AMAN
TRAGÉDIE DE NAGÉOGORGUS (1).
Cette tragédie latine, publiée en 1543, se distingue des autres tragédies de collèges faites sur des sujets sacrés.
Dans son prologue, l'auteur annonce une certaine indépendance des règles.
(1) Voici le titre que l'auteur a donné à sa tragédie :
Aman, tragédie nouvelle, tirée de la Bible, dirigée contre les calomnies
et la tyrannie des hommes puissants, et inspirant l'Iwnnêteté et la crainte
de Dieu.
Nagéogorgus est un pseudonyme, Le véritable nom de l'auteur est
Kirchmayor.
« Nous traiterons, dit-il, ce sujet comme il nous conviendra ; nous y jetterons du mouvement et du ridicule; peu nous importe ce que diront les malveillauts : Je n'ai vu cela nulle part; j'ai vu cela ailleurs ; ceci ne vaut rien. Qu'ils aillent paître, eux et leurs jugements; ou qu'ils fassent mieux que nous n'avons fait, et, qu'à leurs risques et périls, ils produisent leurs œuvres à côté de la nôtre. »
On le voit, ce n'est pas là le ton de Racine, quand il dit dans sa préface d'Esther : « D'autant plus qu'il me sembla que, sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de l' Écriture- Sainte, ce qui serait à mon avis une espèce de sacrilége, je pourrais, etc. »
Toutefois, il est des endroits où l'auteur latin a été plus fidèle à l'Écriture que Racine. Ainsi, il a mis sur la scène le tirage au sort du mois et du jour où les Juifs doivent périr. Dans l'auteur latin, Aman se plaint du long retard que le sort apporte à sa vengeance, et il s'en console en pensant qu'il obtiendra le supplice particulier de Mardochée. Cette circonstance est importante, car de là avait tiré son origine la fête des Sorts, qui se célébrait chez les Juifs, en mémoire du danger auquel ils avaient échappé. Toutefois Racine l'a altérée, sans doute pour presser
davantage l'action, et, dans son Esther, Mardochée dit à la Reine :
Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours, Et ce jour effroyable arrive dans dix jours.
Ce qui n'est pas la vérité historique.
Mais, ce qui honore le plus le drame de Nagéogorgus, ce sont quelques imitations que Racine en a faites. 11 est bien entendu que Racine l'emporte par une grande supériorité d'expression et de poésie ; mais le fond des idées est le même.
Ainsi Zarès, épouse d'Aman, dit au favori d'Assuérus :
Au nom du sacré nœud qui me lie avec vous, Dissimulez, Seigneur, cet aveugle courroux, Eclaircissez ce front où la tristesse est peinte; Les rois craignent surtout le reproche et la plainte.
Dans le drame latin, c'est la confidente d' Esther qui lui tient le môme langage:
Et quamvis haud monitore egeas, moneo taffltn. Tristitiam ut omnem in imo condas pectore, Oculi sint hilares ac renidentes; status Et qui maje^tatem deceat et gratiam.
Vultus jucumdum quid totus prœ se ferat; Homines tristes tetricosque nec reges amant.
« Vous n'avez pas besoin d'avis; j'en hasarde un cependant. Renfermez votre tristesse au fond de vo-
tre cœur, que vos yeux soient joyeux et brillants, que votre attitude majestueuse annonce un favori. Votre visage tout en lier doit avoir je ne sais quoi d'agréable. Les rois n'aiment pas les nommes tristes et sauvages. »
Le plaidoyer d'Eslher pour les Juifs, devant Assuérus, est exprimé dans ces beaux vers :
Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée? Quelle guerre intestine avons-nous allumée? Les a-t-on vu marcher parmi vos ennemis? Fut-il jamais au joug esclave plus soumis? Adorant dans leurs l'ers le Dieu qui les châtie, Pendant que votre main sur eux apesantie, A leurs persécuteurs les livrait sans secours, Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours.
Dans un moins beau langage le Mardochée de Nagéogorgus rendait les mêmes idées :
Me hoc pejus ista habet proscriptio, Quod innocentes et falso sub nomme, Damnamur. Ubi enim nos populi concordiam, Pactmque turbavimus? Ubi régis sprevimus, Edicta, nisi quod ad religionem attinet.
« Ce qui m'indigne le plus dans cette proscription, c'est que nous sommes condamnés pour un crime que nous n'avons pas commis. Quand avons • nous troublé l'ordre et la paix? Quand avons-nous
méprisé les édits du roi, si ce n'est celui qui nous trouble dans notre religion. »
Le style de Nagéogorgus est en général convenable et soutenu; mais le dialogue, que l'auteur a voulu égayer de temps en temps, est quelquefois gâté par des traits grossiers. Ainsi, un certain Carphologus, personnage d'invention, dit à Aman, lorsque celui-ci lui annonce qu'il va servir de héraut à la gloire de Mardocliée :
J'aimerais mieux vider les latrines publiques.
Il y a aussi une scène où Aman est ivre, et, dans son ivresse, il bégaie. L'auteur a voulu tirer de là, comme moralité, la haine des favoris ; mais il a méconnu ce principe de l'art dramatique, qu'il ne faut pas trop avilir les personnages. Je puis le dire sans qu'il me porte le défi de faire mieux que lui. Racine s'en est chargé ; toutefois, si l'on considère la différence des temps, son œuvre est peut-être aussi étonnante que celle de Racine.