D'UN POEME DE SUZANNE
par ANDRÉ CIlfiNIER
PUBLIÉS KN 1833.
André Chénier, sur qui sa destinée fatale et sa lutte avec un frère démagogue ont, plus encore que ses beaux vers, attiré l'attention publique, avait conçu le plan d'un poëme de Suzanne et en avait confié aux journaux quelques fragments versifiés; mais le plan môme de Suzanne n'a été connu et publié qu'en 1833 ; qu'est-ce que le plan d'un poëme sans son exécution ? Le talent de Chénier eût-il suffi à cette exécution ? Etait-il assez pénétré de l'esprit vraiment biblique? Eùt-ii été assez sobre de réminiscences miltoniennes ? Questions que nous sommes obligé d'abandonner aux conjectures.
Nous remarquons toutefois par la lecture du plan, que l'apparition de Daniel dans le poëme eût été très-satisfaisante. Yoici comment le poëte se la proposait :
« sixième chant. Mais les hommes se plaindraient du ciel si le crime opprimait toujours l'innocence ; l'Éternel était content de l'épreuve. Il appela l'ange
— /«07 — tout de feu qui anime les prophètes ; va, lui dit-il, trouver le jeune Daniel et révèle-lui la vérité. Qu'il parle ; qu'il punisse. Le jeune Daniel, mêlé dans la foule du peuple, s'était élevé sur ses pieds pour voir la condamnée. Non, s'était-il dit à lui-même, cette physionomie n'est pas celle d'une femme coupable. Il s'était élancé hors de la foule, en criant 1 Peuple, je suis innocent du meurtre que vous allez commettre. Tout à coup l'Esprit divin descendit sur lui, éclaira ses yeux, le fit lire dans les aines à travers le voile de chair etd'osquiles couvre. Il vit avecravissementl'état de pureté du Suzanne. 11 frémit en voyant celle des vieillards noire d'imposture et de vice, semblable au lac Asphaltite. Arrêtez, arrêtez! s'écria-t-il, insensés que vous êtes ; vous êtes dupes de scélérats ; Suzanne est innocente. — Suzanne est innocente ! cria le peuple avec transport ; vive le jeune prophète qui venge la vertu opprimée ! Ils s'assemblent. Enfant, prophète de Dieu, dit le peuple, interroge-les toimême... Il se lève... Qu'on les sépare... Eh bien! toi, race méchante et maudite, dis-nous sous quel arbre, . . Sous un chêne. . . — Sous un chêne ! Va, fuis ; ton mensonge exécrable demeure suspendu sur ta tête coupable... Voilà comme vous jugiez le peuple. Qu'on fasse entrer l'autre : Eh bien ! scélérat, disnous sous quel arbre... — Jeune enfant, quel es-tu ? Que veux-tu? Quel droit as-tu d'interroger les vieillards?... — Parle, parle, imposteur ; ce n'est point
moi qui t'interroge, c'est tout le peuple ; c'est Dieu qui tient son glaive tout prêt. Tremble, ton heure vient; réponds, sous quel ombrage?... — Réponds, s'écrie le peuple... Il se déconcerte un instant; mais il se relève, essaie au calme son front dur et pervers. Il rassure sa voix, il commence, il s'arrête... Un sycomore épais... — Vengeance sur ta tête ! vil imposteur I Voilà comme vous jugiez le peuple ! La beauté vous séduisait.
« On les lapide, et le peuple en triomphe ramène à Joachim son épouse qui, donnant la main à sa jeune sœur, l'aborde avec un sourire. »
Cette prose où sont si bien exprimées l'impatience du peuple, l'autorité de Daniel, le trouble des vieillards, est plus poétique que les vers que nous allons citer et qui devaient former le début du poëme. Cette invocation a quelque chose de vague et d'indécis , et nous n'y trouvons rien de remarquable que le dernier vers sur Mil ton.
Je dirai l'innocence en butte à l'imposture, Et le pouvoir inique et la vieillesse impure, L'enfance auguste et sage, et Dieu dans ses bienfaits, Qui daigne la choisir pour venger des forfaits, 0 fille du Très-Haut, organe du génie, Voix sublime et touchante, immortelle harmonie, Toi qui fais retentir les saints échos du ciel D'hymnes que vont chanter, près du trône éternel, Les jeunes séraphins aux ailes enflammées; Toi qui vins sur la terre aux vallons d'idumée,
Répéter la tendresse et les transports si doux.
De la belle d'Egypte et du royal époux,
Et qui, plus fière aux bords où la Tamise gronde,
As, depuis, fait entendre, et l'enfance du monde,
Et le chaos antique, et les anges pervers,
Et les vagues de feu roulant dans les enfers,
Et des premiers humains les chastes hy menées,
Et les douceurs d'Éden sitôt abandonnées,
Viens, coule sur ma bouche et descends dans mon cœur;
Mets sur ma langue un peu de ce miel séducteur,
Qu'en des vers tout trempés d'une amoureuse ivresse,
Versait du sage roi la langue enchanteresse,
Un peu de ces discours, grands, profonds comme toi,
Paroles de délice ou paroles d'effroi,
Aux lèvres de Milton, incessamment écloses,
Grand aveugle dont l'àme a su voir tant de choses.
JUDAS MACHABEE