‹ La poésie devant la BibleChapitre 103 sur 120 · TRAGI-COMÉDIE ESPAGNOLE, EN TROIS ACTES · texte numérisé non relu

TRAGI-COMÉDIE ESPAGNOLE, EN TROIS ACTES

par LOPE DE VEGA.

On connaît l'inépuisable et triste fécondité de Lope de Véga, déplorée par lui-même. Voltaire lui a fait dire :

J'écris en insensé, mais j'écris pour des fous.

C'est qu'il méconnaissait à plaisir et volontairement les principes de l'art et les règles du goût. Car on ne peut prendre au sérieux ces vers où il dit : « En mêlant le tragique et le comique, Térence et Sénèque, on obtient une figure qui, comme le Minotaure de Pasiphaë, présente un côté sérieux et un côté ridicule ; cependant c'est une source de plaisirs, la nature nous en offre l'exemple, elle arrive à la beauté par la variété. »

Le nombre des productions de Lope est fabuleux. Quatre cents autos, dit-on (on prête quelquefois aux riches), une multitude d'autres comédies et tragicomédies. La bibliothèque impériale de Paris en conserve une collection de vingt-trois volumes in-quarto.

C'est dans cette collection, qu'on a bien voulu me communiquer, que j'ai trouvé la belle Esther, elle y porte la date de 1021, quoiqu'elle soit sans doute antérieure (1).

Ce drame, irrégulier dans quelques parties, est trop régulier, au contraire, dans un certain sens. 11 suit trop pas à pas le récit de la Bible. Si cette tragédie l'amplifie quelquefois, ce n'est pas par le développement des caractères, c'est par des images et des tableaux qui appartiennent moins à l'action dramatique qu'au genre descriptif.

La scène s'ouvre par la réunion d'Assuérus et des grands seigneurs de son royaume. Le prince y vante la beauté de Vaslhi qu'il appelle Basti, sans doute pour arriver à un jeu de mots :

« Ma grandeur, dit Assuérus, ne consiste pas dans de riches vases d'or, etc.. mais dans la possession de ma belle épouse Basti, Basti, gui se nomme ainsi parce qu'elle su/fit à mon bonheur, je ne suis riche que par Basti. »

Plus tard, Assuérus donnera la même louange à Esther, et cette répétition sera fâcheuse.

Assuérus désire que son épouse soit vue par les seigneurs ; il la fait appeler. Elle refuse de paraître ;

(1) Je dois l'indication de cette édition à l'obligeance de M. Baret , orofesseur à la Faculté des lettres de Clermont.

il la répudie et l'exile. Basti n'entre un instant sur la scène que pour se plaindre et disparaître de la pièce. C'est peut-être ici le cas de remarquer que les auteurs qui ont traité le sujet d'Esther, ont trop sacrifié Yasti :

De i'altière Vasti la célèbre disgrâce.

L'Écriture laisse quelques doutes sur ses torts. On y lit que, lorsque Assuérus lui a donné l'ordre de se montrer, il était échauffé par le vin; on y lit encore qu'il se souvint plus tard de ce que Yasti avait dit et souffert. Et quant aux conseils des seigneurs, de répudier Vasti, ils peuvent être l'ouvrage delà flatterie aussi bien que de la sagesse.

Quoi qu'il en soit, la belle Esther est produite devant Assuérus. Elle accepte l' assurance de sauver les Juifs. Assuérus la reçoit assis sur son trône. Esther se prosterne à ses pieds. Assuérus la relève et lui dit : « Le soleil, qui efface les étoiles, ne les surpasse pas mieux que ton front brillant ne l'emporte sur les plus belles. Quitte cette humble attitude, viens près de moi sur mon trône, tu le mérites mieux qu'aucune de tes rivales, tu mets fin à mes ennuis, tu as trouvé grâce à mes yeux satisfaits. »

Aman paraît; Mardochée ne s'agenouille pas. 11 explique en beaux vers qu'on ne doit pas s'incli-

lier devant celui qui n'a que le pouvoir d'un jour. Aman lui répond en véritable style de Matamore :

o Tu refuses de l'incliner devant moi, et le soleil s'humilie devant mon front; sans ma permission, il ne s'absenterait pas de l'Orient et n'éclairerait pas l'Occident. Si je voulais, je ferais descendre les étoiles et les planètes du ciel, je pourrais les fouler aux pieds et les déchirer en morceaux. Au lever du jour, les oiseaux chantent un hymne en mon honneur et ne prononcent que mon nom. »

Il n'est guère possible que Lopc ait pris cela pour du style oriental.

