‹ La poésie devant la BibleChapitre 20 sur 120 · D'AUBERT, D'ALFÎERI, D'HOFFMANN, DE MOLLEVAUT, DE BYRON, DE BÈTULÉIUS · texte numérisé non relu

D'AUBERT, D'ALFÎERI, D'HOFFMANN, DE MOLLEVAUT, DE BYRON, DE BÈTULÉIUS

La mort d'Abel a fourni aussi à l'abbé Anbert un drame en trois actes et en vers. L'auteur de fables agréables n'avait pas la force nécessaire pour élever son style jusqu'à la tragédie ; ce sont des vers et non de la poésie. Ce sont des scènes et des récits ; l'action n'est ni forte ni intéressante. L'abbé Aubert

(1) Oa a vu, plus haut, que ce démon ('tait autre que Satan,

avait promis, s'il n'avait pas de succès, de retourner à ses moutons. Je pense qu'il y est retourné.

L'abbé Aubert se félicitait de la simplicité du sujet d'Abel. Qu'eût-il dit, s'il eût connu YAbel d'Alfiéri, tramélogédiel C'est une conception bizarre, divisée en cinq actes. Le premier acte est un opéra dont les personnages fantastiques sont les démons ; le second, qui est le meilleur, est une pastorale dont les acteurs sont Adam et Eve, Gain et Abel, les seuls habitants que possède alors la terre ; le troisième acte est à la fois opéra et tragédie; le quatrième, est un travestissement de l'Envie et de la Mort, accompagné de danses; le cinquième, est la catastrophe ; mais la scène du meurtre est horriblement prolongée.

Vainement dans sa préface Alfiéri a-t-il voulu faire un genre de la Tramélogédie qui n'est qu'un caprice.

Voici le dialogue entre l'Envie et la Mort :

LA MORT

Où me traînes-tu ainsi transfigurée, je ne pourrai donc jamais tuer !

Quand aurai-je ma proie ? dis.

l'envie.

Tu dois me suivre , te taire ou parler bien peu et faciliter ma ruse. Songes que tu joues le rôle de ma mère. Sous ce voile épais cache bien ta figure ; à mon moindre signe tu répondras brièvement, mais avec un zèle maternel. Tu sais bien que je ne te

trompe pas ; ne vas pas gâter l'ouvrage que je viens faire.

LA MORT

J'agirai, je parlerai, mais je ne sais que faucher. C'est à toi de préparer ma moisson.

l'envie.

Viens. Retirons-nous à l'écart, Caïn s'avance. (1) N'y a-t-il pas là quelque chose qui rappelle les mystères de nos anciens jongleurs ?

A peu près en même temps que Legouvé composait sa tragédie, Hoffmann, encore plus connu comme journaliste que comme poëte, écrivait sur le même sujet un drame lyrique qui cependant ne fut représenté sur la scène de l'Opéra qu'en 1810. La versification en est pure, mais molle ; la touche d'Hoffmann n'a pas l'énergie nécessaire ; il a voulu imiter le Pandémonium de Milton ; mais, certes, il est loin de son modèle. Et puis toutes les invraisemblances de l'opéra ! Dans la scène du meurtre, Abel chante tout seul ; puis il chante un duo avec Caïn et le duo se termine par un coup de massue. A la lecture tout cela est insoutenable. C'est une pièce à spectacle et voilà tout.

11 y a, du reste, plusieurs fautes contre la Genèse et la tradition, et, pour n'en citer qu'une seule, Hoff-

— 8G — manu, prend sur lui de déclarer, par l'organe d'un ange qu'il introduit au dénouement, que Gain sera pardonné:

Qu'il sente les horreurs d'un entier abandon, Jusqu'à ce que les pleurs d'une épouse fidèle, Et qu'un long repentir obtiennent son pardon.

Molle vaut, a traité très-brièvement dans ses Chants sacres, le sujet de la mort d'Abel. Soixante-quinze vers lui ont suffi. Quelques vers harmonieux: sur la vie et les richesses pastorales d'Abel , c'est tout ce qu'on peut y distinguer.

Je ne parle point du Gain de lord Byron, qui n'est qu'un rêve et un blasphème continuel. Laharpe a fait observer avec raison que bien peu de bons écrivains s'étaient occupés de la Bible pour la défigurer. Un tel dessein ne pouvait convenir qu'à Voltaire, à Mirabeau et à lord Byron.

Du reste , lord Byron a prisé son drame ce qu'il valait. « Bonaparte, dit-il quelque part, vit son étoile pâlir à Moscou ; don Juan obscurcit la mienne, Faliéro fut pour moi la bataille de Leipsick, et Gain fut mon Waterloo. » Modestie bien orgueilleuse !

Sur Abel et Gain enfants , il existe un drame curieux de Bétuléius, professeur de l'Université d'Augsbourg, au commencement du seizième siècle. Le plan de ce drame a été, dit-on , tracé par le célèbre Mélanchton.

Dieu fait une visite à Eve pour la consoler un peu d'avoir été chassée du Paradis terrestre. Puis, il fait venir les enfants delà famille. Dieu est satisfait de leur bonne tenue et de leur propreté. 11 en fait compliment à Eve. Ensuite , il fait répéter le catéchisme à Seth, Abel et Gain. Le catéchisme des deux premiers est irréprochable; mais celui de Caïn laisse beaucoup à désirer. Dieu annonce aux deux premiers la domination sur leur postérité et à Caïn l'esclavage et la soumission aux lois et châtiments. Dieu se retire après avoir embrassé Eve et l'avoir rassurée (l).

(1) En voyant ces jeux d'esprit, ne serait-on pas tenté d'appliquer aux temps anciens un mot d'Albert de Broglie, contre notre génération : « La « dernière génération se jouait du christianisme; la génération présente « se joue avec lui. »

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