POEME LATIN. PAR MASÉNIUS, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
Masénius a composé un poëme mal conçu et qui, précisément parce qu'on y démêle le talent de l'auteur, jette le lecteur dans une grande impatience que Masénius n'ait pas adopté un meilleur plan.
La Sarcotis, c'est la nature humaine égarée et séduite par le démon, que l'auteur appelle Antitheus. La nature humaine est placée dans le Paradis terrestre; elle y est accompagnée de la Vertu, de la Justice et de la Grâce; mais Antitheus fait agir le Dol, qui présente la pomme fatale à Sarcotis et lui tient à peu près, en le développant, le même langage que Satan dans la Genèse. Sarcotis succombe a la tentation. L'univers est ébranlé; la mort et les maladies s'en emparent. Dieu descend dans le Paradis, et c'est ici
seulement que nous voulons donner un extrait du poëme :
Audiit, omnipotens, et cœli claustra relaxans, Terrârum îngreditur fines per amœna Viretà, Incedens nemorum. Venicntem territa sensit, Sarcotea et Styyiœ circùm tremuere cohortes, Illa prout turpi faedatum vulnere corpus Nuda tulit, scelerura maculis proprioque pudore, Erubuit silvàque latens se condit opacà. Plurima ficus erat quarum, quse maxima, circùm, Funditur et latas f'oliorum projicit umbras. Hanc subiit vestemque suotextura rubori, Arte laboratis cogit velamina ramis.
Extulit Altitonans vocem quam cuncta verentur, Astra, solumque pavent, quœ vitam ferre sepultis, Et vivis atîerre potest, cui maximus orbis, Sternitur et positis submititur ora procellis. Hàc, ignorantis similis, similisque roganti, Inclamat nympham pavidam; timor anxius illi, Excussit mentem gelidusque per ima cucurrit Ossa pavor jamque ipsa sui caeptique laboris, Immemor abjecit opus abjecit que salutis Perfugium, nudae que sibi quserebat asylum, Et seras culpae latebras, nec supplice vultu, Nec precibus dignata Deum, sed turpe querelis, Accumulât facinus (tanta est amenda sontis) ! 0 nimium exclamât segnis nostroque benignus, Hostis in exitio ! quid acerbà vescimur aura ? Si tua, mors, captiva feror, cur carcere longo, Asserbor? mea causa patet, sine judice sontem, Toile eam mentemqùe suam crimenque fatentem. Si talx lenta tibi est, si tela imbellia torques, Montibus hoc absconde caput tellusque fatisce, Praecipiti, quâ parte solum truculenta subisti. Haec pateat mihi terra; placet, placet omne periclum,
Ut lateam sola ora Dei fugiamque tonantem. Institit ille tamen pavidœ et vestigia pressit, Sarcoteam ingeminans
Nympha ubi deprensam sese videt, abdita silvis, Constitit atque imo suspiria pectore duxit, Ter conata loqui, ter hiantem lingua f'elellit.
Dixerat et contra alto Deus ore tonabat, Inf'elix, quse tanta animum vecordia traxit, Imperium ut nostrum majestatemqueverendam, Negligeres audax? Ut qui tam vivis haberi, Promerui? Numquid tibi subdita stravit, Régna voluptatis latse que patentia Tempe, 0 vecors nimium! magnarum copia rerum, Obfuit ac vafro suasit parère Draconi ; Hîc tecum pereat pœnam meruistis uterque, Tu, serpens, astute, inquit, sublimia fastu, Colla geris ; pingui cutem depingeris auro. Detestandus eris, posthac hominumque ferarumque, Atque odium commune soli cadet ardua cervix, Et terris reptabit inerssinuosa que lapsu, Membra tralies teque ipsa sequens fugiensque catenis, lmplicitum volves per mille pericula corpus. Te vero Antitlieum vafro serpente latentem, Exsortem cseli csecaque in claustra reductum, Quis miserum furor aut transversa suptrbia raptat! Improbe ! tu nostris sperasti illudere regnis, Mox dolus auclorem repetet; jugulabere démens Ense tuo. Perpessa maîa est femina fraudes, Faemineum patierè jugum pedibusque subactum Cervicem imbellis fracto miraberis astu.
Turpis eris ; pressus tum colla tumentia victor. Vos reliquat pestes Erebi curaque doîorque, Et gemitus luctusque graves habitabitis orbem, Et nympham et nymphae genus exercere parati, Vestro colla jugo subdet. Vos pondère longo,
- fiO —
Morborem ac partu senioque extrema dolentem, Morti infelicem dabitis putrique sepulcro.
