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CIEL ET TERRE

par LORD BYRON

Mystère fondé sur le passage suivant de la Genèse, chap. vi : o Et il ad- « vint... que les fils de Dieu virent les filles des hommes qui étaient « belles, et ils en choisirent parmi elles qu'ils épousèrent. «

Saint Ghrysostôme (1) réfute avec vivacité et même avec quelque indignation l'opinion de ceux qui pensent que, dans ce passage, il faut entendre par fils de Dieu les anges. « Pour que l'ange, dit ce père de l'Église, portât envie à l'homme, pour qu'il voulût avoir quelques rapports avec lui, il fallait que l'ange fût déjà déchu. D'ailleurs, ajoute-t-il, la nature de l'ange est contraire au mariage. Vous pouvez lire dans l'Évangile de saint Mathieu : Une fois ressuscites, ils ne contractent plus de mariage, ils ne sont plus époux, ce sont des anges de Dieu. » Saint Ghrysostôme conclut que, par les mots : fils de Dieu, ii faut entendre les tils privilégiés de Seth, et par les filles des hommes, les filles de Caïn.

Sous cette explication de la Genèse, dom Bernard de Montfaucon a placé la note suivante : « Un grand

(1) Homélie XXII, sur le chap. vi de la Genèse.

nombre d'écrivains a émis l'opinion que les anges ont revêtu des corps et ont eu des rapports avec les filles des hommes. Certains auteurs ont appelé ces anges des veillants. Josèphe, dans ses Antiquités ', se sert de ces expressions : Un grand nombre d'anges mêlés aux femmes. Justin, Athenagoras, Clément d'Alexandrie, Théognoste sur Pbotius, et d'autres, ont à peu près répété la même chose. Joseph Scaliger, dans ses notes sur la chronique d'Eusèbe, et après lui une foule d'auteurs qu'il serait trop long de nommer, ont traité cette matière. Quand Ghrysostôme dit que les partisans de cette opinion montrent dans quel endroit les anges sont appelés fils de Dieu, il oublie qu'à la vérité on ne trouve pas ces termes dans la version des Septante, la seule que lut Chrysostôme ; mais, dans le livre de Job, chap. I, verset 0, le texte hébreu, et dans la Vulgate, la traduction s'applique aux anges sous les termes de fils de Dieu. Néanmoins, Chrysostôme a grande raison de réfuter ici ceux qui disaient que le passage de la Genèse devait s'entendîT des anges. »

Voyons maintenant le mystère de Byron.

Deux anges, Samiasa et Azaziel, sont amoureux de deux filles de Caïn. Japhet, fils de Noé, aime aussi l'une d'elles. Les anges sont préférés au simple mortel. Mais ce bonheur est troublé par l'archange Raphaël, qui, de la part de Dieu, leur intime l'ordre de

remonter au ciel. Ils résistent, cependant, et ils espèrent qu'ils enlèveront leurs amantes dans quelque planète où ils couleront leurs jours avec elles. Mais Raphaël leur annonce que leur désobéissance les fait déchoir de leur nature céleste. Le mystère se termine par les orages qui commencent le déluge universel. Cette action, fort simple, n'amène que des scènes très- froides. Le rôle des anges est très-fade , celui de Japhet est insipide, celui de Noé est insignifiant ; il n'y a de vie et d'animation que dans les chœurs des démons. C'est dans ces chants, on le sait, que se plaisait Byron, et, bien loin de faire résonner les harpes d'or des anges, comme le lui souhaitait Lamartine, il se délectait à faire éclater le rire strident du diable.

Voici comment les esprits infernaux témoignent leur joie des approches du déluge :

a Gémis, 6 terre ! gémis, ta mort est moins éloignée que ta naissance, fraîche encore. Tremblez, montagnes, bientôt l'Océan va vous cacher et vous ensevelir ; les flots mugiront sur vos cimes, et les légères coquilles des plus chétifs habitants de la mer viendront s'arrêter dans l'aire où l'aigle a fait sa demeure. Comme il va pousser des cris contre la mer implacable! Comme il va rappeler inutilement ses aiglons ! Mais tout sera sourd, excepté l'onde toujours croissante. L'homme, de son côté, désirera posséder ses

larges ailes qui ne le sauveraient cependant pas. Où pourraient-elles le conduire, quand tout ne lui offrira plus que l'abîme pour tombeau? Allégresse, mes frères, et que chacune de nos voix surhumaines se fasse bruyamment entendre. Tout va mourir, sauf un faible reste de la race de Seth, la race de Seth réservée pour de futurs chagrins! Mais nul des enfants de Caïn ne doit survivre ; toutes ses charmantes filles seront plongées sous les eaux désolantes, ou bien leur corps, soulevé par leur longue chevelure, flottera sur les vagues tombées des deux, qui, dans leur cruauté, ne sauveront pas môme de la mort des créatures si belles. C'en est fait, tout mourra ! Au cri universel de l'humanité succédera l'universel silence. Fuyons, mes frères, fuyons, mais conservons notre allégresse. Nous sommes tombés, ils tomberont. Ainsi périssent tous ces misérables ennemis du ciel qui se riaient de l'enfer ! »

Nous ne parlerons pas ici du poème de Thomas Moore, les Amours des Anges, parce qu'il a proclamé lui-même, dans sa préface, que son œuvre reposait tout entière sur le livre apocryphe d'Enoch. Le poêle anglais s'exprime ainsi : « Ce sujet n'est pas, à proprement parler, tiré de l'Écriture sainte ; l'idée qui lui sert de base, l'amour des anges pour les femmes, a pris sa source dans une erreur commise par les Septante, en traduisant un verset du sixième chapitre

de la Genèse : c'est sur cette erreur que repose toute l'autorité de ma fable. »

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