L'auteur ne s'est pas même avisé de rejeter dans l'avant-scône la découverte par Mardochéc d'une conspiration contre Assuérus.

Cette découverte se fait au second acte et au troisième elle a été oubliée. Il faut une insomnie d'Assuérus et la lecture des Annales de l'empire., pour la rappeler au souverain.

Revenons au second acte. Sur la demande d'Aman, Fédit contre les Juifs est rendu. Mardochée se couvre de cendre et ne peut plus entrer au palais. Estlier lui fait demander la cause de son deuil. Ces allées et venues impatientent. Lope a fait ici de la couleur locale à contre-sens. Racine, voulant mettre Esther eu présence de Mardochée, a été, selon son usage, plus habile.

Un ange du Seigneur, sous son aile sacrée. A donc conduit vos pas et caché votre entrée?

Pour que la scène entre Esther et Assuérus inspire de l'intérêt, il faut qu'Esther soit timide. Lope lui a donc prêté un langage trop maie lorsqu'il lui a fait dire dans un monologue :

« Grand Dieu, si votre esclave peut imiter les femmes illustres de votre peuple et de notre sang, si elle peut effacer quelques infortunes de ce peuple, vous, qui avez permis que la courageuse Judith tranchât la tête d'Holopherne, faites qu'Aman meure par mes mains, »

Esther obtient la réhabilitation des Juifs et Mardochée célèbre ce bienfait.

« Chante, Jérusalem; relève-toi, magnifique autel de Sion ; chante Samarie, chantez, rêves charmants du Jourdain ; Israël, ballotté par la fortune inconstante, lève ta tête jusqu'aux étoiles. »

La tragi-comédie se termine par un ballet que dansent les Hébreux et par l'allusion habituelle aux bienfaits de la Rédemption,

« La divine Esther sauve Israël, l'heureuse Esther, figure sacrée de l' Esther réservée pour d'autres

temps, qui sera L'épouse plus pure encore et plus belle d'un roi plus puissant. La divine Esther sauve

Israël. »

On demandera peut-être où est la comédie. Elle est sans doute dans deux scènes rustiques que Lope y a introduites. Dans la première, un villageois amoureux de Syrène, villageoise, la dissuade de se présenter au roi et de figurer parmi les aspirantes à la couronne. « Le fruit qu'on oiïïe sur un plateau, lui répond-elle, plaît moins que celui qui est suspendu à l'arbre. » Ainsi le goût du roi peut se tourner vers la femme des champs plutôt que s'incliner vers la grande dame, vers la senora à prétentions.

Dans la seconde scène, le villageois se rit de l'insuccès de la villageoise : « Quel est cet habit? Est-ce ainsi que les reines sont vêtues?... Va, Syrène, va réguer ; quitte les prés et le hameau ; tu viens à moi depuis que, repoussée par le roi, tu as vu Esther seule aimée, seule épousée. »

La scène qui commence le troisième acte est aussi du genre comique. Assuérus se fait lire le livre où sont consignés les services rendus à la couronne :

LE LECTEUR

« Praxile vous a présenté un monstre né à Tarse ; deux êtres avec un seul corps, quatre pieds et quatre mains.

ASSUÉRUS

« Que lui a-t-on donné?

LE LECTEUR

« Un autre monstre que d'autres vous avaient présenté.

ASSUÉRUS

« On a bien fait de rendre monstre pour monstre.

LE LECTEUR

« Rufinus le Thébain vous a présenté un mauvais portrait de votre figure.

ASSUÉRUS

« Qu'a-t-on fait ?

LE LECTEUR

.< On l'a renvoyé à un autre peintre plus mauvais encore pour qu'il fit le portrait du confrère.

ASSUÉRUS

« C'est un prêté rendu. »

Étrange disparate de tons qui plaisait au grave Espagnol, tandis que le Français à la tête légère se plaisait à la continuité d'un même style et d'une même action.

— :;7/i — ESTÏIER

Page 1