LES MACHABÉES
TRAGÉDIE DE LAMOTTE-HOIJDARI), de l'académie française,
Cette tragédie a obtenu un grand succès, s'il faut en croire l'approbation que Fontenelle a donnée au manuscrit comme censeur ( Fontenelle était l'ami de l'auteur) : « J'ai lu, par ordre de Mgr le chancelier, les Machabées et Romulus, tragédies, et j'ai cru que ces ouvrages soutiendraient, à l'impression, le grand succès qu'ils ont eu au théâtre. Fait à Paris, le 9 février 1722. s
Rousseau, l'ennemi de Lamotte, jugeait la pièce dans un tout autre sens : « Cet homme a un talent merveilleux pour rendre ridicule tout ce qu'il y a de grand dans l'antiquité. Sa tragédie des Machabées est un recueil de madrigaux de piété et de froids lieux-communs de morale sans passion, sans caractère, sans force et sans élévation. 11 n'y a guère de styles qui se ressemblent moins que celui de l' Écriture-Sainte et celui de cet auteur, qui, je pense, ne l'a pas lue plus qu'Homère. Il est bien difficile que le sublime et le pathétique se trouvent dans les vers d'un homme qui court toujours après l'esprit. [Lettre à M. Boulet.) »
dépendant, une autre lettre de Rousseau à Brossette, constate le succès de celte tragédie. Tant il est vrai que les Machabées étaient un des meilleurs sujets que la Bible pût fournir à la scène.
La pièce de Lamotle n'offre presque que des défauts. L'auteur a placé, au premier acte, la seule catastrophe convenable, je veux dire le supplice des Machabées. Il y a trouvé la matière d'un beau récit fait par le plus jeune des Machabées, Misaël, à leur mère, Salmonée :
Aux portes du palais un autel sacrilège
Pour les dieux des Gentils fumait d'un fol encens.
De la mort, près de là, les apprêts menaçants
D'un échafaud dressé couvraient presque l'espace,
Et mes frères et moi nous occupions la place
Qui séparait de nous l'échafaud et l'autel.
Là, mes ardents désirs hâtaient le coup mortel.
Antiochus paraît. Antigone, à sa suite,
Frémissait du spectacle où l'on /'avait conduite,
Voilà, nous a-t-il dit, la vie ou le trépas,
Vous n'avez qu'à choisir. Nous ne choisissons pas,
Crions-nous; dès longtemps résolus au supplice,
Voilà, voilà l'autel de notre sacrifice.
Et de la même ardeur enflammés aussitôt,
Nous voulions à l'envi monter à l'échafaud.
Arrêtez, laissez-moi, dit l'aîné de mes frères,
M'immoler le premier pour le Dieu de mes pères ;
Cet honneur m'appartient, et c'est l'unique fois
Que sur vous mon aînesse a réclamé ses droits.
Nous avons obéi, Madame, et son courage
Méritait ce respect encor plus que son âge,
Ce héros à l'instant se jette dans les mains
Qu'armaient contre ses jours cent tourments inhumains.
Tout son sang a jailli sous les verges cruelles; Ils essayaient sur lui des tortures nouvelles, Ses membres par le fer tour à tour déchirés, Sont aussi par le feu tour à tour dévoré?. Ses yeux même, ses yeux qu'au Seigneur il élève, Arrachés et brûlants... Vous frémissez?
S.lLMONKK.
Achève.
Cet achève est bien beau clans la bouche de cette femme forte.
MISAËL.
Il meurt de ce supplice, et, soudain, à l'envi, Non moins dignes de Dieu, les autres l'ont suivi. Figurez-vous toujours la même violence, Et les mêmes tourments et la même constance; Voyez-les au milieu de leurs maux effrayants, Lancer encore au roi des discours foudroyants, Insulter saintement à son orgueil farouche. L'Éternel avait mis son esprit dans leur bouche, Et leur voix prophétique, organe du Seigneur, Accablait le tyran d'un avenir vengeur.
L'orgueilleux frémissait, et sa colère aigrie, De ses bourreaux trop lents excitait la furie. Antigone, au contraire, en ces affreux moments, Semblait, par sa pitié, sentir tous les tourments.
Cette Antigone, fille d'Apollonius qui a chargé les Hébreux de fers, se borne à suspendre, par son crédit sur Antiochus, le supplice de Misaël, qu'elle aime. Tout le reste de la pièce roule sur cet amour réciproque de Misaël et d' Antigone, qui fait craindre à
— &20 — Salmonée que son fils ne commette quelque lâcheté. Antigone adopte, au contraire, la loi des Hébreux, comme, dans Polyeucte, Pauline se fait chrétienne. Lamotte aurait dû redouter ce parallèle. En le plaçant ici, nous allons voir la sécheresse du philosophe en regard de l'enthousiasme du poêle.
