CHASSÉS DU PARADIS TERRESTRE
MADAME DU BOCCAGE, MILÏON, DELILLE.
Sur cet exil, Madame du Boccage n'a qu'un petit nombre de vers :
D'Éden, dit le Très-Haut, Michel suivra la route,
J'éloignerai le coup d'un arrêt mérité;
Le repentir de l'homme a touché ma bonté,
Mais il sera banni de cet heureux asile.
Ses descendants, privés d'un séjour si tranquille,
Par un chemin pénible iront tous à la mort.
Qu'Adam sache, de vous, mes décrets et leur sort.
L'ange, de leur départ, précipite enfin l'heure, Les conduit aux confins de l'heureuse demeure ; Sur leurs pas, pour toujours, en ferme les remparts, Et devient invisible à leurs tristes regards.
Madame du Boccage s'est privée de grandes beau-
tés en ne suivant pas Milton dans tout ce chant. Le poète anglais n'a pas négligé les circonstances terribles qui s'unissent à la punition de nos premiers parents. Plus les coupables sont grands, plus l'appareil de leur peine doit être solennel.
C'est Dieu qui parle :
Des chérubins, Michel, prends avec toi l'élite Pour protéger Éden, qu'elle marche à ta suite ; Point de grâce, va, pars, et bannis à l'instant, De ce séjour sacré le profane habitant.
Il est vrai qu'au lieu de les bannir à l'instant, l'archange Michel entretient Adam d'une longue vision ; mais la sentence du Tout-Puissant reçoit ensuite son exécution :
Pars. Aux portes d'Éden, du côté de l'Aurore,
Oppose à l'ennemi, qui le menace encore,
De brûlants séraphins un bataillon armé.
Daus l'arsenal des cieux prends ton glaive enflammé,
Et que le fer vengeur, dans ta main foudroyante,
Darde, en flèches de feu, sa clarté flamboyante.
Ferme tous les accès, etc.
Et quand ils sortent du Paradis :
Au milieu d'eux brillait cette terrible épée, Qu'en ses divines eaux le ciel avait trempée. Tel cet astre sinistre, aux cheveux flamboyants, Vole et trace dans l'air des sillons effrayants.
Michel saisit leurs mains ; de la sainte montagne
Au mur oriental il les conduit tous deux,
Les quitte, prend son vol et se perd à leurs yeux.
Au moins retrouve- t-on là le texte de la Bible :
« Il mit devant le jardin de délices les chérubins qui faisaient étinceler une épée de feu, pour garder le chemin qui conduisait à la vie. »
Madame du Boccage a resserré la condamnation des coupables dans quelques vers, dont les deux derniers s'écartent maladroitement du texte sacré :
Eve, tu dois porter la peine de ton crime, Des fils qui te naîtront tu seras la victime, Tu verseras des pleurs eu leur donnant le jour. Adam, pour avoir cru les conseils de l'amour, Tes descendants et toi, de l'avare nature, N'arracherowï les dons qu'à force de culture. La douleur, le travail, t'amèneront la mort. J'ai maudit le serpent, il fuit en vain son sort, Je le livre aux remords, phts cruels que la foudre.
Dans un petit poëme posthume de Delille, publié en 1817, le Départ cFÉden, il tempère beaucoup cette condamnation. C'est le terrible Michel qui parle : on ne le croirait pas :
Pourtant n'espérez pas, dans ce séjour nouveau, Un bonheur toujours pur, un destin toujours beau. Veut -être vos enfants feront couler vos larmes, Peut-être, pour vos cœurs, nouveau sujet d'alarmes, Leurs discords troubleront votre félicité,
Et leur mère, pleurant sur sa fécondité, Verra s'ouvrir pour eux les scènes de la guerre.
J'en demande pardon à Delille , à l'auteur de la belle traduction de Milton ; mais travestir ainsi la sortie du Paradis terrestre, c'est, il me semble, manquer de goût. Madame Delille aurait pu laisser le poème en portefeuille.
LA SARCOTIS