles, tu va les surpasser, tu vas épouser ton amant mourant à tes côtés.»
11 y a trop de redondance dans cette composition, trop de luxe de poésie. Trop souvent l'auteur, de son plein gré, ralentit le mouvement qu'il a imprimé à l'action; mais il faut louer la simplicité touchante qui règne dans quelques scènes, l'élégance, l'harmonie des vers du poëte, son appropriation au sujet, sans pourtant comparer Milmann à Racine., comme l'ont fait quelques- uns.