« Le Tout-Puissant l'a entendue, il franchit les frontières des deux et s'avance sur la terre, au milieu des verts bosquets. Sarcotée, livrée à la terreur, pressent son arrivée. Les cohortes du Styx en frissonnent. Sarcotée voit son corps souillé d'une blessure honteuse. Elle est nue, elle rougit de son crime, de sa propre honte, et la cache -dans un bois épais. Un grand nombre de figuiers y croissaient; l'un d'eux, le plus grand, répand son ombre tout à l' entour; elle y entre, et se fait un voile d'un tissu de ses feuilles
« Dieu fait entendre cette voix que respecte toute la nature, qui intimide les astres et le soleil, qui ôte la vie aux vivants et rend la vie aux morts, qui abaisse l'univers et fait fuir les tempêtes. Comme s'il ignorait, comme s'il avait besoin d'interroger, il interpelle la nymphe tremblante. La frayeur trouble son esprit et se répand dans tous ses membres, qu'elle glace; elle oublie le vêtement qu'elle a préparé, elle oublie l'asile qu'elle avait cherché, et, sans tourner vers Dieu un regard suppliant, sans lui adresser des prières, elle aggrave, au contraire, sa faute par des plaintes. « O mon ennemi! s'écrie-t-elle, tu as encore été trop lent et trop favorable quand tu as voulu ma perte ! Pourquoi respirai-je un air fu-
neste? O mort ! si je suis la captive, pourquoi me retenir dans ma longue prison? Juge ma cause, elle est claire, j'avoue mon crime ; emporte la coupable, ou, si tu n'as que des traits impuissants, cache-moi au sein des montagnes. Que la terre s'entr'ouvre pour m'engloutir. Oui, tous les dangers me plaisent si j'évite la vue de Dieu, si je puis fuir le maître du tonnerre. » Cependant, Dieu la suit et sème l'effroi sur ses traces. Il l'appelle de nouveau. Quand la nymphe voit qu'elle ne peut échapper à ses regards, elle s'arrête, pousse un profond soupir, s'efforce
trois fois de parler et trois fois sa voix la trahit
« Elle dit; mais Dieu reprend d'une voix tonnante : « Malheureuse, quelle séduction a entraîné ton âme? Comment as-tu été si hardie que de mépriser mon autorité, ma majesté respectable? Je t'ai donc paru bien vil? Et pourtant, ne t'avais-je pas donné l'empire sur des campagnes qui respiraient la volupté pure? O faible créature I cette abondance dans laquelle tu nageais a été ton écueil ; elle t'a préparé à écouter les ruses du démon. Qu'il périsse avec toi ; vous avez tous deux mérité mon châtiment. Toi, ruse serpent, tu portes le col avec orgueil et tes écailles sont semées d'or; maintenant, tu seras détesté, odieux aux animaux comme aux hommes ; ta tête orgueilleuse sera prosternée; tu ramperas lâchement, tu traîneras dans tes replis tes membres sinueux ; te suivant et te fuyant toi-même, tu rouleras ton corps
enchaîné. Et toi. Antithcus, toi qui as pris la forme du serpent, tu es exilé du ciel et plongé dans une noire prison. O fureur d'un malheureux! 0 incroyable orgueil! Méchant, tu as cru pouvoir insulter à ton Dieu, mais le dol retombe sur son auteur; le glaive que tu as tiré servira à t' égorger. La femme coupable a souffert de tes fraudes; à ton tour, tu subiras le joug de la femme. Ses pieds fouleront ta tête et elle brisera ta malice. Vainqueur couvert de honte, ton col enflé lui servira de marchepied. Et vous, fléaux qui sortez de l'enfer, douleur, deuil, soucis, gémissements, vous envahirez l'univers. Vous exercerez votre fureur sur la nymphe et sur sa race ; elle sera soumise à votre domination, et, après avoir porté le pesant fardeau des maladies, celui de l'enfantement et de la vieillesse, vous la conduirez au tombeau, où elle trouvera la pourriture (1). »
Nous n'avons pas besoin de relever les défauts de ce morceau, où les redondances, les fautes de goût se mêlent à de vraies beautés. Ces deux personnes d'Adam et d'Eve transformées en une seule, Sarcotis, qui est la nature humaine et que le poëte qualifie de nymphe, tout cela défigure horriblement la Bible et devient une nécessité d'une composition mal entendue ; mais l'auteur change même l'Écriture sans nécessité
(1) Traduction inédite.
jusque dans ses détails. Ainsi, il place dans la bouche de Sarcotis des plaintes désespérées, et dans la Genèse Adam répond simplement à Dieu : « J'ai entendu votre voix dans le jardin, et comme j'étais nu, j'ai été saisi de crainte et je me suis caché. »
Et pour excuse il dit :
« La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a présenté du fruit de cet arbre et j'en ai mangé. »
On a fait grand bruit de ce poëme de Masénius ; un admirateur exagéré, Lauder, a voulu le présenter comme le germe du Paradis perdu de Milton. C'était méconnaître la modestie de l'auteur. Voici comment il s'exprime dans sa préface à Y ami lecteur:
« Dans mon panégyrique de Charles (Charles- Quint), tu trouveras retracée d'un trait léger la description des principales vertus ; ici, dans ma Sarcotis, tu trouveras peints à plus grands traits et plus développés dans leurs caractères, les principaux vices. Notre but a été d'ouvrir un jardin des lieuxcommuns en poésie, pour que l'âge le plus ignorant trouvât du plaisir et de l'instruction dans cette méthode, comme l'élève en peinture apprend à former l'image du corps entier, pour avoir formé celle de
chaque membre en particulier. Ne considère donc pas ma Sarcotis comme un poëme héroïque accompli. Je n'ai pas espéré qu'on le crût ainsi. N'accuse pas des descriptions trop fréquentes ou trop amplifiées. J'en ai réuni une grande quantité, il est vrai, pour faire ressortir plus particulièrement ce genre dans un seul ouvrage. »
On voit que Maséuius avait lapréteution d'un professeur plutôt que celle d'un poëte.