Antigone dit à Misaël :
Avec tout son éclat, la gloire du Seigneur
Assiégeait dès longtemps mon esprit et mon cœur.
A tes impressions, je frémis de l'offense,
J'opposais le poison sucé dès mon enfance.
Toujours prête à le croire et voulant en douter,
Reprenant le bandeau qu'il voulait écarter,
Je m'armais contre lui d'une honte rebelle,
Et de peur de changer, je vivais infidèle;
Mais, pour déterminer mon esprit combattu,
Dieu s'est voulu servir de toute ta vertu.
Par ta force, aujourd'hui, j'ai compris sa puissance;
Tes efforts ont enfin dompté ma résistance,
Et de ta mère encor le magnanime effroi,
En craignant ta faiblesse a confirmé ma foi.
Tout cela est trop raisonnable, trop raisonné, et nous pouvons ajouter trop peu poétique.
Voici, maintenant, les vers placés, par Corneille, dans la bouche de Pauline :
Mon époux, en mourant m'a laissé ses lumières;
Son sang, dont les bourreaux viennent de me couvrir,
M'a dessillé les yeux et me les vient d'ouvrir.
.7e vois, je sais, je crois, je suis désabusée ;
l>e ce bienheureux sang tu me vois baptisée.
Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit?
Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas;
Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras ;
Mène, mène-moi voir les dieux que je déteste ;
Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste.
On m'y verra braver tout ce que vous craignez,
Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez,
Et saintement rebelle aux lois de la naissance,
Une fois envers toi manquer d'obéissance.
Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir,
C'est la grâce qui parle et non le désespoir.
Le faut-il dire encor, Félix, je suis chrétienne.
Cependant la tragédie de Lamotte s'achève, allanguie par cet amour qui efface l'intérêt principal. Antiochus aime aussi Antigone ; elle fuit avecMisaël. Antioehus les fait poursuivre et les atteint facilement; il les envoie à la mort. Ici, le rôle de Salmonée, ce type magnifique, se relève ; elle a quelques tirades d'une grande énergie. Nous ne citons, pour terminer, que ses prédictions à Antiochus :
Notre opprobre finit et ta honte commence. Dieu déploie à mes yeux l'avenir qui t'attend. Je vois du peuple élu le triomphe éclatant. A leur tête je vois de nouveaux Machabées, Le renaissant appui de mes villes tombées, Marchant à la victoire et près d'exécuter Les exploits que mes fils viennent de mériter. Les puissances du ciel à leurs côtés combattent, Sous le glaive divin tes légions s'abattent ; Tout est frappé, tout meurt, et le Juif glorieux, Dans les murs de Sion rentre victorieux. Par ta confusion ta rage ranimée,
— kîî —
Menace le Seigneur d'une plus forte armée. Tu viens, mais il t'arrête, et ses coups plus certains, Te renversent toi-même avec tous tes desseins. Ton corps n'est bientôt plus qu'une honteuse plaie, Tes amis, tes flatteurs, tout fuit et tout s'effraie ; Un Dieu juste condamne, en terminant ton sort, Le cœur le plus superbe à la plus vile mort. Alors, reconnaissant que tu devais le craindre, Tu cesses de braver, tu ne sais que te plaindre ; Tu lui demandes grâce, et prêt, à l'adorer, Tu ne veux plus de jours que pour tout réparer ; Mais ton faux repentir est à ses yeux un crime, Il ne t'écoute plus et tu meurs sa victime. Implacable tyran, voilà ton avenir ; Ma voix te le révèle et tu peux m'en punir; Mais si de ton courroux je ne deviens la proie, Je mourrai malgré toi de l'excès de ma joie.
De cette analyse, il résulte que Lamotte a défiguré la noble et touchante histoire des Machabées, au grand préjudice de sa tragédie. 11 n'est pas donné à tous de traiter de pareils sujets.
Du reste, cette tragédie, toute médiocre qu'elle est, dut être relevée par celle que l'abbé Nadal lit jouer quelques années après, et qui roulait sur le même sujet. Cet abbé Nadal, qui travaillait en même temps pour le Théâtre-Italien, et qui tira cinq tragédies de l' Écriture-Sainte., a dû être un des hommes qui dégoûtèrent le public des drames sacrés ; il en faisait des romans à la manière de Berruyer, dans VHistoire du Peuple de Dieu. Les choses allèrent à ce point, que l'autorité de 17o6, qui ne devait pas
être bien scrupuleuse , interdit la représentation de son Moïse.
LES MACHABEES