‹ La poésie devant la BibleChapitre 104 sur 120 · SP · texte numérisé non relu

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Voltaire a dit et répété plusieurs fois qu'Assuérus était un étrange roi d'ignorer le pays de sa femme et d'ordonner la proscription de tout un peuple, parce qu'un homme de ce peuple avait insulté un de ses ministres. Voltaire, en disant et répétant pareille chose, a complètement méconnu le texte de la Bible et celui de la tragédie.

Que dit la Bible, en effet :

« Esther ne voulut point lui dire son peuple et son pays, parce que Mardochée lui avait ordonné de garder le silence à cet égard. »

Et Racine le répète eu vers harmonieux :

Le roi, jusqu'à ce jour, ignore qui je suis.

Celui par qui le ciel règle ma destinée,

Sur ce secret cncor tient ma langue enchaînée.

Le second reproche de Voltaire n'est pas plus fondé. Aman colore sa haine contre Mardochée de griefs généraux contre les Juifs :

« Or, Aman dit au roi ÀssuéruS : Un peuple est

dispersé dans toutes les provinces de voire empire ; divisé lui-même, soumis à des lois el à des cérémonies nouvelles cl méprisant les décrets du roi, et vous savez très-bien qu'il importe à votre royaume que la licence ne le rende pas plus insolent.

« Commandez, s'il vous plaît, qu'il périsse, et j'apporterai au trésorier de votre épargne dix mille talents. »

Et l'Écriture ajoute, en montrant toute la puissance d'Aman, et, par suite, combien il a été miraculeux qu'Es Hier renversât ce favori :

« Alors le roi tira de son doigt l'anneau dont il se servait et le donna à Aman, fils d'Amadalh, de la race d'Agag, ennemi des Juifs. »

Racine n'a eu garde d'omettre cette explication de l'édit contre les Juifs. Aman dit à son confident :

Mardochée est coupable, et que faut-il de plus? Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus, J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie. J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie; Je les peignis puissants, riches, séditieux; Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux. Jusqu'à quand souffre-t-on que ce peuple respire, Et d'un culte profane infecte votre empire? Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés, Du reste des humains ils semblent divisés, N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes,

Et, détestés partout, détestent tous les hommes; Prévenez, punissez leurs insolents efforts, De leur dépouille enfin, grossissez vos trésors; Je dis, et l'on me crut; le roi, dès l'heure même, Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême. Assure, me dit-il, le repos de ton roi, Va, perds ces malheureux, leur dépouille est à toi. Toute la nation fut ainsi condamnée.

Du reste, nous sommes tout prêt à reconnaître que le caractère d'Assuérus est sans valeur au théâtre, qu'il révoque son édit presque aussi légèrement qu'il l'a porté; que l'intérêt tragique est médiocre, puisqu'il se partage entre le peuple entier des Juifs et Mardochée ; qu'enfin ce poëme n'est pas à comparer aux autres poèmes de Racine. Aussi n'est-ce pas lui qui l'a porté au théâtre, et ne l'y avait-il pas destiné ; mais, comme drame à l'usage des élèves de Saint-Cyr, c'est quelque chose d'infiniment suave, de gracieux, de pur ; c'est enfin ce qui était annoncé par ces vers du prologue :

Et vous qui vous plaisez aux folles passions Qu'allument dans vos cœurs les vaines fictions, Profanes amateurs de spectacles frivoles, Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles, Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité : Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.

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